Pourquoi l'armée zaïroise s'est effondrée ? Quel rôle a joué
exactement la France ? Les causes et les circonstances de l'assassinat
du général Mahele ; les dernières heures du maréchal à Gbadolite... Une
enquête exclusive de François Soudan, publiée dans JA n°1910-1911, en
août 1997, que nous vous proposons en accès libre à l'occasion des 20
ans de la chute de Mobutu.
Il fut le dernier commandant en chef de l’armée zaïroise,
ce général d’une armée morte entre opérette et tragédie, dont
l’effondrement total en moins de six mois bouleversa la carte
géopolitique de l’Afrique centrale. Il fut, aussi, le dernier ministre
de la Défense d’un régime aux abois, décomposé autour de son fondateur
grabataire, tétanisé par l’avancée des « rebelles » et de leurs
protecteurs.
Lui : Donatien Mahele Lieko Bokungu,Donat pour ses proches,
assassiné à Kinshasa dans la nuit du 16 au 17 mai 1997 alors que les
petits hommes verts de Laurent-Désiré Kabila entraient dans les
faubourgs de cette ville offerte et vénéneuse. L’itinéraire et le destin
de cet homme, traître pour les uns, martyr pour les autres, sont
exemplaires. Ils éclairent quelques-uns des aspects inconnus et
fournissent des clés essentielles pour comprendre ce que fut une
révolution majeure au cœur du continent. A travers l’aventure tragique
du général Mahele, le voile se lève sur une partie de l’histoire secrète
de la chute de Mobutu…
Celui dont certains, dans l’entourage du président Kabila,
rêvent de faire un héros national au même titre que Lumumba et dont les
obsèques, fin mai à Kinshasa, furent quasi officielles, ne fut jamais un
mobutiste de cœur et de sang, même si comme tant d’autres, il servit le
maréchal omnipotent et bénéficia de ses faveurs. Né le 15 avril 1941,
dans ce qui s’appelait à l’époque Léopoldville, au sein d’une famille
mbunza originaire de la province septentrionale de l’Equateur, Donatien
Mahele choisit tout naturellement le métier des armes. Tribu guerrière,
les Mbunzas ont donné nombre d’officiers supérieurs à l’armée zaïroise.
Parmi eux, le général Eluki, cousin germain et futur ennemi
juré de Mahele. Très jeune – il a à peine 20 ans – Donatien flirte avec
les idées lumumbistes et adhère, en 1963, à l’organisation de jeunesse
du Mouvement national congolais. Deux ans plus tard, Mobutu prend le
pouvoir. Mahele est envoyé en formation au camp de Kitona, où des
instructeurs belges le prennent en charge, puis chez les paras commandos
de Ndjili où il noue avec les conseillers français du général
Jeannou-Lacaze des relations qui ne seront rompues que trente ans plus
tard, quelques semaines avant sa mort.
Sous-lieutenant, Mahele intègre en 1968 la prestigieuse
garde présidentielle de Mobutu. Le futur conseiller du maréchal, Edouard
Mokolo wa Mpombo, qui le croise alors, se souvient d’un militaire «
intègre et surtout nationaliste », dur aussi, voire féroce. Surprenant
un garde du corps en plein sommeil devant la porte du président, il le
secoue, le frappe et lui tord le bras au point de le briser.
Un incident qui lui vaut d’être muté au Centre de formation
des commandos de Kotakoli, en tant qu’instructeur. En ce début des
années soixante-dix, des purges successives frappent les officiers des
Forces armées zaïroises (FAZ) que leurs idées ou leurs origines
régionales rendent suspects aux yeux de Mobutu. Parmi eux, le capitaine
Joe Ndjoku, un saint-cyrien, qui s’ouvre à Mahele – fraîchement nommé
commandant du camp de Kotakoli – d’un projet de coup d’Etat. « Ne m’en
parles plus jamais ! » tonne Mahele, qui s’arrange néanmoins pour faire
exfiltrer vers la France, dans le plus grand secret, l’apprenti
putschiste. Donatien est loyaliste, mais il « comprend » les
frustrations de ses camarades. Certains d’entre eux pensent, déjà, qu’il
attend son heure.
La gloire de Mahele – et sa popularité qui désormais ne se
démentira pas survient en mai 1978 lors de la deuxième invasion du Shaba
par les ex-gendarmes katangais. Le général Bumba, un Mbunza, commandant
en chef des FAZ et surtout le colonel Ikuku qui commande le théâtre
d’opérations l’appellent à leurs côtés. Nommé major, Mahele saute sur
Kolwezi à la tête de la 31e brigade parachutiste et tient l’aéroport
jusqu’à l’arrivée des légionnaires français et des Marocains du colonel
Loubaris.
