
Le médecin congolais Denis Mukwege et la Yazidie
Nadia Murad, ex-esclave des jihadistes devenue
militante, ont
officiellement reçu ce lundi 10 décembre le Nobel de la paix. L'occasion
pour eux de dénoncer l'impunité entourant le viol employé comme arme de
guerre.
Le gynécologue de 63 ans et la jeune Irakienne
de 25 ans ont reçu le prix récompensant leur engagement contre les
violences sexuelles en temps de conflit, lors d’une cérémonie à l’Hôtel
de ville d’Oslo (Norvège). « La dénonciation ne suffit plus, il est
temps d’agir », a lancé Denis Mukwege,
dimanche lors d’une conférence de presse. « La transformation de corps
de femmes en champ de bataille est tout simplement un acte inadmissible à
notre siècle ».
Surnommé « l’homme qui répare les femmes »,
le médecin soigne depuis deux décennies les victimes de violences
sexuelles dans son hôpital de Panzi, dans l’est de la République
démocratique du Congo (RDC), région déchirée par des violences
chroniques. Depuis sa création en 1999, l’établissement a traité plus de
50 000 femmes, enfants et même nourrissons, aux corps meurtris.
« Le sommet de l’iceberg, a affirmé Denis Mukwege, ce sont des femmes
qui ont pu se déplacer jusqu’à l’hôpital. Mais, souvent, il y en a qui
ne peuvent pas ou qu’on n’a pas réussi à trouver. (…) Quand vous voyez
un petit bébé innocent mais en sang avec les organes génitaux en
lambeaux, vous vous posez des questions sur l’humanité », a-t-il confié.
« Ouvrir des portes » face à l’impunité
Comme des milliers d’autres femmes yazidies, sa co-lauréate Nadia
Murad a été enlevée, violée, torturée et échangée par les jihadistes du
groupe État islamique (EI) après leur offensive, en 2014, contre cette
communauté kurdophone du nord de l’Irak. Ayant réussi à s’évader, la
jeune femme – dont la mère et six frères ont été tués – est devenue
ambassadrice de l’ONU pour la dignité des victimes du trafic d’êtres
humains et se bat aujourd’hui pour que les persécutions de son peuple
soient reconnues comme génocide.
Aucun membre de l’État islamique n’a été traduit en justice, et les viols se poursuivent en tant qu’arme de guerre
« Ce prix Nobel ne fera pas disparaître les violences, ni les
attaques sur les femmes, les femmes enceintes, les enfants, les bébés,
mais notre objectif, c’est que ce prix ouvre des portes », a-t-elle
affirmé dimanche. « Aucun membre de l’État islamique n’a été traduit en
justice. Ils ne sont plus en Irak, mais nous voyons que les viols se
poursuivent en tant qu’arme de guerre », a-t-elle souligné. « Il faut
vraiment que justice soit faite à un moment ou un autre ».
Si 4 300 Yazidies se seraient échappées ou auraient été rachetées à
l’EI, 2 500 seraient encore « disparues », selon la Fédération
internationale des droits de l’Homme (FIDH). Mandatée pour enquêter sur
les exactions commises par les jihadistes en Irak, une équipe de l’ONU
doit entamer début 2019 ses investigations sur le terrain.
Symboles
« Denis Mukwege est le sauveur qui a consacré sa vie à la défense des
victimes. Nadia Murad est le témoin qui raconte les abus perpétrés
contre elle-même et les autres », avait déclaré la présidente du comité
Nobel, Berit Reiss-Andersen, en annonçant le prix le 5 octobre. « Chacun
à sa manière, ils ont contribué à donner une plus grande visibilité aux
violences sexuelles commises en temps de guerre afin que leurs auteurs
puissent répondre de leurs actes », avait-elle expliqué.
Depuis 2008, la résolution 1820 du Conseil de sécurité de l’ONU
reconnaît que ces violences « peuvent constituer un crime de guerre, un
crime contre l’humanité ou un élément constitutif du crime de
génocide ». Les deux lauréats incarnent la lutte contre un fléau
planétaire qui dépasse le seul cadre des conflits, comme l’illustre le
mouvement #MeToo.
Les Nobel des autres disciplines seront également remis ce lundi à
Stockholm, à l’exception notable de celui de Littérature, reporté à 2019
à cause – paradoxalement – d’un scandale de viol ayant secoué
l’Académie suédoise. Le prix consiste en une médaille d’or, un diplôme
et un chèque de neuf millions de couronnes suédoises (872 000 euros).
Par Jeune Afrique

