L’actuelle liste électorale, qui exclut nombre de jeunes majeurs,
pourrait ne pas être révisée avant la présidentielle. Au grand dam de
toute une génération. Reportage à travers le pays.
D’ici à la fin de l’année, ils seront quelque dix millions. Dix
millions de jeunes qui auront fêté leurs 18 ans, l’âge légal pour voter,
mais dont les noms ne figurent pas sur le fichier électoral. La carte
d’électeur servant de « pièce d’identité provisoire », la plupart
d’entre eux – ceux qui n’ont pas les moyens de payer 180 dollars
(162 euros) pour se procurer un passeport – vivent donc sans papiers
dans leur propre pays. Et, par voie de conséquence, sans droit de vote.
Pis, leur sort a même été relégué un temps au second plan, après que
la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) a publié, à la
mi-février 2015, le « calendrier global des élections ».
Reports des échéances électorales
« À l’époque, le chronogramme électoral voulait que le processus
démarre par les scrutins provinciaux et locaux pour épuiser les arriérés
électoraux de 2006 et de 2011, lorsque les élections locales n’avaient
pas pu se tenir. Seuls les électeurs déjà inscrits pouvaient donc voter.
Et les nouveaux majeurs devaient encore attendre leur tour », confesse
un proche de l’abbé Apollinaire Malumalu, ancien président de la Ceni (décédé le 30 juin). Rejeté par l’opposition, le calendrier a depuis été abandonné.
« Cela a été un stratagème de plus pour retarder la tenue de la
présidentielle dans les délais constitutionnels », estime Martin Fayulu.
Candidat déclaré à la présidentielle, le leader de l’Engagement pour la
citoyenneté et le développement (Ecidé) et coordonnateur des Forces
acquises au changement (FAC) rappelle également que, depuis 2013, son
parti et la coalition dont il est membre ont toujours plaidé pour
l’enrôlement de tous les électeurs.
D’autant que « le fichier électoral de 2011 a été jugé corrompu et
comprend des noms de personnes décédées et des doublons, alors que les
nouveaux majeurs n’y figurent pas », explique-t‑il.
Les jeunes appelés à s’inscrire massivement
L’idée a depuis fait son chemin, et le président Joseph Kabila
lui-même le reconnaît aujourd’hui : le fichier électoral est « peu
fiable et non inclusif en raison de l’exclusion de plusieurs millions
d’électeurs, au nombre desquels des jeunes majeurs et les Congolais
vivant à l’étranger », a-t‑il relevé lors de son message à la nation, le
29 juin, à la veille du 56e anniversaire de l’indépendance du pays.
« Tout le monde s’accorde aujourd’hui
sur la nécessité de reprendre tout à zéro et d’enregistrer tous les
électeurs », confirme Patrick Muyaya, 34 ans, député du Parti lumumbiste
unifié, qui convoite les nouveaux majeurs. Avec d’autres parlementaires
de sa génération, il a d’ailleurs mis en place un « caucus ». « Nous
allons nous impliquer pour sensibiliser les jeunes afin qu’ils
s’inscrivent massivement sur les listes électorales », reprend l’élu du
district de la Funa, dans le sud de Kinshasa. Et la Ceni semble disposée
à leur fournir le matériel et les outils nécessaires à cette mission.
Une révision des fichiers dans le but de repousser la présidentielle
Mais si le consensus affiché sur la question était un leurre ? « Le
président Joseph Kabila et les siens ont accepté notre position sur ce
dossier, mais ils ont un agenda caché : ils espèrent, grâce au temps
nécessaire pour l’enrôlement des nouveaux électeurs, obtenir le
glissement du calendrier électoral. C’est pourquoi la Ceni a déjà
annoncé que ce processus va prendre au moins seize mois et un jour »,
peste Martin Fayulu, convaincu que « cinquante jours suffiraient
largement » pour inscrire quelque 40 millions de Congolais sur le
nouveau fichier.
« C’est une mission impossible, rétorque un expert électoral. Les
politiques doivent avoir l’honnêteté de dire la vérité au peuple : la
révision intégrale du fichier électoral s’étendra au-delà du délai
constitutionnel prévu pour la tenue de la présidentielle. »
Abondant dans le même sens, la Cour constitutionnelle a de son côté
indiqué, dans son arrêt du 11 mai, que, « suivant le principe de la
continuité de l’État et pour éviter le vide à sa tête, le président actuel reste en fonction jusqu’à l’installation effective du nouveau président élu ».
Depuis cette décision, la coalition au pouvoir jubile. « Kabila,
wumela ! », scandent ses partisans pour demander à leur champion de
« rester » dans son fauteuil.
Flouée, l’opposition ne s’avoue pas vaincue et décide même de se radicaliser, boudant au passage le « dialogue politique national inclusif »
convoqué par le chef de l’État, dont elle attend la démission le
20 décembre, au lendemain de la fin de son deuxième et dernier mandat
constitutionnel. Maintenus bien loin de ces bisbilles
technico-politiciennes, les nouveaux majeurs observent et attendent
impatiemment d’avoir eux aussi voix au chapitre.
Jeune Afrique

