
Agriculture, travaux ménagers, construction de bâtiments… En Libye, les migrants enfermés dans les centres de rétention officiels sont forcés de travailler pour des employeurs libyens, sans rémunération et avec la complicité des autorités.
"Régulièrement, des Libyens viennent nous chercher
en prison et nous forcent à travailler pour eux", affirme à InfoMigrants
John*, un migrant érythréen enfermé dans le centre de détention officiel de
Zintan, au sud de Tripoli.
"Lorsque j’étais au centre de Tarek-el-Matar [à
Tripoli, ndlr], des hommes en armes choisissaient parmi nous des personnes pour
les forcer à travailler", explique à son tour Landry, un migrant
camerounais qui vit aujourd’hui en Tunisie, joint par InfoMigrants.
"On travaille de 8h du matin à la tombée de la
nuit"
La rédaction d’InfoMigrants a récolté nombre de
témoignages qui racontent la même histoire : des employeurs libyens qui
entrent dans les centres officiels, avec la complicité des gardes, pour
choisir plusieurs migrants et les obliger à travailler toute la journée.
Le
soir, ils sont re-déposés au centre, sans avoir perçu la moindre
rémunération.
Il existe en Libye 16 centres de détention officiels où
s’entassent environ 6 000 migrants, selon les estimations d’Amnesty
International données fin 2018. C’est là que les migrants interceptés en mer
par les garde-côtes libyens sont envoyés.

Cette main-d'oeuvre gratuite est ainsi réquisitionnée pour
travailler dans la construction de bâtiments, dans les champs d’oliviers ou la
récolte de tomates, dans l’agriculture mais aussi effectuer des travaux
ménagers. Les femmes, sont, elles, forcées de se prostituer ou d’effectuer des
tâches domestiques chez des particuliers.
"Nous en avons entendu parler sur les réseaux
sociaux mais nous n’avons pas la confirmation que cela existe", déclare à
InfoMigrants Safa Msehli de l’Organisation internationale des migrations (OIM)
en Libye.
Ce phénomène n’est pourtant pas nouveau. Il est documenté
depuis plus de deux ans. Un rapport du Haut-commissariat des Nations unies aux
droits de l’Homme (HCDH) et de la mission d’appui des Nations unies en Libye
(Manul) publié fin 2016 faisait déjà état de travaux forcés dans les centres de
détention gérés par les autorités libyennes.
"Si on refuse de les suivre, ils nous
torturent et nous tuent"
Des migrants "ont été forcés de travailler afin
d’économiser suffisamment de fonds pour pouvoir sortir de détention. Après
avoir travaillé toute la journée, certains sont ramenés dans les centres de
détention le soir. D’autres sont détenus sur le lieu de travail pendant des
semaines ou des mois", écrivent les auteurs du rapport.
En décembre 2018, un rapport produit par les mêmes
institutions réitère les observations de 2016. "Les hommes migrants et
réfugiés sont régulièrement retirés de leur captivité pour effectuer des
travaux manuels forcés […]", peut-on lire dans le document.
Ces travaux forcés se font, par définition, sous la menace. "Si on
refuse de les suivre, ils nous torturent, parfois nous tuent", signale Moussa,
un Camerounais qui est passé par le centre de détention de Zouara, à l’ouest de
Tripoli.
"Lorsque je travaillais dans les champs, des hommes
en armes contrôlaient ce que nous faisions. Si ça ne leur convenait pas ou si
on s’arrêtaient quelques minutes, ils nous frappaient", assure de son côté Landry.

"Les autorités légitiment cette pratique"
Comment les migrants sont-ils choisis par les
exploitants ? Souvent, ce sont les personnes les plus fortes physiquement
qui sont désignées. "Si tu es costaud en Libye, tu es mort. Tu es
réquisitionné pour toutes les tâches", se souvient Moussa.
Le Camerounais explique aussi que les "anciens"
ont plus de risques d’être exploités. "Les gardes ont espoir que les
nouveaux arrivants puissent récupérer de l’argent de leur famille pour payer
leur libération. Alors ils préfèrent envoyer les plus anciens pour les travaux
forcés car ils savent qu’ils n’ont plus aucune chance de se faire de l’argent
avec eux". En d’autres mots, les plus anciens ne représentent plus aucun
intérêt financier pour les gérants des centres de détention et sont donc à la
merci des trafiquants.
"Les autorités légitiment cette pratique",
estime Hassiba Hadj-Sahraoui, conseillère aux affaires humanitaires de Médecins
sans frontières (MSF), contactée par InfoMigrants. "Les employeurs
passent des arrangements avec les gardes des centres de détention. Souvent, ils
reçoivent de l’argent des trafiquants en échange de main d’œuvre gratuite".

"Le système de détention libyen est en fait un
système d’exploitation"
Les travaux forcés ne se limitent pas à l’extérieur des
prisons. Au sein même des centres de détention, certains migrants sont exploités par
le personnel.
"J’ai dû déboucher des toilettes du centre à mains
nues, mais j’ai aussi été forcé de décharger des armes dans un entrepôt situé à
quelques mètres de la prison", glisse Landry.
Une pratique confirmée dans le rapport de 2018 du HCDC et
de la Manul. Selon les auteurs, les migrants sont forcés de travailler "à
l’intérieur des installations, notamment le nettoyage, la cuisine, le
déchargement d’objets lourds et le lavage des véhicules des fonctionnaires de
la DCIM [le département de lutte contre la migration illégale, chargé des
centres de détention, ndlr]".
"Le système de détention libyen est en fait un
système d’exploitation", déplore Hassiba Hadj-Sahraoui.
Depuis 2016, l’Union européenne (UE) a signé un accord
avec la Libye, permettant de fournir un appui logistique et matériel aux
garde-côtes libyens. Pour les ONG, cet accord rend les États européens
complices des exactions commises sur les migrants en Libye. En début de
semaine, un collectif d’avocats a déposé plainte à la Cour pénale
internationale (CPI) contre l’Union européenne pour "crimes contre l’humanité".
*Le prénom a été modifié
Par infomigrants.net