En quelques jours, de Kinshasa à Goma, le Zaïre tout entier fait de Muhele un héros
En quelques jours, de Kinshasa à Goma, le Zaïre tout entier
en fait un héros. Phénomène irritant aux yeux de la garde rapprochée de
Mobutu, qui obtient que Mahele soit enfermé dans un placard doré :
chargé de cours à l’Ecole supérieure militaire de Kinshasa Binza. C’est
alors que les amis français du major, qui se morfond, interviennent. Le
général Lacaze et le colonel Alain Gagneron de Marolles – alias colonel
Saint-Julien -, du SDECE (Services spéciaux), obtiennent l’accord de
Mobutu pour un stage de deux ans à l’Ecole de guerre de Paris. Logé dans
un appartement du ministère de la Défense, porte de Clignancourt, avec
son épouse, l’avocate Marie-Jean ne Mondo, Mahele apparaît alors de plus
en plus comme « l’homme des Français ».
Lorsqu’il revient au Zaïre en 1984, avec le grade de
lieutenant-colonel, Donatien Mahele Lieko Bokungu découvre une armée en
voie de « ngbandisation » accélérée. Ce sont les généraux ngbandis –
l’ethnie de Mobutu -, Nzimbi et Baramoto, qui dirigent la Division
spéciale présidentielle (DSP) et la Garde civile, deux nouvelles unités
particulièrement choyées au détriment des FAZ, laissées en déshérence.
Mahele obtient pourtant un poste de confiance : la direction
du SARM, le Service d’action et de renseignement militaires. Mais sa
tâche est de surveiller les frontières, pas de se mêler de politique
intérieure. Mahele s’ennuie et, comme tout un chacun, fait quelques
affaires, même si son enrichissement personnel n’atteindra jamais celui
de ses rivaux.
Il acquiert deux vedettes pour remonter le fleuve, l’Akonga
Mohela et l’Ave Maria, se fait construire une villa à Kinshasa et en
achète une autre à Waterloo, dans la banlieue de Bruxelles. A côté des
généraux Nzimbi, Baramoto et Eluki, ou encore du contre-amiral Mavua,
dont les biens se multiplient ces années-là à une vitesse vertigineuse,
Mahele est un « petit ». Catholique pratiquant, amateur de tennis, il
passe alors pour un personnage discret et apolitique.
Pour le petit peuple de Kinshasa, c’est « la guerre des étoiles »
Fin 1990, c’est à nouveau l’appel du baroud. Le colonel
Mahele est nommé à la tête du contingent zaïrois envoyé par Mobutu à la
rescousse de son ami, le président rwandais Juvénal Habyarimana. Avec
ses méthodes, parfois expéditives, Mahele contribue à repousser la
première offensive du Front patriotique rwandais (FPR) sur Kigali, et
c’est au cours d’un combat contre les FAZ que le premier chef militaire
du FPR, le commandant Fred Rwigyema, trouve la mort. D’où la méfiance,
pour ne pas dire plus, que manifesteront plus tard à l’égard de Mahele
les protecteurs rwandais de Kabila, en particulier le général Kagame.
Pour l’instant, une nouvelle fois, Mahele revient en héros à Kinshasa.
Il gagne dans l’affaire ses deux étoiles de général de brigade et
reprend son poste. Pour quelques mois.
En septembre 1991 éclate en effet le premier « grand pillage
» de Kinshasa par l’armée. Sous-payés, mal commandés, les soldats des
FAZ ratissent villas et commerces du centre-ville pendant deux journées
de folie. Furieux, Mobutu limoge le chef d’état-major, le général
Mazembe, et nomme à sa place Mahele, le seul à même, par son prestige,
de rétablir un semblant d’ordre. Général de division, puis général de
corps d’armée en un temps record, Donatien Mahele ne cache pas son
mépris, lui l’homme de terrain, pour les « généraux d’ordonnance »
repus. Pour le petit peuple de Kinshasa, qui, ravi, compte les points,
c’est « la guerre des étoiles ».
Janvier 1993 : bis repetita. Cette fois, c’est la DSP du
général Nzimbi Ngbale Kongo wa Bassa qui pille la capitale. Mahele
réagit immédiatement. A la tête de ses commandos, toujours flanqué de
son inséparable « Rambo » – cousin et garde du corps, – le chef
d’état-major écrase lui-même la rébellion, à coups de grenades et sans
sommations. La DSP ne le lui pardonnera pas, son chef, Nzimbi, encore
moins, désormais à l’affût du moindre faux pas. Quelques semaines plus
tard, Nzimbi tient sa revanche. Dans le cadre d’une conférence nationale
qui agonise, Mahele fait en effet parvenir à l’archevêque de Kisangani,
Laurent Monsengwo, une communication qui sera lue à la tribune. « Au
nom de l’armée zaïroise », le général Mahele y proclame que les FAZ ne
sont pas la propriété d’un individu ou d’un clan mais « de la nation
tout entière ». Trois jours plus tard, il est limogé et remplacé par
Eluki.
