
Alors que Nicolas Maduro a rejeté dimanche l’ultimatum de plusieurs pays de l'Union européenne pour l'organisation d'une élection présidentielle anticipée, le politologue Luis Salamanca décrit les différents scénarios de sortie de crise.
Et maintenant ? Alors que des manifestations géantes de l'opposition ont été organisées samedi 2 février dans plusieurs villes du Venezuela, Nicolas Maduro a rejeté l'ultimatum européen.
Plusieurs pays de l'UE, dont l'Allemagne, la France, l'Espagne et le
Royaume-Uni, lui avaient donné jusqu'à dimanche soir pour convoquer une
élection présidentielle anticipée, faute de quoi ils reconnaîtraient son
rival, Juan Guaido,
comme chef de l'Etat par intérim du Venezuela. Le politologue Luis
Salamanca, docteur en sciences politiques de l'Université centrale du
Venezuela, revient sur la situation dans le pays et évoque les
différents scénarios de sortie de crise. Entretien.
Juan Guaido, le président autoproclamé par intérim, n'est-il pas le bras armé des Etats-Unis comme le dit le gouvernement ?
D’abord, Juan Guaido n’est pas un président autoproclamé. C’est une
facilité de langage, reprise en boucle par les médias, mais qui ne
correspond pas à la réalité. Nous sommes dans une crise
constitutionnelle qui a commencé avec l’élection de Nicolas Maduro, en
mai 2018. Ce scrutin a été frauduleux. La communauté internationale a
reconnu que cette élection était illégitime. Dans ce cas, puisque
l’élection de Maduro est inconstitutionnelle, il est normal que le
président de l’Assemblée nationale prenne la présidence. Juan Guaido a
su interpréter intelligemment la Constitution et défier Maduro, tout en
respectant le processus démocratique. Il a aussi su fédérer
l’opposition, qui était jusque-là balkanisée, sans leadership. Il a pris
tout le monde par surprise.
Voir dans ce processus la main des Etats-Unis est un argument du
gouvernement pour le discréditer. Oui, il est allé à Washington en
décembre dernier. Rien de plus logique : il cherchait des soutiens, des
alliés. Il a réussi à fédérer une grande alliance internationale, avec
derrière lui les Etats-Unis, mais aussi la plupart des pays d’Amérique
latine, les grands leaders européens… On n’avait jamais vu cela
jusque-là. Il n’y a rien d’anormal ou d’immoral à cela. Le seul problème
moral que nous avons dans ce pays, c’est Maduro, qui fait souffrir son
peuple.
Nicolas Maduro a rejeté dimanche l’ultimatum
de plusieurs pays de l'Union européenne pour l'organisation d'un
nouveau scrutin présidentiel. Que peut-il se passer maintenant ?
Personne ne le sait. Il y a 100% d’incertitude. Nous avons des
signaux de la faiblesse de Maduro, mais après ? Il est aujourd’hui sous
pression maximale, à la fois populaire et internationale. Les sanctions
économiques des Etats-Unis vont étrangler le pays. Il ne lui reste
qu’une carte : la carte militaire. C’est grâce à elle qu’il compte
résister. Mais le soutien de l’armée ne lui est pas garanti. L’armée
peut basculer. C’est le facteur clé, dont va dépendre l’issue de cette
crise. Or elle est traversée de plusieurs courants, de plusieurs strates
sociales qui n’ont pas les mêmes intérêts.
C’est-à-dire?
Tout en haut de l’échelle, il y a l’état-major, le haut commandement militaire, l’Alto Mando,
comme on l'appelle ici. Ce sont les premiers bénéficiaires du régime ;
ils ont gagné énormément d’argent grâce au système et ils ont beaucoup à
perdre. Ils sont responsables de nombreuses exactions. Et ils
détiennent la quasi-totalité du pouvoir économique dans ce pays. Ils
contrôlent le pétrole, la distribution, les importations, les
exportations, les mines… Chavez, puis surtout Maduro, leur ont donné le
contrôle sur l'essentiel des richesses. C’est la principale raison pour
laquelle ils soutiennent Maduro. Mais ils peuvent changer de point de
vue comme certains ont commencé à le faire, car ils savent qu'ils
risquent leur vie. Si on les motive, si on leur donne des raisons de le
faire, si on leur assure une aide juridique, l’immunité, des
possibilités de garder une partie de l’argent qu’ils ont détourné à
condition qu’ils donnent des informations et coopèrent avec les enquêtes
qui vont être menées, ils lâcheront Maduro. Juan Guaido a déjà proposé
l’amnistie. L’heure est venue pour eux de faire leurs calculs.
