Martial Bissog, jeune camerounais qui déclare être candidat à la prochaine présidentielle
Voici en intégralité la lettre de Martial Bissog parvenue à notre rédaction.
« Monsieur le Président entre la cacophonie des thuriféraires
et le calme de votre conscience, je sais que vous ferez le bon choix !
C’était dans ma lointaine enfance en culottes courtes. La nouvelle
était tombée comme une déflagration. Je percevais vaguement dans les
propos de mes aînés, géniteurs, oncles, tantes, grandes sœurs et grands
frères, beaucoup de bonheur mais aussi un soupçon d’inquiétude. Etait-ce
possible, chuchotait-on, que le Président de la République Amadou
Ahidjo quittât le pouvoir de son plein gré ! L’homme avait tellement
marqué les esprits – au Cameroun et même au-delà – que quand gamin, nous
rêvions d’être président plus tard, nous disions : « je serai Ahidjo ».
C’était dans mon enfance en culottes courtes, à peine ! Certains
ressentaient du bonheur parce qu’ils nourrissaient à l’endroit du
président démissionnaire des griefs plus ou moins objectifs. Mais
globalement, les aînés trouvaient qu’un quart de siècle au pouvoir
c’était bien long et que la démission du président de la république
était une bonne nouvelle. Cependant on y croyait à peine. Alors de part
en part fusa la rumeur explicative selon laquelle l’homme fort avait été
terrassé par un subterfuge des Français dont un médecin, télécommandé
par le nouveau pouvoir socialiste – François Mitterrand venait d’être
élu en 1981 – lui aurait faussement diagnostiqué « une grosse fatigue ».
C’était un calme soir de novembre 1982. C’était l’automne, un automne
où il faisait beau, car chez nous et dans les cœurs c’était comme la
naissance du printemps. Et la belle et salutaire hirondelle qui à elle
seule annonçait ce beau printemps était un fringant quadragénaire du
Sud, grand commis de l’état, que les femmes unanimes, décrivaient beau
et les hommes d’une seule voix, bardé de diplômes, l’homme parfait en
quelque sorte. Cet homme, c’était Paul Biya, le dauphin constitutionnel.
J’avais juste sept ans. J’ai suivi toute ma vie durant, le voyage au
long cours du président de la république. Journaliste, j’ai apprécié la
liberté accordée à la presse. Peut-être plus que dans nul autre pays
d’Afrique, ce quatrième pouvoir n’a jamais autant mérité son grade.
Parfois même, peut-être en fait-on trop ici dans le dénigrement vaseux
et inutile, et dans une écriture plus qu’approximative ; ou parfois pas
assez, si l’on juge la qualité de l’information. Citoyen j’ai aimé ce
havre de paix que représente mon pays, et j’en ai abondamment joui, dans
une Afrique équatoriale en prise à des crises, à des turbulences
parfois hécatombaires. Jeune, j’ai estimé à sa juste valeur le large
spectre des offres de formations qui chaque jour, s’élargissait un peu
plus, faisant du Cameroun, cet état providentiel dont un expatrié grand
connaisseur de l’Afrique disait qu’il est le pays du continent où l’on
est sûr de trouver toutes les ressources humaines dont on a besoin pour
l’entreprise, de la plus subalterne à la plus pointue. Patriote, j’ai
été très fier de la maîtrise avec laquelle nous avons préservé
l’intégrité nationale en y maintenant la riche presqu’île de Bakasi, que
convoitait notre puissant voisin, après une dure bataille armée et
juridique. La liste est longue.
Je ne parlerai point de ce qui pourrait fâcher. «Bien sûr nous eûmes
des orages, vingt ans d’amour c’est l’amour fol», chantait Jacques Brel.
Il avait raison. La vie n’est point un long fleuve tranquille, la
gouvernance encore moins. Vingt cinq ans ont eu raison de ce que
représentait le président Ahidjo pour les uns et les autres. Même ceux
de son camp s’en sont agacés et ont manifesté des signes qui ne
trompaient pas. Si j’ose cette tribune, c’est que je sais que dans le
fond de l’homme, la pondération et le sens de l’équilibre qui le
caractérisent ne lui dictent désormais plus qu’ne seule ligne de
conduite. Mon peuple, nous dit-il en sourdine, je vais me retirer. Trente ans d’amour, c’est l’amour fol.
Nous l’entendons tous, cette sourdine, sans trémolos ni bégaiements
dubitatifs. Alors, si je prends cette plume filiale, c’est parce que je
sais que l’homme est agacé par les appels des céroféraires et des
thuriféraires dont la logique est incomprise par le premier concerné et
par bien d’entre nous. Je sais et j’entends qu’il attend qu’une jeunesse
sensée l’accompagne vers une sortie digne et oh combien méritée. Alors,
je dis, Monsieur le Président, je suis du côté de cette sagesse qui
vous conseille de partir.
J’ai pris ma plume un jour pas bien lointain, pour prendre
rendez-vous avec l’histoire. J’ai annoncé ma candidature à la présidence
de la république pour accomplir un double devoir : faire comprendre au
Président de la république qu’une certaine jeunesse était prête à
relever le gant ; lui faire comprendre que cette jeunesse qui n’a connu
que lui à la tête du pays, avait donc reçu grâce à lui, les moyens pour
être prête à servir son pays au plus haut sommet des responsabilités de
l’état.
Monsieur le Président, vous voyez donc que nous avons compris votre
désir le plus profond. Nous avons entendu la petite voix qui sourd dans
les propos que vous nous tenez à longueur d’interventions. A longueur de
silences. A longueur de voyages. Combien sont-ils ceux qui veulent en
dépit de votre volonté et du bon sens, vous persuader que vous êtes un
monarque de droit divin ne quittant le pouvoir que par la volonté de
Dieu ! Quels sombres intérêts couvent-ils, dont vous seriez tout juste
la caution, la couverture et en fin de compte, la victime ! Dieu vous a
fait grand, Monsieur le président, car tout pouvoir vient de lui. Vous
vous ferez immense car toute décision vient de l’homme et non des
courtisans. Partez donc comme vous le désirez tant Monsieur le
président, et vous aurez le temps de nous regarder faire et le temps
d’être fier de vous, parce que fier de nous qui sommes vos fils, les
fils de ce Cameroun dont vous avez un tiers de siècle durant, présidé à
la destinée ».
*Martial Bissog,
Candidat déclaré à la présidentielle de 2018
Source:http://www.yaoundeinfo.com/cameroun-presidentielle-2018-un-jeune-camerounais-ecrit-au-president-paul-biya/