Une traversée du désert de quatre ans pour Muhele
Commence alors, pour Mahele, une traversée du désert qui
durera quatre ans. Nommé conseiller militaire de Mobutu – ce poste est
une coquille vide, d’autant que le maréchal se méfie terriblement de lui
-, il se retire dans sa plantation d’Ebonda, non loin de Bumba,
province de l’Equateur, sur ses terres en quelque sorte. La Plantation
et Elevage de la Mongala (PEM), c’est le petit royaume de Mahele : une
huilerie pour palmistes, un hôpital, une église, plusieurs villas et 350
ouvriers agricoles. Le général y régente en féodal une production qui
rapporte gros puisque la multinationale Unilever, ancien propriétaire de
la PEM, la commercialise et paie rubis sur l’ongle.
Comment Mahele, dont on sait qu’il n’a pas la réputation
d’un capteur de fonds, a-t-il pu réunir la somme nécessaire pour
acquérir ce domaine de 1 million de dollars ? Ambiguïtés zaïroises :
c’est Mobutu lui-même qui, via le gouverneur Nyembo Shabani, a offert au
général l’argent nécessaire. Le bénéficiaire, selon ses proches, «
estimait que cela lui était dû » après tant d’années passées dans
l’armée sans s’enrichir. Il n’a donc pas refusé. Quant au maréchal, il
trouvait sans doute judicieux de maintenir ainsi, dans le confort et à
distance, un homme qu’il considérait depuis l’incident de la conférence
nationale comme un rival potentiel.
Anesthésié, Mahele disparaît alors de l’avant-scène
zaïroise. Il passe l’essentiel de son temps à Ebonda et voyage beaucoup.
On le voit en Chine, à Hong Kong, en Afrique du Sud, mais aussi à Paris
où il maintient le contact avec ses amis militaires et responsables de
la DGSE. On le sonde, parfois, sur ses intentions. Lui répond
invariablement que, depuis la dispersion entre différents corps des
éléments de la 31e brigade et du Centre de commandos de Kotakoli, il ne
dispose plus d’aucune base sur laquelle s’appuyer. « Il n’y a qu’une
seule armée qui vaille, c’est la DSP. Et elle est monoethnique. Toute
tentative est donc vouée à l’échec. »
De plus en plus, il songe à démissionner et à se lancer une
fois pour toutes dans les affaires. Ses proches, notamment les Français
qui commencent à songer à lui comme carte de rechange, ont du mal à l’en
dissuader. Lorsqu’en août 1996, Mobutu se fait opérer à Lausanne d’un
cancer de la prostate, ils reviennent à la charge : « Tu dois attendre,
te tenir en réserve. » Mahele acquiesce, presque à contrecœur. C’est
alors que l’orage qui se lève à l’est va tout changer…
En octobre, de violents combats éclatent à Uvira, dans le
Sud-Kivu, entre une mystérieuse Alliance des forces de libération du
Congo et l’armée zaïroise. En novembre, Goma et Bukavu tombent. Depuis
sa résidence de Roquebrune-Cap-Martin, Mobutu limoge Eluki de son poste
de chef d’état-major et le remplace par le général Baramoto Kpara.
Inexorablement, comme un château de cartes, les positions des FAZ
s’effondrent les unes après les autres. Pis : les éléments de la
Division spéciale présidentielle envoyés sur le front passent le plus
clair de leur temps à se battre contre les autres unités de l’armée
zaïroise, afin de pouvoir être les premiers à piller.
Mobutu a longuement hésité face à la perspective d’un tandem Mahele-Kengo wa Dondo (le Premier ministre), qu’il juge peu sûr. Mais il n’a pas le choix : Paris est la seule capitale qui le soutienne encore
Le 17 décembre, après quatre mois d’absence, Mobutu rentre à
Kinshasa avec en poche, sur l’insistance pressante des Français, le
décret qui nomme à nouveau Mahele à la tête de l’état-major. « C’est
votre seule chance », lui a-t-on dit. Le maréchal a longuement hésité
face à la perspective d’un tandem Mahele-Kengo wa Dondo (le Premier
ministre), qu’il juge peu sûr. Mais il n’a pas le choix : Paris est la
seule capitale qui le soutienne encore.
