
Le Tchad est devenu un pays pilier de la lutte contre le terrorisme dans la bande sahélo-saharienne, mais à l’heure où la coopération régionale s’organise pour faire face à ce fléau, le pays est confronté à une grave crise économique et manque cruellement de ressources. Le président Idriss Déby Itno nous accorde une interview dans ce contexte marqué par la chute des cours du pétrole, l’impasse dans le dialogue avec son opposition intérieure, des affaires qui entachent son propre entourage et un mécontentement populaire grandissant. Le président Idriss Déby Itno répond aux questions de Sophie Malibeaux (RFI), de Cyril Bensimon (Le Monde), et de Philippe Dessaint (TV5Monde).
Une résolution à minima a été votée mercredi au Nations
unies pour le déploiement d’une force anti-terroriste dite du G5 Sahel
(composée du Burkina Faso, du Mali, de la la Mauritanie, du Niger et du
Tchad). Vous sentez vous seul dans la lutte contre le terrorisme
islamiste ?
Idriss Déby Itno: Avant de répondre à votre
question, je voudrais d’abord rappeler qu’il y a quelques semaines nous
avons perdu tragiquement l’un des hommes de média les plus connus en
Afrique, Jean-Karim Fall - ancien rédacteur en chef à RFI puis France
24, décédé le 26 mai – (…) Je présente toutes mes condoléances à sa
famille et ses collègues. (…)
Le terrorisme n’est pas de l’Islam. Tout musulman qui est attaché à
la philosophie de l’Islam doit le combattre de la manière la plus
farouche. (…) Nous sommes allés au Mali pour empêcher ce terrorisme de
s’étendre au sud du Sahara. (…) Nous nous sommes engagés avec tout ce
que cela suppose comme conséquences, sans demander de contrepartie. Le
Tchad est un petit pays qui n’a pas de moyens, qui a connu d’énormes
problèmes dans son histoire récente. Il est donc du devoir de tous ceux
qui ont plus de moyens de l’aider sur le plan militaire, matériel,
logistique, financier. En dehors de renseignements de temps en temps, de
formations, depuis notre intervention au Mali, au Cameroun, au Nigeria,
au Niger, nous n’avons pas été soutenus sur le plan financier. Le Tchad
a déboursé sur ses propres ressources plus de 300 milliards de francs
CFA (plus de 457 millions d’euros) pour la lutte contre le terrorisme
sans un soutien quelconque de l’extérieur. Jusqu’à aujourd’hui nous
sommes seuls dans cette lutte.
Vous êtes donc déçus par les Occidentaux ?
Je suis absolument certain que les Tchadiens sont déçus et estiment
que le Tchad en a trop fait, qu’il doit se retirer de ces théâtres là
pour se protéger et éviter que la situation sociale se dégrade
davantage. (…) Nous sommes arrivés au bout de nos limites. Nous ne
pouvons pas continuer à être partout, au Niger, au Nigeria, au Cameroun,
au Mali et surveiller 1200 kilomètres de frontière avec la Libye. Tout
cela coûte excessivement cher et si rien n’est fait, le Tchad sera
malheureusement dans l’obligation de se retirer.
Vous avez déjà un calendrier de retrait ?
L’idée est à l’étude mais nous estimons que l’année 2018 va être
déterminante. Je pense que fin 2017 début 2018, si cette situation
devait perdurer, le Tchad ne serait plus en mesure de garder autant de
soldats à l’extérieur de son territoire. Progressivement, une partie de
nos soldats devront alors regagner le pays.
Vous pensez abandonner le projet de cette force du G5 Sahel ?
On ne peut pas avoir des forces dans le G5 Sahel
et en même temps dans une autre mission sur le même théâtre. Pour les
chefs d’Etat de la région, le plus important ce sont les forces du G5.
Le Tchad ne peut pas avoir 1400 hommes au Mali – dans la Mission des
Nations unies – et en même temps 2000 soldats dans le G5. Même si les
financements arrivaient, il y a un choix à faire.
Depuis janvier 2013, vos soldats sont déployés au Mali. Dans
ce pays et chez les voisins, les attentats sont de plus en plus
fréquents. Pourquoi la réponse sécuritaire ne marche pas ?
