
Boycotts et démissions se sont multipliés dans le milieu artistique et
médiatique iranien pour
dénoncer le "mensonge" des autorités, qui ont
reconnu être responsables du crash du Boeing ukrainien, abattu par un
missile. Le festival culturel de Fajr et la télévision d'État sont
particulièrement touchés.
Les mensonges des autorités iraniennes, qui ont tardé à reconnaître
leur responsabilité dans le crash, le 8 janvier, d’un Boeing urkrainien
transportant 176 passagers, dont de très nombreux Iraniens, ne passent
décidément pas en Iran. Alors que le pays est en proie à des
manifestations, la vague d'indignation atteint même des fonctionnaires de la télévision d’État.
"Il
a été très difficile pour moi de croire que notre propre peuple avait
été tué. Pardonnez-moi de l’avoir su si tard. Et pardonnez-moi pour ces
treize années de mensonge [à la télévision]", s’est excusée
dimanche, sur Instagram, la très populaire présentatrice de l’IRIB,
Gelareh Jabbari, après avoir présenté sa démission, à la surprise
générale.
Son geste a été suivi par au moins deux autres collègues des chaînes
étatiques. "Je ne retournerai plus jamais à la télévision.
Pardonnez-moi", a posté Zahra Khatamirad, travaillant elle aussi pour
l’IRIB.
"Je
vous annonce qu’après 21 années de travail à la radio et à la
télévision, je ne peux plus continuer à travailler dans ces médias. Je
ne peux plus", s’est justifié quant à elle, Saba Rad, une troisième
vedette de la télévision de la République islamique.
D’autres célébrités iraniennes ont également exprimé leur indignation.
La championne de taekwondo médaillée de bronze aux derniers JO, Kimiya
Alizadeh, a annoncé avoir quitté le pays, sans révéler où elle se
trouvait, pointant l’hypocrisie et la corruption de l’État iranien.
Sur Instagram, elle se dit elle-même "opprimée", forcée à "mentir" et à "répéter un discours politique", qui lui a été "dicté".
"Nous sommes prisonniers, des millions de prisonniers"
Lundi
14 janvier, ce sont plus d’une quarantaine d’artistes iraniens qui ont
décidé de boycotter un important évènement culturel, le festival de
Fajr, équivalent des Oscars et des Molière en Iran.
La liste des
cinéastes, comédiens, metteurs en scène, musiciens et graphistes qui
font défection s’allonge d’heure en heure, dont certaines figures très
populaires dans le pays, telles que la comédienne Pegah Ahangarani. Sur
les réseaux sociaux, l’actrice Taraneh Alidoosti, reçue à Cannes en 2016
pour son rôle dans "Le Client" d’Asghar Farhadi, a dénoncé la condition
du peuple iranien avec des mots très durs : "Nous ne sommes pas
citoyens, nous ne l’avons jamais été. Nous sommes prisonniers, des
millions de prisonniers", a-t-elle posté sur son compte Instagram,
mardi.
Un symbole de la République islamique touché
À
la dernière minute, les membres du jury ont quant à eux décliné
l’invitation au festival de Fajr, prétextant des tournages en cours. Pas
de film en compétition non plus, puisqu’une quinzaine de réalisateurs
ont annoncé vouloir retirer leurs œuvres de la compétition.
Entre-temps,
plusieurs musiciens iraniens ont annulé leurs concerts. La chorale de
Téhéran a également annoncé qu'elle ne participera pas à la section
musicale du festival, car elle a perdu l'un de ses membres dans le crash
de l'avion ukrainien.
Chaque année, au mois de février, la grande
fête culturelle de Fajr, soigneusement encadrée par les autorités,
célèbre en fanfare les arts de la République islamique iranienne durant
une semaine de festivités marquant l’anniversaire de la Révolution de
1979. La prochaine édition, qui doit se tenir à Téhéran dans deux
semaines, est sérieusement menacée par ces défections en chaîne.
Des artistes arrêtés
Une pression supplémentaire à gérer pour le pouvoir iranien, déjà mis
à mal par des manifestations quotidiennes dénonçant la dissimulation de
leur responsabilité dans le crash survenu dimanche.
Plusieurs
protestations ont d’ailleurs été violemment réprimées depuis quatre
jours. Sur des vidéos postées dimanche soir, on pouvait entendre des
coups de feu dans le secteur de la place Azadi, à Téhéran, où on
apercevait des flaques de sang. Des blessés étaient transportés dans
l'urgence par d'autres personnes et des membres des forces de l'ordre
couraient, fusil à la main.
Au moins trois artistes, au rang desquels la cinéaste Bani Etemad,
dont les films sont distribués en France, ont d’ailleurs été arrêtés
lundi pendant quelques heures pour avoir appelé à participer à une
"veillée nationale" en hommage aux passagers du vol ukrainien.
Les
autorités iraniennes, quant à elles, continuent de se défendre de toute
volonté de dissimulation du crash survenu dimanche. Le président Hassan
Rohani a promis mardi que justice serait faite, alors que les yeux du
monde sont désormais fixés sur l’Iran. Plusieurs suspects ont d’ores et
déjà été arrêtés.
Par France 24

