
En Libye, où le premier cas de
coronavirus a été décelé mardi, l'inquiétude monte parmi certains
migrants qui ont reçu l'ordre de rester confinés. Souleymane, 18 ans,
vit avec deux compagnons à Zouara . Tous sont désormais dans
l'incapacité de travailler et redoutent d'être mis à la rue si ils ne
parviennent plus à payer leur loyer.
La Libye a enregistré mardi 24 mars son premier cas confirmé de coronavirus.
La propagation du virus a poussé ces derniers jours le pays a déclarer
un état d'urgence, et a même provoqué une trêve humanitaire dite "du
coronavirus" - de courte durée - entre les deux parties qui s’affrontent
dans une guerre civile. Les centres du Haut-commissariat des Nations
unies aux réfugiés (HCR) à Tripoli ont, quant à eux, fermé leurs portes
jusqu'à nouvel ordre. Pour la communauté migrante, ce climat
d'incertitude est d'autant plus angoissant que cette population se
trouve déjà dans une situation des plus précaires. Témoignage.
"Je m'appelle Souleymane Soumah, je suis guinéen, j'ai 18 ans. Je vis actuellement dans la ville de Zouara
[à une centaine de kilomètres à l'ouest de Tripoli, NDLR
], dans une maison que je loue avec deux autres migrants guinéens. Nous partageons la même chambre.
Des Libyens m'ont torturé à l'automne et j'ai mal dans les côtes
depuis donc je ne peux pas travailler pour l'instant. Avant, je
nettoyais des maisons de Libyens pour gagner de l'argent. Certaines
fois, mes employeurs ne me payaient pas, ils me chassaient une fois le
travail terminé.

A
la maison, ce sont mes deux compagnons qui paient la nourriture car eux
peuvent travailler. Ils font de la soudure, de la maçonnerie, ou encore
des travaux de peinture en bâtiment. Mais parfois, ils ne sont pas
payés pour leur travail, eux non plus. Le loyer de notre logement est de
70 dinars
[environ 45 euros, NDLR]
par personne et par mois.
Le coronavirus complique encore les choses. Nous savons que c'est une
maladie dangereuse. Les Libyens nous ont dit de ne plus sortir de la
maison pendant deux semaines. Je pense qu'ils ne veulent pas voir
d'immigrés dans les rues [la situation en Libye en ce qui concerne les
restrictions de deplacements n'est pas uniforme. Dans certaines villes,
ordre a été donné à la population de se confiner, dans d'autres non. Ces
mesures ne sont pas spécifiques aux migrants, selon le HCR, NDLR]. Nous
pouvons sortir acheter à manger, du riz, de l'eau, mais mes amis ne
peuvent plus aller travailler.
>> A (re)lire : Coronavirus en Libye : forte inquiétude concernant les migrants
Nous sommes très inquiets : en Libye, si tu n'as pas d'argent, tu as
forcément tort. Comment nous allons continuer à nous nourrir sans argent
? Et comment est-ce que nous allons pouvoir payer le loyer ? Il va nous
être réclamé à la fin du mois. Si nous ne payons pas, nous allons être
mis à la porte. Et si on nous voit dehors, on nous enverra en prison
[la Libye a mis en place un couvre-feu entre 18h et 6h pour freiner la
propagation du coronavirus, NDLR].
"Nous savons qu'en ce moment il n'y a pas de bateau humanitaire en mer"
Cela fait deux ans que je suis en Libye et je suis déjà allé en prison deux fois.
La première fois, c'était à Tadjourah
[ce centre de détention, situé à l'est de Tripoli, a été partiellement
détruit le 2 juillet 2019 dans une frappe aérienne attribuée aux forces
de Khalifa Haftar. Il a depuis fermé ses portes, NDLR]
après avoir été intercepté en mer par les garde-côtes libyens alors que
je tentais de traverser vers l'Europe. Je suis resté six mois à
Tadjourah, jusqu'en août 2018.
En 2019, j'ai une nouvelle fois essayé de traverser la mer. Mais, là
encore, les garde-côtes nous ont interceptés. Cette fois, j'ai été
envoyé à Zaouia [à 45 minutes à l’ouest de Tripoli, NDLR]
dans le centre de détention de Osama. Là-bas, on nous frappait. Je ne
sais pas exactement combien de temps j'y suis resté, j'ai un peu oublié
cette période. Au mois de mai, je me suis évadé avec d'autres personnes.
Dans la fuite, l'un de mes compagnons a été tué. Moi, c'est Dieu qui
m'a aidé.
Quelques mois plus tard, des hommes libyens m'ont dit de venir
nettoyer leur maison. Mais c'était un mensonge, ils voulaient me faire
du mal. Ils m'ont frappé avec des couteaux. Je ne sais pas pourquoi.
J'ai été envoyé en ambulance à l'hôpital de Sabratha
[entre Zouara et Tripoli, NDLR].

Depuis j'ai des douleurs dans le corps. Je ne peux plus travailler pour l'instant, mais je commence à guérir.
Avec mes amis, notre souhait est d'aller en Europe. Nous voulons
réessayer de prendre la mer, mais nous savons qu'en ce moment il n'y a
pas de bateau humanitaire. Alors, qui va sauver les gens dans l'eau ?
Pour l'instant, nous restons à la maison, ce n'est pas facile. Nous essayons de faire un peu de lecture. Et je prie."
Par infomigrants.net

