
En Algérie, le président Abdelaziz Bouteflika,
au pouvoir
depuis 20 ans, est candidat pour un cinquième mandat. Depuis
l'annonce officielle de sa candidature, des partis politiques, des
syndicats et le patronat ainsi que des associations ont publiquement
déclaré leur soutien au président. Comment expliquer qu'il n'y ait aucun
autre candidat issu des cercles du pouvoir ? Pourquoi l'opposition
parait-elle si affaiblie ? Nacer Djabi, sociologue, répond aux questions
de Leïla Beratto.
RFI: Le président Abdel Aziz Bouteflika a annoncé
sa candidature pour un cinquième mandat. La presse assure qu’il n’y
aura aucun suspense. L’élection est-elle acquise au président ?
Nacer Djabi: Oui, je crois. Nous n’avons jamais vu
un président en place perdre ces élections. C’est réglé d’avance. Je
crois que l’expérience l’a prouvé. Le système politique algérien ne se
transformera pas, ne changera pas à travers les élections.
Les élections, c’est fait pour le monde extérieur, pour donner une
certaine légitimité au président aux yeux de l’étranger et dire : « on a un président élu ».
Un président, même mal élu, peu devenir ensuite légitime. Pourquoi ?
Parce que le président a tout entre les mains. C’est un système rentier
où toutes les rentrées de devises et l’argent du pays sont entre ses
mains. Il peut faire ce qu’il veut. C’est un système très centralisé où
le président a beaucoup de pouvoir entre les mains, même
constitutionnellement. Le président peut, par conséquent, devenir très
fort et les gens ont peur. Toute la classe politique a peur. Il ne faut
pas oublier que nous sommes dans un système rentier et les gens ont donc
besoin de s’approcher de ce pouvoir pour avoir des postes, de l’argent,
des privilèges, des statuts, des situations, etc…. C’est très rare, les
gens qui osent dire « non » au président.
Comment se fait-il qu’au sein même du pouvoir, aucun autre
candidat que Abdelaziz Bouteflika n’ait émergé au cours du quatrième
mandat ?
Bouteflika, depuis qu’il est là, a fait un peu le désert autour de
lui. Bouteflika ne veut plus, ne veut pas de personnes qui peuvent se
donner des idées d’être concurrents. Bouteflika a éliminé tous les noms
qui peuvent lui faire de l’ombre.
Le système politique algérien ne produit pas d’élites. Nous n’avons
pas vu de gens émerger comme ça, qui peuvent concurrencer, créer le
débat, qui peuvent concurrencer Bouteflika ou encore qui peuvent donner
l’illusion d’avoir des alternatives.
Les élections ne sont pas faites pour changer le système politique,
ni pour changer le personnel au niveau de l’Etat ni au niveau du sommet
de l’Etat, comme le président. Les élections ont d’autres fonctions.
L’opposition, non plus, n’a pas fait émerger de candidats
forts pendant ce quatrième mandat alors que la coalition de Mazafran
s’était formée, justement, en réaction à un nouveau mandat du président
alors qu’il était déjà affaibli en 2014. Comment expliquer cela ?
Le système politique algérien, c’est le tout. C’est la partie
officielle et la partie plutôt non officielle que sont les partis
politiques.
Le parti politique algérien est fermé. Il continue à proposer, par
exemple, pour les législatives, des élus qui ont un niveau primaire ou
même parfois analphabète dans un pays où il y a un chômage de médecins,
d’ingénieurs et de professeurs d’université. Le parti politique est donc
fermé sur les transformations de la société et s’il continue comme ça,
il ne proposera pas de grands noms et ne sera pas lui-même un facteur de
changement.
Le parti politique est pratiquement boycotté par la majorité des
Algériens. Nous avons un taux de 2 % seulement d’adhésion dans les
partis politiques. Ni le parti politique, ni les élections ne sont un
moyen de transformer. Il faut auparavant ouvrir les partis politiques
sur la société, les jeunes, les femmes et les cadres. Il faut
réhabiliter les élections, leur donner plus de sens et de légitimité aux
élections pour que cela continue, pour que le travail se fasse comme il
se fait ailleurs, dans un système normal.
Au sein de la société, il y a eu une opposition au quatrième
mandat. Il y a une opposition au cinquième mandat. Pourtant, il semble
que cette opposition n’arrive pas à s’exprimer, autrement que de façon
individuelle. Comment expliquez-vous qu’il n’y ait pas d’initiative de
la société civile, peut-être, qui ait pu se mettre en place et qui
puisse faire entendre sa voix aujourd’hui ?
Les gens ne sont pas contents mais je ne crois pas qu’il y aura
grand-chose. Il y aura sûrement des mécontents qui sortiront dans les
rues ou qui s’exprimeront sur les réseaux sociaux. Je suis peut-être
pessimiste mais nous n’aurons pas un grand mouvement de protestation
contre un cinquième mandat vu que le système arrive toujours à
verrouiller la rue. Il ne permet pas de manifestations et donc les jeux
sont faits, en quelque sorte.