Je crois qu’en Afrique nous n’étions pas préparés à vivre ce genre de
situation. .(…) Moi même en tant que dirigeant je n’avais (pas) pensé
que nous serions balayés par cette forme de violence où des enfants du
sud du Sahara deviennent une menace pour leur propre pays et leur propre
région. C’est une menace que nous n’avions pas vue venir. Quand la
France est intervenue au Mali, tout le monde dormait, personne
n’imaginait une menace sur Bamako. Il a fallut que la France stoppe la
marche des terroristes sur Bamako pour que l’on se réveille.
Est-ce que la situation en Libye -toujours aussi chaotique- demeure un motif de colère contre les pays occidentaux ?
La Libye constitue une menace. Le soutien à Boko Haram se fait par
des structures terroristes qui sont en Libye et qui ont la possibilité
de bénéficier de l’argent du pétrole, de la drogue, de la vente des
êtres humains. Cet argent sert à grossir les rangs de Boko Haram, d’AQMI
– al-Qaïda au Maghreb islamique -. La menace est réelle.
Est-ce pour ramener la stabilité que vous soutenez en Libye Khalifa Haftar, l’homme fort de la Cyrénaïque ?
Je n’ai pas d’agenda en Libye. Je savais très bien ce qu’allait
devenir ce pays sans Kadhafi. J’étais un des rares chefs d’Etat à
protester – contre l’intervention de l’OTAN - et à annoncer que les
conséquences seraient dramatiques. Les Occidentaux sont totalement
responsables. C’est le manque de vision de l’Occident qui a créé cette
situation.
Saïf al Islam Kadhafi serait désormais libre. Pensez-vous qu’il puisse faire partie de la solution en Libye ?
Je ne pense pas qu’il puisse être la solution unique en Libye. C’est
un pays compliqué, un pays d’ethnies, de petits groupes de gens où
chacun a son mot à dire. (…) Kadhafi n’a pas géré des institutions mais
des chefs de tribus qui avaient chacun leur budget à la fin de l’année.
Ce pays est parti en éclats et aujourd’hui certains parlent de la
division de la Libye en deux ou trois Etats, ce serait une aventure qui
ne réglerait rien. Le pétrole ne se trouve pas partout et ceux qui n’en
ont pas n’accepteront jamais la division de la Libye.
Pourquoi n’arrivez-vous pas à venir à bout de Boko Haram ?
Ils ont été affaiblis mais nous avons aujourd’hui à faire face à un
nouveau chef, Barnaoui qui est un intellectuel lié à l’Etat islamique.
La Force multinationale mixte - avec le Cameroun, le Niger, le Nigeria –
a fait un excellent travail mais il y a un élément qui a peut être joué
négativement sur nos résultats, c’est que le président – du Nigeria –
Buhari est absent depuis quatre mois du pays. Nous n’avons donc pas
d’interlocuteur sérieux au Nigeria.
Autre voisin à problème, la Centrafrique. Votre armée est
mise en cause par un rapport des Nations unies pour des exactions
commises dans ce pays. Comment réagissez-vous à ces accusations et ne
craignez-vous pas qu’un jour la justice internationale vienne vous
demander des comptes ?
Ce rapport, qualifié de rapport des Nations unies, a été fait par des
hommes politiques et des organisations de la société civile de la
République centrafricaine (RCA). Je ne peux pas croire que l’armée
tchadienne soit bonne au Mali et mauvaise en RCA. Quoi qu’il en soit,
puisque ce rapport a été rendu public, la justice a été saisie et une
enquête ouverte pour savoir ce qui s’est réellement passé. (…) Mais vous
savez, il y a des pays dont les soldats ont fait des bêtises et qui
jugent mal le rôle du Tchad alors que celui-ci était neutre.
Vous pensez à la France et aux soldats de Sangaris ?
Il y a les soldats français, les soldats congolais. Le Tchad a joué
un rôle neutre alors que les autres ne l’ont pas été. Qui a armé les
anti-balaka avec des grenades, des kalachnikov ? Qui a créé les
affrontements entre chrétiens et musulmans ? Ce n’est pas le Tchad. Il
faut demander à la France de faire une enquête. On a étiqueté le Tchad
pour ne pas être accusé seul. C’est malhonnête. L’homosexualité, la
pédophilie, ça n’existe pas dans nos traditions. Si l’on s’en prend au
Tchad, c’est parce qu’il existe une haine contre notre armée qui a fait
des sacrifices énormes pour protéger les intérêts des Occidentaux dans
tous ses pays. Il y a des gens, des pays, des organisations qui
nourrissent une haine contre le président Déby et contre l’armée
tchadienne et c’est pour eux un moyen de se faire payer.
