Monsieur le Ministre,Votre attitude dans le dossier Marafa n’honore en rien le Cameroun, mais au contraire contribue à déprécier son image déjà en lambeaux, dans le monde entier. Vous désignez à la vindicte un
Vous mentez
au peuple camerounais, et une pareille imposture de votre part n’étonnerait que
ceux qui ne vous ont pas côtoyé. Pas moi, en tout cas. Avec un peu d’effort en
effet, vous vous souviendrez de moi. Il y a un peu plus de dix ans lorsque vous
vous disiez farouchement opposé au régime que vous servez aujourd’hui avec un
zèle difficilement égalable, je vous avais passionnément soutenu dans
l’élaboration et la diffusion du fameux mémorandum que vous aviez rédigé sur
l’extrême misère qui sévit dans votre Grand-Nord natal. Vous me receviez
régulièrement chez vous au quartier Bastos et parfois, nous refaisions le
chemin à pied jusqu’à chez le ministre Dakolé Daïssala, qui habitait à quelques
encablures de là. C’était l’un de vos partenaires dans la défense de ce
mémorandum qui exigeait de la part de l’Etat des solutions appropriées aux
différents maux qui minent le nord du pays, aujourd’hui en proie aux agressions
meurtrières des terroristes.
Je me
souviens que lors de nos discussions face à face chez vous, vous m’aviez juré
au moins par trois fois que vous préféreriez la mort, plutôt que d’être de
nouveau aux côtés du président Paul Biya, que vous peigniez alors sous le jour
le plus sombre. La suite, bien sûr, n’appartient qu’à vous et à votre
conscience. Je me dois tout de même de constater que vous m’aviez menti, et que
depuis, vous avez triplement renié vos engagements. A l’image de l’apôtre
Pierre des récits bibliques. Le mémorandum ne vous a finalement servi que de
marchepied, pour décrocher un maroquin. Votre combat en faveur de la justice
sociale au nord du pays n’est plus qu’un lointain souvenir, et celui que vous
considériez hier comme le diable en personne est aujourd’hui devenu un saint à
vos yeux. On dit des promesses qu’elles n’engagent que ceux qui y croient !
Que vous
tentiez aujourd’hui d’accabler le ministre Marafa Hamidou Yaya, injustement
sevré de l’affection des siens et qui n’a plus pour fidèles compagnons que les
rongeurs et insectes de son sombre et humide cachot de sinistre réputation de
la gendarmerie nationale de Yaoundé, où son état de santé déclinant suscite de
graves inquiétudes, ne traduit qu’une certaine cohérence dans votre démarche
d’homme public opportuniste.
Les
Camerounais qui sont un peuple mature méritent cependant mieux que votre
propagande haineuse contre cet homme. Ils savent que M. Marafa n’est coupable
de rien, si ce n’est d’aimer passionnément son pays et de nourrir de fortes
ambitions pour son avenir. Ce qui ne vous empêche pas de hurler dans le
mégaphone géant que vous confèrent vos fonctions de ministre de la
Communication pour les induire en erreur à
son sujet.
D’où la nécessité pour les citoyens du monde épris de justice comme moi de
faire sentinelle, pour leur rappeler constamment les vraies motivations de sa
disgrâce.
Récemment
lorsque le Groupe de travail de l’Onu sur la détention arbitraire a exigé sa
libération immédiate et la réparation de l’inestimable préjudice que lui cause
sa privation de liberté, vous vous êtes répandu dans les médias pour
discréditer cette demande. Et comme si cela ne suffisait pas, vous avez
organisé à grand frais toute une conférence de presse, pour jeter l’anathème
sur l’influence réelle et l’objectivité de cet organe chargé par les Nations
Unies de veiller au respect des droits de l’homme partout dans le monde.
Les
spécialistes du droit international vous ont déjà expliqué que la décision du
Groupe de travail, dont les avis font office de jurisprudence auprès de grandes
juridictions comme la Cour européenne des droits de l’homme s’imposait au
Cameroun. Ils vous ont rappelé que le Cameroun, en choisissant pour la première
fois de répondre à l’interpellation de cet organe, alors qu’il avait brillé par
son silence dans tous les autres dossiers soumis à son examen, se devait
d’accepter et d’appliquer le verdict.