Descendu de sa plantation d’Ebonda le 18 décembre, le
général Mahele est aussitôt pris en charge par les militaires français
de l’ambassade. Soucieux de sa sécurité, ces derniers lui donnent trois
conseils pressants : quitter sa villa du quartier de Mbinza, trop proche
du camp Tshatshi de la DSP ; travailler ailleurs qu’au quartier
général, situé lui aussi à Mbinza ; et limiter autant que possible ses
déplacements sur le front. Ce ne sont pas les hommes de Kabila que
redoutent les amis du général, mais bien une tentative d’assassinat par
des éléments « incontrôlés » de la Division spéciale présidentielle ou
de la Garde civile. Ambiance… Pendant deux mois, jusqu’ à la fin février
1997, Mahele et les Français œuvrent main dans la main.
Avec l’appui, à Paris, de Fernand Wibaux et de Dominique de
Villepin, le général met en place un plan de sauvetage
politico-militaire qui équivaut en fait à un coup d’Etat en douceur. Un
plan d’urgence en quatre étapes : reconstitution, avec l’aide de
matériel et d’instructeurs français, de la 31e brigade parachutiste ;
réduction des effectifs « inutiles » des FAZ – de 80 000 à 30 000 hommes
; démantèlement, au besoin par la force, de la DSP ; mise en place d’un
tandem Mahele-Kengo capable de négocier « la tête haute » avec Kabila,
le maréchal étant contraint de régner sans gouverner.
Ce programme nécessite évidemment une forte implication
française. Le président Chirac, à qui le projet est soumis, hésite. II
n’est pas hostile à l’envoi de vivres et de médicaments pour la brigade
et n’écarte pas a priori quelques livraisons discrètes de matériel. Mais
il est hors de question que des militaires français aillent se fourrer
dans ce guêpier.
Consulté, le Premier ministre Alain Juppé est, lui,
farouchement hostile à toute intervention directe ou indirecte de la
France. Fin février, alors que les villes de Watsa, Kalemie, Isiro,
Kalima et Kindu sont déjà tombées entre les mains des rebelles, une note
de la DGSE fait la différence : si Mahele et Kengo prenaient le
pouvoir, les généraux Nzimbi et Baramoto tenteraient à coup sûr un
contre-putsch. Trop risqué. Chirac tranche : l’opération de soutien au
général Mahele n’aura pas lieu.
Donatien Mahele est effondré. « Les Français m’ont trahi »,
confie-t-il à un proche. Le général, qui sait que des consignes secrètes
ont été données aux hommes de la DSP et de la Garde civile de ne pas
obéir à ses ordres, est désormais convaincu que la bataille est perdue.
Lui faut-il une preuve supplémentaire ? Il est à Kisangani, trois jours
avant la chute de la ville, le 15 mars. Devant le dernier carré des
défenseurs, il exhorte ses troupes à « sauver l’honneur » et conclut : «
Ceux qui veulent se battre, à ma gauche ; ceux qui veulent se rendre, à
ma droite ! » Sans mot dire, la quasi-totalité des soldats se rangent à
sa droite. Ne demeurent, de l’autre côté, que les Rwandais des ex-FAR
et les mercenaires serbes.
Cette armée en déroute n’est pas la mienne, c’est celle d’un clan
De retour à Kinshasa, Mahele est amer : « Cette armée en
déroute n’est pas la mienne, c’est celle d’un clan ; ce que fait Kabila,
j’aurais dû le faire depuis longtemps. » En fait, alors que le Premier
ministre Kengo, rendu responsable de la perte de Kisangani, est « limogé
» le 18 mars par le Parlement de transition, le général Mahele estime
qu’il ne lui reste plus qu’à anticiper l’arrivée inéluctable à Kinshasa
des troupes de Laurent Désiré Kabila. De quelle manière ?
C’est alors qu’entrent en scène, sur les talons des Français
qui ont lâché leur protégé sans plus d’égards, les Américains…
L’ambassadeur Daniel Simpson, en ce mois de mars, a une idée fixe :
éviter que la libération de Kinshasa soit l’occasion d’un bain de sang
sous l’œil indiscret des caméras de CNN.
Lui-même et le négociateur dépêché par Washington dans la
région, Bill Richardson, souhaitent donc une solution de compromis dans
laquelle Kabila, Etienne Tshisekedi et les « éléments sains » de l’armée
aient leur place. Elle implique, bien sûr, que Mobutu soit mis à
l’écart et que la DSP soit démantelée. Pour cela, Mahele a un rôle
central à jouer et les Américains le lui font savoir.
Très vite, le chef d’état-major se donne à eux comme il
s’est donné aux Français, c’est-à-dire avec une évidente naïveté.
