
Au
Ghana, tous les chefs d’États vivent dans son ombre et sont comparés à
« J.J », comme
l’appelait affectueusement la population. D’ailleurs, à
une époque, beaucoup d’enfants ghanéens ont rêvé d’être « J.J ». Pas
tous, parce que résumer celui qui fut surnommé le « Che Africain » à un
simple héros d’une histoire manichéenne enlèverait au personnage toute
sa complexité et son ambiguïté. Non, Jerry Rawlings n’est pas un saint.
Mais pour sa contribution au développement du Ghana, l’ancien président
n’a jamais quitté les mémoires de la population locale, malgré son
retrait de la vie politique. Malgré tout, à Accra et dans les autres
villes du pays, alors que les élections présidentielles approchent,
certains pensent encore à l’inoubliable « J.J ».
Il y a quelques semaines, l’ancien président ghanéen
John Dramani Mahama a annoncé son intention de se présenter aux
élections présidentielles de 2020. Ce choix, Jerry Rawlings aurait pu le
faire à de nombreuses reprises, après avoir quitté le pouvoir en 2001.
Mais, depuis, l’ancien chef d’Etat s’est progressivement éloigné de la
gestion du pays. Aujourd’hui, il refuse même de bénéficier de la
reconnaissance, toujours vivace, acquise durant les presque 20 années
passées à la tête du Ghana. Le mois dernier, il a refusé que son nom
soit donné à une université. La raison, un de ses principes, rendu
public il y a plusieurs années : l’ancien président avait toujours clamé
ne vouloir aucun monuments national ou bâtiment portant son nom. Qu’à
cela ne tienne. Sa personne même est un monument que les Ghanéens ne
sont pas prêts d’oublier.
32 ans, la tête dans les airs, mais les pieds bien ancrés dans la réalité ghanéenne
On est en 1979 quand le Ghana découvre le visage qui a
certainement le plus influencé son histoire contemporaine; celui de
Jerry Rawlings. Le trait qui frappe le plus quand on s’y attarde est sa
barbe, qui ressemble beaucoup à celle du Che Guevara. L’homme a
d’ailleurs de nombreuses choses en commun avec le révolutionnaire
d’Amérique latine. Ils s’affichent tous deux parés d’un uniforme
militaire dont l’autorité est adoucie par une candeur juvénile.
Effectivement, à l’époque où le monde découvre Jerry
Rawlings, il n’a que 32 ans. A cette époque, le grand public connaît peu
le jeune capitaine de l’armée de l’air ghanéenne. Mais au sein de
l’armée, il bénéficie déjà d’une importante renommée, notamment au sein
de ses camarades de promotion.

Au sein de l’armée, il bénéficie déjà d’une importante renommée.
Cela est peut-être dû au « Speed Bird Trophy »,
la distinction récompensant le meilleur pilote de chasse de sa
promotion. Selon les rumeurs, le Ghanéen aurait réussi, durant une de
ses nombreuses cascades, à faire passer le chasseur-bombardier Soukhoï
Su-7, qu’il pilotait, sous le célèbre pont d’Adomi.
Selon les rumeurs, le Ghanéen aurait réussi, durant
une de ses nombreuses cascades, à faire passer le chasseur-bombardier
Soukhoï Su-7, qu’il pilotait, sous le célèbre pont d’Adomi.
En dehors de ses prouesses à bord de son avion, ses
origines sont totalement obscures pour la majorité du grand public. En
fait, l’intéressé est né en juin 1947 à Accra. Sa mère, Victoria
Agbotui, est ghanéenne, tandis que son père est un chimiste écossais
nommé James Ramsey John. A l’État civil Jeremiah John Rawlings, leur
enfant, que tout le monde finit par appeler Jerry, débute ses études à
l'école d’Achimota. Il les poursuivra au collège de la ville, avant de
rejoindre l’armée de l’air. En janvier 1969, il est nommé
sous-lieutenant d'aviation. Il poursuit son évolution au sein de l’armée
de l’air jusqu’en 1978, année où il est nommé capitaine d'aviation, à
31 ans.

