
« Le Sud-Ouest est incontestablement la région la plus importante par sa production du pétrole»
Quel est le poids économique actuel des deux régions anglophones du pays ?
Dans
un Etat centralisé comme le nôtre, qu’appelle-t-on poids économique
d’une région ? Est-ce la production qui se réalise sur la région, ou
alors la production réalisée par ses ressortissants, y compris ceux
situés hors du territoire ? Prenons la ville de Douala: peut-on dire que
son poids économique représente celui des populations du Littoral ?
Evidemment, non, puisque le poids économique de Douala résulte de la
concentration des Camerounais venant de tout le territoire national. On
ne peut donc pas apprécier le poids économique d’une région en
comptabilisant uniquement la production qui se réalise sur son
territoire. Par contre, on peut facilement juger de l’importance
stratégique d’une région dans l’économie du Cameroun. En effet, dans un
pays sous-développé dépendant essentiellement des approvisionnements
extérieurs, ce sont les devises qui jouent le rôle central dans
l’économie, car c’est elles qui fournissent les moyens d’acheter à
l’extérieur. Les régions qui jouent donc le rôle stratégique dans une
économie sont celles qui produisent les devises. Le Sud-Ouest de ce
point de vue est incontestablement la région la plus importante par sa
production du pétrole et ses exploitations agroindustrielles telles que
la CDC, Pamol, etc. Cette région représente à elle seule pratiquement
45% des recettes en devises. On peut donc dire que c’est elle qui
soutient en priorité l’économie du Cameroun.
En 1972, l’un des arguments utilisés par le président Ahidjo
pour l’unification portait sur la forte dépendance financière du
Cameroun occidental vis à vis de la partie orientale dont les ressources
finançaient 3/4 des budgets de la partie anglophone. Aujourd’hui, ce
rapport as-t-il changé ?
Les choses sont très complexes. Tout d’abord, au Cameroun, les
multinationales et les autres capitaux étrangers contribuent pour 85%
des recettes fiscales, et les Camerounais eux-mêmes pour 15%. Cette
somme modique couvre aussi bien l’Etat que le privé national. C’est dire
qu’il est difficile de parler de dépendance d’une région par rapport à
d’autres, puisque tout le monde dépend des étrangers.
En second lieu, une région peut jouer un rôle important dans la
fiscalité de manière directe : c’est le cas de Douala et Yaoundé qui
collecte les sommes les plus importantes. Mais une autre peut jouer un
rôle indirect : il est en effet évident que lorsque les multinationales
installées dans la zone anglophone, à l’Est ou au Nord paient les impôts
à Yaoundé ou à Douala, il y a un risque d’attribuer abusivement ces
recettes-là au Centre ou au Littoral et à minorer l’apport de ces
régions.
Enfin, une région peut jouer un rôle induit dans la fiscalité. Par
exemple, le pétrole, le bois, le cacao, le coton et le café donnent des
devises qui alimentent l’ensemble du réseau productif. Sans devises, les
autres activités ne pourraient jamais avoir lieu parce qu’elles
n’auraient pas de quoi acheté leur outil de production. Si ces devises
alimentent un grand nombre d’activités à Douala et génèrent beaucoup
d’emplois et de recettes fiscales, va-t-on dire que Douala prime sur ces
générateurs de devises ? Non ! Puisque les activités de Douala n’ont de
sens que parce qu’il y a ces devises ! Si vous supprimez les devises,
vous supprimez par la même occasion Douala ! Ainsi, le pétrole qui ne
représente que 8% du PIB national a connu une chute de moitié et voilà
que tout le système productif en souffre, au point de sombrer dans la
crise ! Pourquoi ? Parce que le pétrole représente 40% des recettes
extérieures.
Le rôle indirect ou induit sur la fiscalité est totalement invisible,
mais il est décisif. Donc, pour juger de l’importance fiscale d’une
région, il faut évaluer non seulement les effets directs, mais aussi les
effets indirects et les effets induits. Autrement dit, il faut supposer
que la région disparaisse et voir ce qui va se passer. Et on verra bien
que si la partie anglophone s’en va, les effets directs, indirects et
induits dans la fiscalité seraient de l’ordre de 45%, leur part relative
aux recettes d’exportation.
Comment pourrait se faire le partage des actifs économiques en cas de fédéralisme?
La fédération n’a pas besoin de se partager les actifs. Ce n’est pas
la séparation ! C’est à peu près ce qui a été proposé dans la
décentralisation, mais un peu plus poussé en ce qui concerne les
pouvoirs des entités sub-étatiques. On définit simplement des clés de
répartition des pouvoirs et des ressources et le tour est joué. On n’a
pas besoin de liquider le patrimoine commun, puisque ce n’est pas un
divorce, mais une autre manière de gérer le vivre-ensemble commun.
Les régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest peuvent-elles s’en sortir si elles venaient à être détachées du reste du pays?
Bien sûr, puisqu’il y a des pays plus petits que les deux régions
anglophones ! Il n’y a qu’à regarder une carte du monde ou de l’Afrique!
Vous verrez naturellement un très grand nombre de pays de taille
beaucoup plus petite et d’une population bien en-deçà des 5 millions
d’anglophones ! Ces régions ont d’ailleurs de nombreux atouts. On peut
citer le pétrole, les sociétés agroindustrielles, une très forte
proximité linguistique, sociologique et anthropologique avec le Nigeria,
les traditions anglo-saxonnes des affaires plus efficaces, une moindre
bureaucratisation de la gestion et une très puissante diaspora.
Propos recueillis par Simplice Oyono
Source: quotidieneconomie.com