Généralissime sans armée, il se persuade que Kabila a « besoin » de lui «
s’ilne veut pas être le prisonnier de Kagame ». Il se prend aussi à
rêver d’une élection présidentielle prochaine à laquelle il se
présenterait sous une étiquette lumumbiste. Encouragé par les Américains
et dans le plus grand secret, Mahele se résout enfin à franchir le
Rubicon : en pleine guerre, et de lui-même, lui le chef d’état-major des
FAZ prend contact avec l’ennemi.
Trahison ou patriotisme ?
Ce contact est d’abord indirect. L’un de ses proches amis,
Wilson Omanga, homme d’affaires kabiliste et neveu de Patrice Lumumba,
le met en rapport avec Juliana Lumumba, la fille du leader défunt.
Juliana, qui réside à Kinshasa où elle sympathise secrètement avec
l’AFDL (elle est, aujourd’hui, vice-ministre de l’Information dans le
gouvernement Kabila), fait parvenir au QG des rebelles à Goma ce qui
apparaît comme une offre de dialogue. En retour, Mahele est contacté,
tout aussi discrètement sur son téléphone cellulaire, par l’un de ses
amis d’enfance, Jean-Baptiste Mulemba.
Ce Mulemba est une figure de l’antimobutisme : ancien
porte-parole des gendarmes katangais, ex-propriétaire d’un dancing à
Bruxelles (le Cocody) et ancien gérant d’un restaurant africain à Paris,
celui qui se fait appeler « Man Elijah » est un militant professionnel,
lumumbiste dans l’âme, intelligent et homme de confiance de Kabila. Il a
rejoint l’AFDL dès sa formation et cumule les fonctions de conseiller
politique du président et de chef des services de renseignement.
Après la chute de Kinshasa, il sera nommé par Kabila à la
tête de la Commission chargée d’enquêter sur les « biens mal acquis »,
l’un des postes clés dans l’administration du « nouveau Congo ». Mulemba
convainc Mahele de passer, « pour le bien de tous », du dialogue à la
collaboration. Mais le général est inquiet : la ligne téléphonique de
son Cyrtel n’est pas sûre. Qu’à cela ne tienne. Les Américains, que
Mahele tient informés, lui procurent une valise satellitaire « protégée
», c’est-à-dire audible par eux seuls. Un jour, le 3 avril très
exactement, la sonnerie retentit. A l’autre bout du fil : Laurent-Désiré
Kabila.
En ce mois d’avril, Lubumbashi et Mbuji Mayi tombent à leur
tour. Le 12, Likulia Bolongo, archétype du général d’ordonnance, est
nommé Premier ministre en lieu et place de Kengo wa Dondo. Les Français,
qui ont changé de cheval au milieu du gué, soutiennent désormais cet
ancien professeur de droit de la faculté d’Aix-en-Provence, proche de
certains membres des « réseaux Pasqua ». Cinq semaines plus tard, après
la chute de Kinshasa, ils l’accueilleront dans leur ambassade et le
feront fuir discrètement sur Brazzaville puis, lorsque les troubles
éclateront dans la capitale congolaise, vers Paris, via l’opération
Pélican.
Soudain, c’est la surprise : pour la première fois depuis le début de leur offensive, sept mois auparavant, les troupes de Kabila et leurs conseillers ougandais, rwandais et angolais sont très sérieusement accrochés
Pour l’instant, Likulia Bolongo croit encore pouvoir jouer
sa carte. Il maintient Mahele à son poste et lui confie en outre le
portefeuille de la Défense, malgré l’hostilité de Mobutu. Il sait fort
bien que la guerre est perdue et sans doute estime-t-il qu’il vaut
mieux, en cas de négociations, avoir Mahele avec soi que contre soi.
Inexorablement, alors qu’échouent à bord du navire sud-africain
l’Outeniqa les pourparlers de la dernière chance, l’AFDL progresse vers
Kinshasa.
A deux cent cinquante kilomètres à l’est de la capitale, la
Division spéciale présidentielle tente un baroud d’honneur autour du
verrou de Kenge. La DSP a touché de nouvelles armes, achetées grâce à un
don du chef rebelle angolais Jonas Savimbi – on parle de 20 millions de
dollars, dont la moitié aurait été détournée par l’entourage de Mobutu
-, et bénéficie du renfort d’environ trois mille combattants de l’Union
nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (UNITA).
Soudain, c’est la surprise : pour la première fois depuis le
début de leur offensive, sept mois auparavant, les troupes de Kabila et
leurs conseillers ougandais, rwandais et angolais sont très
sérieusement accrochés. Postés sur la barrière naturelle offerte par les
rivières Wamba et Bakali, les Zaïrois et leurs alliés déciment des
colonnes entières de l’AFDL. Au camp Tshatshi, la famille du maréchal se
prend à rêver d’un retournement de situation.