A 32 ans, il décide alors de prendre les choses en main.
Durant son service dans l'armée, Jerry Rawlings se
plaint de la détérioration de la discipline et de l’influence de la
corruption au niveau du conseil militaire suprême (SMC). Au fil des
promotions, il se rend compte de la perte des valeurs et de l’injustice
cautionnée par le SMC. A 32 ans, il décide alors de prendre les choses
en main.
Un coup d’Etat pas comme les autres
En 1979, le jeune capitaine d'aviation en a assez de la
corruption qui mine la redistribution des richesses au Ghana. Mécontent
du gouvernement d'Ignatus Acheampong, qu’il accuse de corruption, mais
également de maintenir le Ghana dans sa dépendance des puissances
coloniales.
A cette époque, Jerry Rawlings est membre du mouvement
pour une Afrique libre, créé clandestinement par des officiers
militaires souhaitant unifier le continent par une série de coups
d'État.
A cette époque, Jerry Rawlings est membre du
mouvement pour une Afrique libre, créé clandestinement par des officiers
militaires souhaitant unifier le continent par une série de coups
d'État.
Le 15 mai 1979, Jerry Rawlings et six autres soldats
organisent un coup d'État contre le gouvernement du général Fred Akuffo,
qui a également pris le pouvoir par putsch, quelques semaines plus tôt
grâce au soutien du SMC. Seulement, rien ne se passe comme prévu. Le
coup d’État échoue et Rawlings et ses compagnons sont arrêtés.
Publiquement condamnés à mort en cour martiale, l’exécution de Jerry
Rawlings et ses compagnons devra pourtant attendre. En effet, leurs
discours, durant le procès, sur les injustices sociales et la corruption
leur a valu la sympathie de la population qui réclame leur libération.
Publiquement condamnés à mort en cour martiale,
l’exécution de Jerry Rawlings et ses compagnons devra pourtant attendre.
En effet, leurs discours, durant le procès, sur les injustices sociales
et la corruption leur a valu la sympathie de la population qui réclame
leur libération.
Finalement, Jerry Rawlings sera libéré le 4 juin 1979
par un groupe de soldats souhaitant purger le gouvernement de sa
corruption pour développer le Ghana. L’ancien de l’armée de l’air guide
alors le groupe qui arrache le pouvoir à Fred Akuffo et au SMC. Jerry
Rawlings crée alors le conseil révolutionnaire des forces armées qui
deviendra le conseil provisoire de défense nationale. A sa tête, il
organise l’exécution des acteurs qu’il juge responsable de l’état du
pays. 8 officiers militaires, ainsi que les 3 anciens chefs d'État :
Akwasi Afrifa, Ignatus Acheampong et Fred Akuffo seront exécutés. De
nombreuses autres exécutions suivront. Après ce « nettoyage », Jerry
Rawlings organise des élections auxquelles il ne participe pas, désirant
laisser les civils diriger le futur du pays.
Après ce « nettoyage », Jerry Rawlings organise des
élections auxquelles il ne participe pas, désirant laisser les civils
diriger le futur du pays.
Hilla Limann est élu. Son gouvernement ne durera qu’une
année et demi. Indigné par un retour plus important de la corruption,
Jerry Rawlings reprend le pouvoir en 1981, toujours par un coup d’État,
mais décide cette fois de rester au pouvoir.
Mon dictateur bien aimé
En décembre 1982, il annonce son programme économique
de 4 ans qui se caractérise par la création d'un monopole d'État sur le
commerce d'import-export dans le but d'éliminer la corruption entourant
les licences d'importation et de réduire la dépendance du commerce
vis-à-vis des marchés occidentaux. Chaque dépense de l’État est
contrôlée et suivie de manière stricte. Dans le même temps, au plan
social l’accent est mis sur le bien être des Ghanéens. L’équipe de Jerry
Rawlings crée des comités de défense des travailleurs et du peuple. Les
prix des aliments sont revus pour soulager la grande majorité des
populations. Pourtant, la politique économique de Jerry Rawlings
aboutira à une crise économique en 1983. Les idéaux de l’ancien de
l’amée de l’air doivent ployer le genou devant les lois du marché.
Pourtant, la politique économique de Jerry Rawlings
aboutira à une crise économique en 1983. Les idéaux de l’ancien de
l’amée de l’air doivent ployer le genou devant les lois du marché.
Jerry Rawlings est obligé d’adopter un plan
d’ajustement structurel strict. Il a besoin des bailleurs de fonds pour
régler les problèmes économiques de son pays. Ces derniers exigent de
lui le plan structurel, le retour du multipartisme et des élections. Ce
sera chose faite en 1992, lorsque Jerry Rawlings fait rédiger la
constitution qui crée la IVème république ghanéenne.
Pendant ce temps, il utilise les prêts du FMI pour un
vaste programme de réformes qui réduit les difficultés économiques du
pays. Lors des élections présidentielles de 1992, Jerry Rawlings est
massivement élu. Il sera réélu 4 ans plus tard, avant de céder le
pouvoir, en application de la constitution qui n’autorise que deux
mandats successifs. Il s’éloigne progressivement de la vie politique en
laissant le Ghana, sur le plan économique, dans un bien meilleur état
que lorsqu’il a pris le pouvoir. La corruption a fortement baissé et les
institutions de l’Etat sont capables de fonctionner.

Un héritage que le peuple ghanéen n’oubliera pas.
Après lui, le pays ne vivra que des transitions
politiques apaisées. Un héritage que le peuple ghanéen n’oublie pas.
D’ailleurs, malgré les années écoulées, Jerry Rawlings est toujours très
populaire auprès de la population. Récemment, alors qu’il était coincé
dans un embouteillage, l’ancien président est sorti de sa voiture pour
réguler la circulation et fluidifier le trafic. Il a alors été applaudi
par toutes les personnes présentes. Au Ghana, personne n’a oublié qui
est « J.J.»
Servan Ahougnon
Par Agence Ecofin