Et les autres ?
Les soldats du rang souffrent énormément de la situation. Ils sont
dans le dénuement le plus complet, avec des soldes de 5-6 dollars par
mois. Il y a déjà eu des débuts de mutinerie dans certaines casernes.
Mais ils ont peur. Il y a eu des morts. Ils savent qu’ils risquent gros.
Ils peuvent être enfermés, torturés, tués… Des vidéos circulent sur
YouTube, où on les voit à terre, devant des gradés leur demandent de
prêter serment et de réaffirmer leur loyauté à Maduro, de condamner
l’impérialisme des Etats-Unis. C’est bien le signe de la nervosité
ambiante...
Et les officiers ?
Historiquement, ce sont eux qui ont toujours fait les coups d’Etat.
Encore récemment. Cent quatre-vingts d’entre eux ont été mis en prison
au printemps dernier, après avoir tenté de fomenter un putsch contre
Maduro. L’opération impliquait des capitaines, des colonels, des
généraux appartenant aux quatre branches des forces armées
vénézuéliennes. Elle a été préparée en Colombie, mais les armées
colombienne et américaine auraient alors refusé de leur prêter
main-forte. Leur objectif était de capturer Nicolas Maduro, et de le
juger. Mais ils ont été dénoncés, arrêtés, accusés de trahison et
traduits devant une cour martiale. Beaucoup ont été torturés. Leurs
remplaçants ont été directement nommés par Maduro, auquel ils sont
entièrement dévoués et qu’ils soutiendront. C’est donc aujourd’hui très
difficile de savoir ce qui va se passer. On peut s’attendre à des
surprises.
Quels sont les scénarios possibles ?
Un : Maduro résiste à la pression populaire et internationale. Peu
probable. Deux : l’armée fomente un coup d’Etat contre Maduro et prend
le pouvoir. Trois : l’armée organise un coup d’Etat au profit de
l’opposition. Quatre : il y a une négociation entre Maduro, l’opposition
et les Etats-Unis, négociation à laquelle Cuba pourrait participer, car
Cuba a beaucoup à perdre dans cette crise. Si Maduro tombe, Cuba aussi
pourrait tomber. Cinq : il y a une intervention militaire américaine,
peut-être avec le soutien de la Colombie et du Brésil. L’an passé,
j’aurais complètement écarté cette dernière hypothèse. Aujourd’hui, je
la crois possible. Cela dépendra des erreurs de Maduro… S’il touche à la
personne de Juan Guaido, s’il commet des exactions contre la
population…Trump n’attend que ça.
Maduro peut-il encore retourner la situation à son avantage ?
Il pense qu’il peut encore garder le pouvoir, mais il est encerclé.
Il va essayer de faire semblant de négocier, de trouver un compromis
avec Guaido, d’ouvrir des négociations. Il essaie surtout de gagner du
temps. Mais il a montré par le passé que négocier avec lui était un
leurre.
Y a-t-il un risque de guerre civile ?
Je ne le crois pas, car la population n’est pas armée. En revanche,
si Maduro est jusqu’au-boutiste, il peut y avoir beaucoup de morts...
Ceux qui pensent que Maduro abandonnera le pouvoir sans se battre se
trompent. C'est mal le connaître. La plupart des collectivos,
ces groupes paramilitaires qu’il a armés et qui sèment la terreur dans
les quartiers, vont le soutenir. Sans lui, ils n’existent pas.
Autre élément d’inquiétude : depuis le début de la crise, Maduro a
créé 50.000 groupes armés dans tout le pays, avec pour mission de
"défendre la révolution". Je crains qu’il ne résiste jusqu’à la dernière
minute. Le discours chaviste a toujours intégré cette dimension de
"donner sa vie pour la cause". Cela fait partie du discours stéréotypé,
mais je crains que cela ne soit totalement intégré par certains, qui
vont l'interpréter à la lettre. Et c'est très dangereux.
Propos recueillis par Fiona Marques
Source: nouvelobs.com