Méconnaissance totale du terrain
En fait, le handicap majeur des hommes de Kabila est leur
méconnaissance totale du terrain : ils ne disposent pas de cartes
d’état-major et ignorent tout du dispositif de l’ennemi. Le seul moyen
de contourner les positions de la DS P et de l’UNITA est qu’une «
cinquième colonne » tapie dans le camp d’en face les renseigne. En deux
ou trois appels sur sa ligne protégée, le général Mahele fournit aux
chefs militaires de l’AFD L les informations précises qui leur
permettent de prendre à revers le dernier carré des mobutistes.
Désormais, en ce début de mois de mai 1997, Kinshasa est une ville
ouverte.
Ce qui peut apparaître comme une trahison majeure en temps
de guerre – un commandant en chef fournissant à l’ennemi des
renseignements militaires sur son propre dispositif ! – est en fait
parfaitement logique et louable aux yeux de Mahele. « Cette armée n’est
pas la mienne », a-t-il dit, parlant de la DSP, et dans l’état de
déliquescence que connaît alors le Zaïre, où plus personne ne sait très
bien qui est avec qui, l’entourage de Mobutu et les généraux ngbandis
sont pour lui beaucoup plus dangereux que l’AFDL.
Défendre un clan signifie-t-il défendre la patrie ? Donatien
Mahele a tranché : il faut composer avec Kabila, lui faciliter la tâche
afin que l’issue soit la plus rapide et la moins sanglante possible.
Afin, aussi, de conserver ses propres chances d’influer sur
l’après-Mobutu. Jeudi 15 mai au soir, alors que les troupes vaincues à
Kenge refluent sur Kinshasa, se joue le dernier acte du règne de Mobutu
Sese Seko. Au camp Tshatshi, autour du maréchal épuisé, se tient une
première réunion. Il y a là les généraux Likulia Bolongo, Mahele,
Nzimbi, Ilunga (ministre de l’Intérieur) et Vungbo (Garde civile).
Mahele, Likulia et Ilunga pressent Mobutu de quitter
Kinshasa et de se rendre à Gbadolite : « Nous ne pouvons plus garantir
votre sécurité. » Persuadé que le vieux dictateur allait se démettre, le
Premier ministre avait fait prévenir la radiotélévision qu’une
importante communication du gouvernement serait transmise dans la nuit.
Or Mobutu résiste : « Quand on est un militaire, dit-il, ou bien on se
rend, ou bien on vous tue, mais on ne fuit pas. » On se sépare sans
qu’une décision soit prise. Un peu plus tard, Mobutu convoque une
deuxième réunion.
Cette fois, ne sont présents que les généraux ngbandis :
Bolozi (gendarmerie), Vungbo, Nzimbi, Wezago, l’adjoint de ce dernier à
la tête de la DSP, et, au téléphone, Baramoto. « Il y a des traîtres, il
faut les éliminer, constituons une liste », s’emporte l’un des
participants. Le maréchal calme le jeu : « J’irai à Gbadolite demain,
confie-t-il, prenez vos dispositions. » Il est minuit. Les généraux
sortent du camp Tshatshi et se rendent directement au domicile de
Baramoto Kpara où une troisième réunion, en présence de la plupart des
officiers ngbandis de Kinshasa, se tient jusqu’ à 5 heures du matin. On y
peaufine la liste des « traîtres » sur laquelle figure, en tête, le
général Mahele. Certains s’inquiètent des intentions de Mobutu – « il
nous abandonne ! » -, la plupart préparent leur propre fuite vers
Brazzaville, de l’autre côté du fleuve.
Vendredi 16 mai, 8 heures. Le maréchal et sa famille sont
sur l’aéroport de Ndjili où un Boeing 737 de la présidence, piloté par
le commandant Mukandela, les attend. Mobutu est impatient et furieux. «
Où est l’argent ? » tonne-t-il. Depuis la veille une gigantesque
opération de ramassage des devises disponibles dans Kinshasa a été
lancée. Entre la Banque centrale, la primature et le siège local de la
Belgolaise, où ont été entreposés les fonds réunis dans le cadre de la
participation forcée des sociétés à l’effort de guerre, une quarantaine
de millions de dollars sont ainsi raflés en quelques heures. Le problème
est que chacun a pris sa part au passage et que la somme remise en
liquide au président est très loin de correspondre à ce qu’il attendait.
D’où son courroux.
Donat, c’est comme ça que vous remerciez Papa !