Vous avez reçu Marine Le Pen pendant la campagne électorale en France. Comprenez vous que cela a pu choquer certains ?
(Rires) J’ai reçu Marine Le Pen
mais si un autre candidat était venu je l’aurais reçu. Je ne vois pas
où est le mal. Ça a pu choquer l’opinion africaine, l’opinion tchadienne
mais je ne m’ingère pas dans la politique française. Ce ne sont pas mes
affaires. C’est votre problème à vous, Français. Moi, je n’ai aucun
problème avec un homme politique français.
Comment envisagez-vous vos relations avec la France après l’élection d’Emmanuel Macron ?
Le Tchad a toujours eu des relations excellentes avec Paris, même si
nous estimons que les questions de « pré carré », de « Françafrique »
doivent être arrêtées. Les Français n’en veulent pas, les africains non
plus. Le président de la Guinée, Alpha Condé, a dit qu’il faut couper ce
cordon. Je suis du même avis et que nous ayons désormais des relations
amicales, basées sur les intérêts réciproques. (…) Nous ne pouvons plus
avoir des relations de maître à élève ou de maître à sujet.
Faut-il mettre un terme au franc CFA ?
Il y a une convention entre la France et les pays africains qui a été
faite au lendemain des indépendances. Le président Hollande était
ouvert à une renégociation. Il appartient maintenant aux chefs d’Etat
africains, comme je le pense, de renégocier cette convention qui nous
lie à une monnaie qui n’est pas la notre avec une parité fixe. Le seul
intérêt du franc CFA, c’est d’avoir 14 pays avec une monnaie commune. Il
faut que les 14 pays restent regroupés et qu’ils renégocient pour que
le Trésor français ne nous gère plus. C’est à nous de gérer notre
monnaie avec notre banque centrale. Au niveau du conseil
d’administration de notre banque centrale, nous avons trois Français qui
siègent avec le droit de véto. Où est alors la souveraineté monétaire ?
Comment voulez-vous que l’Afrique se construise ? D’ailleurs nos
collègues d’Afrique anglophone, lusophone, arabophone nous disent que si
nous connaissons aujourd’hui des malheurs, c’est à cause de vous,
francophones.
Depuis bientôt 14 ans, le Tchad exporte son pétrole. Est-ce
que les questions qui se posent autour de la gestion de la rente
pétrolière incombent aussi aux Occidentaux ?
En ce qui concerne les ressources pétrolières, la France n’a rien à
se reprocher. Si des bêtises ont été faites, c’est nous Tchadiens les
responsables. (…) Pour être honnête, on aurait du mieux faire. Au lieux
de construire 3000 kilomètres de route, on aurait du faire 2000
kilomètres de route et placer le reste dans l’agriculture et l’élevage.
Par méconnaissance, nous n’avons pas assez diversifié le tissu
économique. Nous avons compris nos erreurs mais il faut aussi savoir que
c’est avec la manne pétrolière que nous sommes allés sauver ces pays –
de la région. (…) Et puis l’argent a servi à construire 80 centres de
santé, des écoles.
Aujourd’hui les rentrées dans les caisses de l’Etat sont très faibles
en raison du prêt de près de 2 milliards d’euros contracté avec la
société Glencore pour racheter les parts détenues par Chevron. Du fait
de la chute des cours, Glencore absorbe désormais la quasi totalité des
ventes du pétrole tchadien pour se rembourser…
Je dois reconnaître que le prêt obtenu de Glencore était une démarche
irresponsable. Comment est-ce arrivé ? Au moment où le Tchad avait
sérieusement besoin de ressources et où tous les chantiers étaient à
l’arrêt, il nous fallait des ressources pour au moins finir les
chantiers que nous avions commencé. Nous avons trouvé une opportunité
avec la sortie d’une société du consortium – qui exploite le pétrole
tchadien. Nous nous sommes dits qu’il fallait acheter les 25 % détenus
par Chevron car nous n’étions pas –impliqués - dans la production de
notre pétrole. C’était un marché de dupe et aujourd’hui je me rends
compte qu’il y a eu un délit d’initiés car deux semaines après que nous
ayons acheté les 25% de Chevron, le pétrole a chuté de 100 dollars –le
baril- à 40 dollars. Si le cours était resté à 100 dollars, nous aurions
remboursé notre dette à Glencore en quelques mois. Aujourd’hui, avec le
soutien de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international nous
sommes en négociation avec Glencore pour restructurer la dette. Nous
avons également saisi nos avocats pour voir s’il n’y a pas eu un délit
d’initiés.
