
Alors que le chef de l’État s’apprête à laisser sa
place, l’incertitude politique inquiète le secteur privé.
Pourtant,
depuis deux ans, l’économie, dans le sillage des mines, s’est refait une
santé. Réformes et projets en cours pourraient conforter la tendance, à
condition qu’ils aboutissent.
L’économie ne passionne apparemment pas les
foules en RDC. Pourtant directement concernés, les 66 % de la population
qui vivent avec moins de deux dollars par jour ont en effet d’autres
priorités. Plus surprenant, les centaines de candidats en lice pour les
différentes élections organisées le 23 décembre – présidentielle,
législatives et provinciales – ne semblent pas y prêter plus
d’attention, en dehors de quelques vagues promesses noyées dans les
professions de foi ou d’immenses slogans placardés le long du boulevard
Lumumba, aux formules aussi creuses qu’incompréhensibles pour les 60 %
d’analphabètes que compte le pays.
Pas de plan de développement annoncé ni la moindre critique énoncée
par les opposants qui dénoncerait un pouvoir prédateur incarné par le
clan Kabila, dont le successeur désigné, Emmanuel Ramazani Shadary,
fait bien sûr partie des favoris du scrutin. Comme si cette économie
ouverte aux quatre vents de la mondialisation par sa surdollarisation
refusait d’ouvrir le débat.
Les investisseurs qui viennent travailler ici connaissent le contexte. Ils font avec ou vont voir ailleurs
Pourtant, des bailleurs de fonds aux chefs d’entreprise, en passant
par les experts des agences de notation ou de développement, tous
insistent sur la mainmise du champ politique sur le secteur économique.
La Banque mondiale parle « d’accaparement » au profit de quelques-uns,
avec pour seul effet la corruption à tous les niveaux de l’administration.
Mais ce n’est pas un sujet en RDC. « Les investisseurs qui viennent
travailler ici connaissent le contexte. Ils font avec ou vont voir
ailleurs », explique l’un des cimentiers les plus importants de la
place.
Phase de calme
Et puis, contrairement à ses voisins de la Cemac, plombés par leur
dette publique, les finances de la RDC sont plutôt bien tenues ces
derniers temps (avec une dette représentant 20,7 % du PIB) et ce, sans aucun soutien du FMI depuis 2012.

Enfin, comme le rappellent les experts de Rawbank, « il n’y a rien de
pire pour une économie que l’instabilité politique ». Et force est de
reconnaître qu’après les crises à répétition qui ont jalonné l’histoire
du pays depuis son indépendance la période de glissement électoral,
inaugurée à la fin de 2016 par Joseph Kabila, apparaît rétrospectivement
comme une phase de calme, propice aux affaires. « Il a beaucoup été
sous-estimé, mais, depuis l’accord de Sun City en 2002, le président a
largement contribué à remettre les fondamentaux en place », constate le
représentant local de l’un des plus grands cabinets d’audit de la
planète.
Le chef de l’État et son dernier gouvernement ont aussi eu de la
chance ces deux dernières années. « Le pays l’a échappé belle »,
confirme Henry Wazne, directeur général de Sofibanque. La remontée
spectaculaire des cours du cuivre (+ 38,73 % en trois ans) et du cobalt
(+ 124 %) – la RD Congo détient à elle seule 70 % des réserves mondiales de ce dernier minerai – a en effet redonné un peu de souffle à une économie qui risquait alors l’asphyxie.
« Les flux financiers sont de retour, l’inflation reste volatile mais
semble contrôlée, la Banque centrale a pu se reconstituer des réserves
de change, et la parité avec le dollar s’est enfin stabilisée », énumère
Yves Cuypers, le président de l’Association congolaise des banques
(ACB). Après avoir connu son taux le plus bas depuis quinze ans en 2016,
à 2,4 %, la croissance a inversé la tendance dès l’année suivante pour
se maintenir autour de 3,8 % aujourd’hui.
Un secteur minier toujours central
Les prévisions du FMI tablent même sur plus de 4 % dès 2019, même si
le processus électoral en cours pèse lourdement sur le budget national,
empêchant tout investissement public depuis de longs mois, et si les
incertitudes, liées à l’organisation même des scrutins dans les délais
prévus, provoquent une inquiétude certaine chez les investisseurs,
nationaux comme internationaux.
Bien sûr, cette orientation positive reste très inférieure au taux de
croissance de 7,5 % enregistré en moyenne par la RDC entre 2010
et 2015, et qui a culminé à 9,5 % en 2014, mais le pays bénéficiait à
cette époque d’un heureux concours de circonstances – flux d’aide
extérieure massifs et supercycle des matières premières – sur lequel il
doit apprendre à ne plus compter, tout en espérant connaître à nouveau
une ère de politique économique fondée sur la réforme et la bonne
gouvernance, telle que constatée de l’avis général sous les deux
gouvernements Matata Ponyo Mapon.