Mais il faut partir. Au moment de grimper l’échelle de
coupée, Bodi Ladawa, l’épouse de Mobutu, se tourne vers Mahele qui, avec
d’autres, est présent pour ce dernier départ : « Donat, nous savons ce
que vous avez fait ; c’est comme cela que vous remerciez Papa, après
tout ce qu’il a fait pour vous ! » Mahele se tait. Mobutu, qui a entendu
l’interpellation, se contente de hocher la tête. Il est 9 h 30. Sur
ordre du colonel Mutoko, chef de la sécurité rapprochée du maréchal, le
commandant Mukandela fait prendre à l’avion une trajectoire de décollage
différente de l’ordinaire. On craint un attentat.
Meurtre au camp Tshatshi
En cette journée fatidique, alors que le Boeing n’est plus
qu’un point dans le ciel, chacun rentre chez soi. Objectif : fuir. Les
avant-gardes de Kabila ont été signalées à quarante kilomètres, sur la
route de Kenge. Le général Mahele regagne son domicile à La Gombe. A 10
heures, il se rend chez le Premier ministre Likulia. Les deux hommes
discutent de la façon de faire parvenir de l’argent aux soldats, afin
d’éviter un pillage généralisé. A 11 h 30, il est à nouveau chez lui.
Le téléphone satellitaire sonne : l’un de ses contacts au
sein de l’AFDL l’appelle. Longue conversation. Il s’agit de mettre au
point le plan de reddition des FAZ. Mahele, après avoir hésité, convient
de gagner Lusaka en Zambie, dans la journée du 17, où il annoncera
solennellement à Laurent-Désiré Kabila le ralliement de l’armée
zaïroise. Son plan de voyage est élaboré : Brazzaville-Luanda-Lusaka. En
milieu d’après-midi, le chef d’état-major se rend une nouvelle fois
chez le Premier ministre. Puis revient à La Gombe, d’où il appelle, à
Bruxelles, son ami Wilson Omanga : « Je te téléphonerai samedi soir de
Lusaka, tout sera fini. » Déjà, Nzimbi et Baramoto ont fui. Kinshasa
s’offre aux hommes de Kabila.
Il est 23 heures, en ce jeudi 16 mai 1997, lorsque Likulia
Bolongo appelle Mahele. Le Premier ministre, qui s’apprête à trouver
refuge à l’ambassade de France, signale au général un début de
soulèvement au camp Tshatshi. « La DSP veut sortir et tout piller ! » «
J’y vais », répond Mahele. Folie ? Le général se sent investi d’une
mission : empêcher la destruction de Kinshasa, éviter un bain de sang.
C’est là-dessus, il en est persuadé, qu’il joue son avenir politique.
Sans doute pense-t-il aussi que, privés de leur chef, le général.
La fin d’un monde
Nzimbi, les Ngbandis de la DSP sauront l’écouter. N’est-ce
pas pour eux la dernière chance de sauver leur peau ? Mahele saute dans
un 4×4 avec son chauffeur et un garde du corps. Un pick-up d’escorte,
avec dix militaires à son bord, le précède. Aux abords du camp, premier
barrage : l’escorte reste sur place. Mahele continue seul, avec ses deux
compagnons. Le 4×4 pénètre dans l’enceinte. Là, le chef d’état-major se
retrouve face à une centaine d’hommes surexcités, entre drogue, alcool
et sorcellerie, qui refusent de lui rendre les honneurs.
Parmi eux, le général Wezago, l’adjoint de Nzimbi, celui-là
même qui participa la veille au soir à la deuxième réunion chez Mobutu,
au cours de laquelle on évoqua les « traîtres » à éliminer. « Que
viens-tu faire ici ? Tu as trahi ! Tu n’as pas fait la guerre ! » hurle
Wezago. « Calme-toi, répond Mahele, l’AFDL est dans les faubourgs,
demain ils seront là, vous n’avez aucune chance, déposez les armes ! »
Wezago devient fou : « Comment ! Toi qui as laissé mourir la
DSP, tu nous donnes des ordres ! » Il sort son pistolet et tire sur
Mahele, l’atteignant à la jambe. Le garde du corps, qui veut intervenir,
est abattu. Le chauffeur a déjà fui. En un bond, Donat s’est projeté
sur le côté. Il fait une nuit d’encre. On le cherche, on ne le trouve
pas. Un soldat dit : « C’est toujours comme ça avec lui, il a de bons
fétiches, il sait se rendre invisible. » Mais Wezago ne veut pas lâcher
sa proie. A la lumière d’une lampe torche, on finit par le repérer, tapi
sous le 4×4. On l’extirpe de force, on le remet debout malgré sa jambe
brisée.