Monsieur le
Ministre, lorsqu’on décide de participer à une compétition, on ne demande pas
de rejouer le match, simplement parce que le résultat, totalement impartial, ne
nous satisfait pas. Il s’agit donc avant tout d’une question d’honneur pour le
Cameroun. Les Camerounais ont régulièrement démontré qu’ils aimaient leur pays.
Ils ne supporteraient pas qu’il soit considéré comme un Etat voyou, qui face à
ses responsabilités et engagements, se débine.
A cette
contrainte morale s’ajoute une autre, matérielle. Vous avez forcément remarqué
que les experts de l’Onu ont assorti leur décision de la saisine de la Rapporteuse
de l’Onu sur l’indépendance des juges et des avocats. Il s’agit là de
l’expression d’un doute profond, sur l’indépendance de nos juges dont on sait
qu’ils ont juré de ne rendre que des décisions équitables. Jusqu’où allons-nous
accepter de voir ainsi l’image du pays être trainée dans la boue ? Sommes-nous
devenus masochistes au point de donner des verges pour nous faire battre, de
rechercher obstinément réprobation et sanctions de la part du monde ?
Vous
prétendez que les cinq experts du Groupe de travail n’ont retenu que peu
d’éléments dans la masse de pièces, plusieurs centaines de pages que le
gouvernement leur a fourni, les obligeant à prolonger leur temps d’étude et de
délibération qui au final aura duré six mois. Est-ce leur faute, si dans cette
abondante littérature, ils n’ont trouvé que peu d’éléments substantiels ?
Doit-on les blâmer de faire leur travail en toute objectivité ? Devaient-ils
aussi se substituer au gouvernement, pour palier la vacuité du dossier qui a
servi de base à la poursuite et à la condamnation de l’ancien ministre d’Etat ?
Vous
prétendez qu’ils n’ont pas reconnu à M. Marafa le statut de prisonnier
politique. Ce qui n’est pas tout à fait exact. Si vous aviez lu attentivement
son avis, vous auriez remarqué que le Groupe de travail souligne bien la nature
politique de l’affaire, même s’il ne le retient pas au final, car visiblement
superfétatoire, pour motiver sa décision.
Les experts
écrivent en effet :
« Cependant,
il n’y a pas de doute que l’exclusion de M. Yaya du gouvernement en décembre
2011, puis son arrestation et les poursuites à son encontre quelques mois plus
tard interviennent peu après que les révélations de Wikileaks aient mis sur la
place publique nationale et internationale l’opinion confidentielle du gouvernement
des Etats-Unis à son égard, comme une alternative viable pour remplacer le
président de la République. »
Ils ajoutent
:
« Le Groupe
de travail tient à souligner que cette affaire n’est pas la première dont il
est saisi et qu’il a eu par le passé à exprimer sa préoccupation relativement à
des affaires similaires où des spéculations politiques ont conduit des
personnes devant les tribunaux camerounais. »
Vous
comprendrez donc que dans le fond, les experts n’ont pas remis en cause le
caractère politique de l’affaire Marafa. Entre deux pistes fortement probantes,
celle de la détention politique et celle d’une procédure judiciaire abusive et
atrocement viciée, ils ont choisi la dernière, la plus irrécusable. C’est pour
cela qu’ils utilisent l’adjectif « limpide », pour qualifier leur conclusion
sur ce point.
Soutenir le
contraire équivaut à leur faire inutilement un procès d’intention. Les experts
ont eu accès à toutes les pièces de procédure susceptibles d’innocenter M.
Marafa, qui avaient été opportunément retirées de son dossier par les juges. Il
n’y a qu’à citer ces rapports de la police judiciaire et du procureur qui le
mettaient définitivement hors de cause dès l’entame de l’affaire.
Les
Camerounais savent bien que M. Marafa n’a jamais ordonné ni géré l’argent
alloué à l’achat de l’aéronef présidentiel qui a dégénéré en procès de
règlement de comptes politiques. Ils ont eu accès à des documents qui prouvent
à suffire que les vrais responsables des décaissements n’ont jamais été
inquiétés. Ils savent que le nom de M. Marafa n’a été greffé à un dossier qui
n’aurait jamais dû le concerner, que dans l’unique but de le bâillonner.