Mais votre entourage proche est aussi accusé de s’être enrichi grâce à l’argent du pétrole ?
Quand j’ai reçu ici le Président Directeur Général de Glencore, je
lui ai demandé : est-ce qu’il y a des gens à qui vous avez donné des
commissions ? J’ai vu à sa réaction que c’est une question qu’il n’a pas
aimé. Il y a une enquête qui est maintenant en cour. Elle va nous
clarifier sur qui a fait quoi.
Est-ce que vous comprenez la frustration des Tchadiens qui
voient que les fonctionnaires ont leur salaire amputé et qui au même
moment entendent parler d’argent placé à l’étranger ?
Quand je suis venu – au pouvoir – en 1990, les fonctionnaires avaient
six mois d’arriérés et un demi salaire. On a relevé un pays à terre et
on l’a ouvert alors qu’il n’existait ni syndicats, ni organisations de
la société civile. A chaque fin d’année budgétaire, ils ferment tout,
les écoles, les centres de santé pour dire : augmentez ! Leur salaire a
été multiplié par 300. C’est avec l’arrêt de l’argent du pétrole qu’il a
fallut réduire les dépenses.
Mais quand des mouvements de la société civile appellent à des « journées villes mortes » ils se retrouvent arrêtés puis condamnés pour complot. Pourquoi cette nervosité du pouvoir ?
Le pouvoir n’est pas nerveux, il est face à une situation économique
et financière dramatique. Les ressources hors pétrole ne permettent pas
de couvrir les salaires annuels. Evidemment que les fonctionnaires ne
sont pas contents que l’on réduise leur salaire. Ils ont raison. (…)
Mais l’Occident finance des groupuscules pour déranger les gouvernements
africains, surtout les francophones. (…) Quand le Tchad arrête, juge,
emprisonne une personne, il ne fait qu’appliquer ses lois.
Vous êtes arrivés au pouvoir il y a bientôt 27 ans, vous
aviez alors quasiment le même âge qu’Emmanuel Macron. Est-ce que vous
entendez demeurer président à vie ?
Je ne suis pas un homme heureux et je ne l’ai jamais été. Je n’ai pas
eu de jeunesse, comme tout le monde. Ma jeunesse s’est faite dans la
guerre et au sortir de la guerre j’ai cette responsabilité – de diriger
le pays. J’aurais souhaité m’arrêter en 2006 après mon second mandat.
J’aurais alors cédé le pouvoir. Mais la guerre a éclaté. Des mercenaires
ont attaqué N’Djamena. Et alors que je ne le voulais pas, la France est
intervenue pour changer la Constitution. Il y a un constitutionnaliste
dont je ne connais même pas le nom qui est venu ici. J’ai dit que je ne
voulais pas changer la Constitution mais ils sont passés par leurs
arcanes et ont changé la Constitution.
Vous dites que Paris vous a forcé la main pour rester au pouvoir ?
Je dis qu’en tant que soldat j’avais donné ma parole de quitter le
pouvoir en 2006 mais deux choses sont intervenues : la guerre et la
France. (…) Maintenant, ce sont ceux-là même qui ont changé la
Constitution qui me critiquent. (…) La guerre s’est arrêtée en mai 2008.
La longévité dans ces fonctions n’est pas une bonne chose mais il ne
faut pas non plus laisser le pays dans un désordre. Entre deux maux, il
faut choisir le moindre. (…) Le jour où le peuple tchadien me dira de
partir, je partirai.
Depuis plus de trente ans vous êtes en guerre. Pouvez-vous vivre et diriger sans combattre ?
Je n’aime pas le combat. J’ai perdu 17 de mes frères dans ces
aventures. S’il y a un perdant dans tout cela, c’est d’abord ma famille.
J’ai vu des enfants tchadiens mourir et vécu des moments difficiles où
je n’avais aucune solution à apporter à mes blessés. Que ce soit contre
la Libye, dans le conflit entre mouvements politico-militaires
tchadiens, contre les mercenaires, contre les jihadistes, j’ai horreur
de la guerre car personne mieux que moi ne connaît les conséquences et
les affres de la guerre. Des fois la nuit, je me réveille et je vois les
morts des combats d’il y a vingt ou trente ans. Je ne suis pas un
aventurier, je ne suis pas un guerrier, je suis un homme seul.