Pour éviter que la RDC ne retombe dans ses travers, « il convient de
décorréler l’économie de la production minière », affirme Célestin
Muntuabu, directeur général d’Equity Bank. Le secteur extractif
contribue pourtant peu – 20 % du budget de l’État, quelques milliers
d’emplois – au regard de son inestimable potentiel, mais son influence
se fait sentir dans chaque strate de l’économie nationale, parfois même
de manière disproportionnée. Pour rééquilibrer les comptes, l’heure est
donc à la valorisation de ces minerais, notamment le cuivre et le
cobalt, désormais classés stratégiques par la RDC pour éviter tout
caractère spéculatif.
Des minerais destinés à 80 % à la Chine
« Le code minier de 2002 avait pour objectif d’attirer les compagnies minières à venir travailler au Congo. Celui de 2018
vise d’assurer au pays des retombées financières significatives »,
explique Mabolia Yenga, coordinateur congolais au sein de l’organisme
Promines, créé avec la Banque mondiale en 2009, précisément à cet effet.
Le champ d’action est aussi vaste que l’est la veine géologique du
pays, identifiée aujourd’hui à hauteur seulement de 17 %.
« Le modèle n’a pas changé depuis la colonisation.
Ceux qui sont venus se sont concentrés sur des projets déjà lancés par
la Gécamines. Peu de nouveaux gisements de taille internationale, en
dehors de Kibali Gold ou de Kamoa-Kakula, ont vu le jour. Le minerai est
toujours exporté sans subir la moindre transformation et rapporte donc
toujours aussi peu au pays. Seule différence, il ne part plus en Europe
par l’intermédiaire de Matadi, mais à 80 % vers la Chine, en sortant par
la Zambie et l’Afrique du Sud », s’agace l’expert.
Les miniers se sont vite crispés face à l’arrivée de ces nouvelles règles du jeu,
notamment celle, révolutionnaire, instituant un partage des
productions, tel qu’appliqué dans les hydrocarbures. Une trêve dans les
négociations a été décrétée durant la période électorale, « mais tout
sera en place dans six mois, veut croire Albert Yuma, le président de la
Gécamines. Les compagnies minières résistent encore, mais je doute
qu’elles décident de quitter le pays ».

Gwenn Dubourthoumieu pour Jeune Afrique
Contenu local
La société nationale vient d’ailleurs de signer son premier
partenariat du genre avec une filiale du groupe chinois Putailai, lui
permettant de retrouver au passage son étiquette d’opérateur minier.
Pour compléter ce code et renforcer la transformation locale, les
autorités ont promulgué une loi sur la sous-traitance au début de 2017.
Destiné à donner plus d’espace aux Congolais dans un secteur peu
inclusif, ce texte leur réserve, dans un premier temps, 40 % des
emplois. « Cela va favoriser l’arrivée d’entreprises locales dans les
chaînes d’approvisionnement et dans les services comme le catering », prédit Baraka Kabemba, associé chez EY.
Avant de contribuer à relancer un appareil industriel réduit en
miettes au lendemain des pillages de 1991 et 1993, voire de lancer cette
diversification tant attendue par tous les acteurs économiques du pays,
le jour où le local content sera généralisé à toutes les branches. « Il
n’y a aucune raison pour que le pays ne puisse pas, à terme, produire
des bobines de fils de cuivre », résume Mabolia Yenga.
Il n’y en a pas davantage lorsqu’il s’agit d’assurer la sécurité
alimentaire de ses populations. « Seuls 10 % de nos 80 millions
d’hectares de terres arables sont aujourd’hui utilisés. Il faut
développer l’agriculture, puis l’agro-industrie. C’est le deuxième grand
levier de croissance à actionner, déclare Ambroise Tshiyoyo, président
de la Chambre de commerce et d’industrie franco-congolaise. En plus de
rapporter d’importantes recettes commerciales, cela permettrait de
“formaliser” une partie des 80 % de Congolais aujourd’hui dans
l’informel. »
Avantage comparatif
Des initiatives existent déjà en la matière, comme avec Feronia,
groupe dans lequel l’homme d’affaires congolais Kalaa Mpinga a investi
en 2017 et qui a repris les participations d’Unilever pour produire de
l’huile de palme.
Pour administrer le remède à un pays grand comme trois fois et demie
la France, l’État congolais a trois préalables à remplir : « Construire
des infrastructures dans les transports et l’énergie, former la
ressource humaine et mettre en place un cadre juridique et judiciaire
susceptible de redonner confiance aux investisseurs », recense Henry
Wazne.
Dans les infrastructures, si tout, ou presque, reste à faire en
matière de liaisons terrestres, fluviales et aériennes, et alors que
DP World se noie dans les eaux troubles du projet portuaire de Banana,
la RDC possède « un véritable avantage comparatif avec Inga III », selon
Al Kitenge, l’un des économistes congolais les plus respectés du pays. Le projet ne cesse de rebondir depuis trente ans,
mais la future « centrale hydroélectrique la plus grande de la
planète » pourra disposer d’une capacité de production électrique de
5 000 à 11 000 MW, à l’horizon 2025.