Ils savent
aussi que le gouvernement a engagé toute une série de procès dans une affaire
définitivement close, du fait d’un arrangement homologué par la justice
américaine ayant acquis l’autorité de la chose jugée, qui lui avait permis
d’être remis dans ses droits.
Ce qu’ils
pourraient se demander et sont en droit d’exiger ses réponses, c’est ce qu’est
devenu le Boeing 767-200 récupéré par leur gouvernement de la faillite de
l’intermédiaire chargé d’acquérir l’avion présidentiel objet du litige. Cet
avion ramené au pays, comme l’a lui-même reconnu, il y a quelques années le
Bâtonnier Akeré Muna, qui avait représenté le Cameroun devant la justice
américaine doit en effet être au centre des débats, puisqu’il s’agit d’un bien
public. C’est sur cette question que le Porte-parole du gouvernement que vous
êtes devrait s’exprimer.
La nature
politique de l’incarcération de l’ancien ministre d’Etat a d’ailleurs depuis
longtemps été établie par le gouvernement des Etats-Unis, pays dans lequel
s’était déroulé l’essentiel des transactions au sujet de l’achat de l’avion
présidentiel. Et qu’une organisation comme l’Internationale socialiste, dont l’influence
et le sérieux sont reconnus exige sa libération ne fait que renforcer cette
conviction.
Monsieur le
Ministre, arrêtez donc de mentir aux Camerounais. « On peut tromper une partie
du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut
pas tromper tout le peuple tout le temps », disait le président américain
Abraham Lincoln (1809-1865). Que des appels aussi pressants et insistants à la
libération d’un seul homme viennent de toutes parts dans le monde, nous devons
comprendre que l’Etat qui nous représente tous les citoyens a fait fausse
route, et doit corriger une injustice criarde.
Loin de
rabaisser, reconnaître une erreur et y remédier a toujours été perçu comme une
preuve de grandeur. Le philosophe chinois Lao Tseu (vie siècle av. J.-C),
auteur du Tao Te King, un petit recueil d’aphorismes très inspirants a écrit :
« Une grande
nation est comme un grand homme. Quand il fait une erreur, il s’en rend compte.
S’en étant rendu compte, il l’admet. L’ayant admis, il la corrige. Il considère
ceux qui lui montrent ses fautes comme ses guides les plus bienveillants. »
Ni le Groupe
de travail sur la détention arbitraire, ni les autres organisations et Etats
qui demandent la libération de M. Marafa ne sont les ennemis du Cameroun. Au
contraire, tous regardent ce pays avec bienveillance, et ne souhaitent que son
progrès, notamment en matière des droits de l’homme, sans le respect desquels,
aucun investisseur sérieux ne viendrait risquer chez nous son argent dont nous
avons tant besoin pour notre émergence.
Je vais
finir en vous faisant une confidence : il y a plus d’une décennies, lorsque
dans le secret de votre domicile nous déblatérions sur le régime, j’étais aussi
potentiellement hostile à M. Marafa, puisqu’il était alors un membre éminent du
gouvernement dont nous blâmions le fonctionnement.
Que je
consacre donc aujourd’hui du temps à sa défense signifie tout simplement que
comme bon nombre de personnes, je me suis donné la peine d’étudier en
profondeur son dossier, pour aboutir à la conclusion que sa place n’est pas
dans une cellule infecte, mais auprès de sa famille.
Vous
connaissez sans doute mieux que moi cet extrait d’un célèbre verset du Saint
Coran :
« Ô vous qui
croyez ! Observez la stricte vérité quand vous témoignez devant Dieu, fût-ce
contre vous-mêmes, contre vos parents ou vos proches. Que ce témoignage
concerne un riche ou un pauvre, Dieu porte plus d’intérêts à l’un et à l’autre
que vous-mêmes […]. » (verset 135 de la sourate 4)
Les
Camerounais méritent autre chose que les contrevérités que vous leur servez au
sujet de M. Marafa. Celui-ci n’a pas sa place en prison.
Monsieur le
Ministre, veuillez recevoir mes salutations fraternelles.
Que Dieu
vous protège,
Que Dieu protège
le Cameroun.
Jai dit.
Camer.be
Camer.be