Un major de la DSP s’approche par derrière et d’un coup de
pistolet à silencieux lui loge une balle dans la nuque. Mahele
s’effondre, foudroyé. Entre temps, les soldats de l’escorte sont allés
prévenir Kongolu, alias « Saddam », l’un des fils de Mobutu, qui fait de
la résistance à l’hôtel Intercontinental. A bord d’un petit blindé,
Kongolu se rend au camp Tshatshi. Des rafales de Kalachnikov
l’accueillent. Les soldats perdus de la DSP, dont beaucoup seront
abattus le lendemain par les « libérateurs « de l’AFDL ou lynchés par
les Kinois, ont perdu la raison.
Vendredi 17 mai. A Kinshasa, c’est la fin d’un monde et le
début d’un nouvel ordre. A Gbadolite, c’est la panique. Lorsqu’ils
apprennent la nouvelle de l’assassinat de Mahele, les militaires mbunzas
de la garnison toute proche de Kotakoli se soulèvent. Leur objectif :
s’emparer de Mobutu et de sa famille et leur faire « payer » l’outrage.
Le colonel Mutoko en informe le maréchal : « Il faut partir au plus
vite. » « Je suis un militaire, je me battrai jusqu’au bout », rétorque
Mobutu. Mutoko lui fait valoir qu’ils n’ont pas d’armes. « Et celles de
Savimbi ? » interroge celui qui n’est déjà plus chef de l’Etat, faisant
allusion à l’impressionnant stock constitué par le chef de l’UNITA à
Gbadolite afin d’échapper à l’opération de désarmement menée en Angola
sous les auspices de l’ONU.
« Depuis que votre neveu, le major Movoto Sese, les a
planquées quelque part en Afrique de l’Ouest avec votre accord, il n’y a
plus rien », explique Mutoko. « Alors, c’est la fin », murmure Mobutu.
Fuir, mais comment ? Le commandant Mukandela, que le maréchal a envoyé à
Brazzaville avec ordre d’en ramener son fils Kongolu, refuse en effet
de redécoller de la capitale congolaise pour Gbadolite. Il est, dit-il,
lui et son Boeing, à la disposition des nouvelles autorités de son pays.
Encore un traître ! Il faudra donc se résoudre à embarquer dans un
vieil Antonov cargo, piloté par des Ukrainiens.
Le temps presse : la colonne des mutins venus de Kotakoli
approche. Le colonel Mutoko veut faire grimper toute la famille dans un
blindé, direction l’aéroport. En pleurs, Bodi Ladawa refuse : « Nous ne
partirons pas ! » « Avec tout le respect que je vous dois, répond
Mutoko, celui qui s’oppose, je l’abats. » L’un après l’autre, Bodi, sa
sœur jumelle Kosia, leur frère Fangbi – le mauvais génie des dernières
années du mobutisme et quelques autres s’engouffrent dans le véhicule.
Reste Mobutu, que son fils Nzanga et Mutoko doivent littéralement
traîner.
Le blindé roule à tombeau ouvert dans les rues désertes de
Gbadolite, puis sur la piste où l’Antonov chauffe ses réacteurs. Par la
passerelle ouverte, il entre directement dans le ventre de l’avion.
Soudain, quelqu’un crie : « Les voilà ! » Eux, ce sont les Mbunzas de
Kotakoli, dont les premiers éléments ont déjà atteint le bâtiment de
l’aéroport. Les pilotes font décoller l’Antonov, la peur aux tripes. Des
coups de feu claquent. On tire à la Kalachnikov sur l’appareil qui a
bien du mal à prendre de l’altitude.
Des impacts de balles déchirent un petit morceau d’aile. En
un virage audacieux, l’avion met brusquement cap à l’ouest direction
Lomé, Togo. Comme momifié, Mobutu ne dit rien. Puis il murmure une
phrase. Son médecin personnel, le docteur Diomi, se penche : « Même les
miens me tirent dessus, lui dit le dictateur déchu, je n’ai plus rien à
faire dans ce pays, ce n’est plus mon Zaïre. » Puis, le Léopard vaincu
se replonge dans son mutisme. Peut-être songe-t-il à Agathe, la veuve de
son ami Habyarimana, le président rwandais disparu. Il y a un an
exactement, elle était venue le voir à Gbadolite pour, disait-elle, lui
confier un secret : selon ses informations, quelque chose d’important se
tramait à la frontière est du Zaïre, des préparatifs, des mouvements
d’armes et de troupes, comme si une offensive se préparait. En
rapportant cette confidence à ses proches, Mobutu avait souri : « Depuis
la mort de son mari, cette pauvre Agathe n’a plus toute sa tête… »
Retrouvez ci-dessous le PDF de l’article original publié dans Jeune Afrique
n°1910-1911 du 13 au 26 août 1997. N’hésitez pas à agrandir la fenêtre
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Histoire secrète de la chute de Mobutu by jeuneafrique on Scribd