Largement suffisante pour alimenter le pays (qui ne dispose
actuellement que d’une capacité installée de 2 500 MW) et même une bonne
partie du continent – Nigeria et Afrique du Sud en tête –, prête à
mettre le prix pour accéder un jour à l’électricité congolaise.
Le défi de la formation
La formation d’une main-d’œuvre qualifiée relève davantage du défi
aujourd’hui pour le pays, vu l’état de son système d’éducation. « Les
bases se remettent en place dans le primaire, mais il faudra dix ans
pour que sorte la première génération », calcule Al Kitenge. D’ici là,
le pays peut compter sur sa diaspora formée en Occident ou en Chine et
sur les centres mis en place par les opérateurs de téléphonie (Orange,
Vodacom) et plus récemment par certaines banques pour développer les
compétences de leurs employés.
Mais la priorité du gouvernement, s’il veut vraiment relancer son
économie, consiste à mettre tout en œuvre pour aider le secteur privé
local et attirer l’investissement international. « Depuis deux ans, les
IDE sont en chute libre, et les investisseurs attendent de voir ce qu’il
va se passer », confirme Célestin Muntuabu. Pour les motiver, les
pouvoirs publics vont devoir enclencher de nouvelles réformes, en
complément des avancées déjà réalisées, comme l’adhésion au traité de
l’Ohada (Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des
affaires) en 2013.
En plus de s’attaquer à une administration pléthorique et inefficace,
les futurs responsables de l’économie du pays vont devoir s’attacher à
sécuriser l’investissement, en protégeant la propriété privée et surtout
en simplifiant la fiscalité, « utilisée ici comme une arme de
destruction massive », témoigne un homme d’affaires.
Des banques prudentes
Pour réussir leur mission, Ils devront être un peu mieux soutenus par
un secteur bancaire qui a vite atteint ses limites, malgré la
libéralisation du secteur en 2002. Les acteurs se sont bien multipliés,
grâce à l’arrivée des banques panafricaines (Ecobank, Standard Bank,
United Bank of Africa, BGFI), mais le marché reste concentré, pour 60 %,
entre les mains des quatre banques « familiales » (Rawbank, BCDC,
Sofibank et TMB).
Et le taux de bancarisation stagne à 8 %, limitant les capacités des
établissements à financer des projets. « Le bilan de l’ensemble de la
place est de 5 milliards de dollars, soit 10 % du PIB du pays. À elle
seule, BNP Paribas a un bilan supérieur à celui de la France. Les moyens
disponibles ne sont donc pas les mêmes », explique Thierry Taeymans,
directeur général de Rawbank.
La principale enseigne du pays peut bien avoir inauguré son siège
flambant neuf, début décembre à Kinshasa, elle mène la même politique
prudente que ces consœurs, obligées de piloter à vue sur un marché où
les économies ont encore tendance à rester sous les matelas.
« La recette est connue, il reste à trouver le gouvernement qui
voudra l’appliquer », déclare le représentant local d’une grande
institution internationale. En espérant qu’il suive déjà les textes
existants, à commencer par la loi de décentralisation, telle que
mentionnée dans la constitution issue de l’accord de Sun City et dont
seul le remembrement des provinces, passées de 11 à 26 en 2015, a pour
l’instant été réalisé.
Une fiscalité parallèle contre-productive
« Il est prévu que l’administration de Kinshasa collecte les revenus
des provinces pour leur en redistribuer 40 %. Mais comme elle ne le fait
pas, les autorités provinciales n’ont d’autres moyens que de mettre en
place une fiscalité parallèle, aux effets contre-productifs pour le
secteur privé », précise Al Kitenge. Les blocages de la capitale
empêchent surtout une redistribution des richesses sur l’ensemble du
territoire et pour la totalité des 80 millions de Congolais. « Toute
l’activité économique formelle est concentrée sur trois points :
l’ex-Katanga pour les mines, le Kongo-Central et son port, Kinshasa et
ses administrations. Il faut que cela change », persiste l’économiste,
qui soulève la question d’un fédéralisme « bâti autour d’un réseau
d’infrastructures planifié et cohérent qui permettrait à chacun de
capitaliser sur ses atouts économiques ».
Quel que soit le vainqueur dans les prochaines semaines, il n’aura
pas d’autre choix que de trouver des solutions pérennes qui répondront
aussi à la formidable poussée démographique du pays, lequel pourrait
abriter une population de 150 millions de personnes en 2050. Ne
serait-ce que pour permettre à l’ensemble des Congolais de tirer aussi
avantage de leur sous-sol, dont la valeur a été estimée à plus de
24 000 milliards de dollars.

Des revenus miniers en hausse
Sur les neuf premiers mois de 2018, le pays a vu ses revenus miniers
augmenter de 147,4 % par rapport à la même période l’an dernier, pour
s’établir à 1,21 milliard de dollars. Une satisfaction pour le
gouvernement, qui s’emploie à réviser ses accords avec les groupes
extractifs.
Par Jeune Afrique

