© Courtesy of Koroga Festival
Koffi Olomide entouré de ses danseuses sur la scène du festival Koroga, à Nairobi en mars 2016.
Intégrer la troupe de danseuses
de Koffi Olomidé a longtemps fait rêver les jeunes filles des quartiers
populaires de Kinshasa. Et cela relevait du privilège que d’être choisie
par le «patron». Qu’importe si une taquinerie en vogue dans cette
mégapole de plus de dix millions d’habitants voulait qu’une dame vêtue
de façon sexy soit «habillée comme une danseuse de Koffi». Car le roi de
la rumba congolaise fait partie de ces légendes contemporaines
africaines qui a vendu des millions d’albums, adulé par son public et
courtisé par des chefs d’Etat de la région. Son visage rond et rieur,
ses costumes élégants ou extravagants, ses chansons romantiques ou
vulgaires et ses pas de danse ont fait de lui une icône du continent.
Interdit de séjour en France
Mais
au-delà de sa voix douce, ses fans ont redécouvert une violence brute.
Vendredi 22juillet, Koffi Olomidé vient d’arriver à l’aéroport de
Nairobi avec sa troupe lorsqu’il porte un coup de pied à l’une de ses
danseuses. «Quelques secondes d’égarement», s’est justifié l’artiste
dans un message d’excuse.
Mais
la scène, filmée, a irrigué les réseaux sociaux. Arrêtée par les
autorités kényanes, la vedette congolaise est expulsée et voit son
concert prévu à Lusaka annulé. De retour à Kinshasa, il est hué à son
arrivée, est placé en détention le 26juillet puis libéré sous caution
quatre jours plus tard. «J’ai subi, j’ai compris», écrit-il sur sa page
Facebook dans la foulée. Depuis, il poste des «selfies», entourés de sa
famille et de Fally Ipupa, autre grand nom de la musique congolaise qui a fait ses classes dans le groupe de Koffi Olomidé, Quartier Latin.
Pourtant,
Koffi Olomidé n’en est pas à sa première frasque. Celui qui a été le
premier chanteur africain à faire salle comble à Bercy en2000 est
désormais interdit de séjour en France.
Antoine
Christophe Agbepa Mumba, de son vrai nom, reste visé par un mandat
d’arrêt international émis par la justice française en2009 et renouvelé
en2012. «L’instruction est encore ouverte, la procédure n’a pas été
clôturée et l’enquête se poursuit», indique-t-on au tribunal de grande
instance de Nanterre.
La star
franco congolaise, née il y a soixante ans à Kisangani, la grande ville
du nord du pays, est poursuivie en France pour «viol sur mineure de
quinze ans», «séquestration», «aide à l’entrée et au séjour d’une
étrangère en France», «conditions de travail ou d’hébergement contraires
à la dignité humaine».
Les
faits se sont déroulés entre 2002 et 2006 sur des danseuses parfois
mineures et aux parcours de vie perturbés par la perte de leurs parents
dans la première guerre du Congo (1996-1997), la misère et la violence
familiale. Après avoir été contrôlées sans papier à Lyon où elles se
trouvaient pour un concert, trois d’entre elles se sont décidées à
témoigner devant les juges, avec le soutien du Comité contre l’esclavage
moderne.
«Viols» réguliers
Leurs
récits parfois décousus décrivent un envers du décor sordide, dont le
théâtre principal est une maison louée par l’artiste en banlieue
parisienne, à Asnières (Hauts-de-Seine). Durant les tournées françaises,
c’est là que sont hébergées les danseuses dont la plupart sont venues
illégalement en France, munies de passeports d’autres individus fournis,
disent-elles, par Koffi Olomidé. Un détail frappe les enquêteurs: «les
portes et surtout les fenêtres étaient munies de verrous de nature à les
empêcher de quitter les lieux», lit-on dans le dossier judiciaire que
Le Monde Afrique a pu consulter.
Une danseuse y relate son quotidien lors des tournées françaises de Koffi Olomidé:
«Dès
que le concert était terminé, on devait rentrer à la maison, à
Asnières. On était gardées par trois vigiles. On était quatre dans la
même chambre, on n’avait pas le droit de sortir sans autorisation. Je ne
pouvais pas téléphoner, même à ma mère. On était payé 100euros pour un
concert de minuit à six heures de matin. On était forcées de coucher
avec lui: il appelait un vigile pour qu’il amène une danseuse à l’Etap
Hôtel».
Puis elle décrit la
brutalité sexuelle de l’un des pères de la rumba congolaise également
redouté pour ses pratiques mystiques: «il fait de la magie, des trucs
bizarres, il nous soufflait sur le corps».
Lorsque
ce n’était pas à l’hôtel, les «viols» se déroulaient parfois dans le
studio d’enregistrement ou dans les toilettes d’un supermarché
d’Asnières, se souvient une autre danseuse âgée de quatorze ans à
l’époque des faits.
«Il m’a
demandé de l’accompagner faire des courses. (…) Il m’a demandé de
déposer le caddie, que j’aille aux toilettes et que je ne ferme pas la
porte. Après, il est venu. (…) Il m’a dit que je me tourne et a fait
rentrer son truc. (…) J’avais mal. Il m’a dit “ne crie pas” parce qu’il y
avait des gens à côté».
Celles
qui se refusaient à lui étaient renvoyées. Souriantes et avenantes sur
scène, les danseuses étaient en fait «humiliées», «salies»,
régulièrement «violées» par celui qui n’a pas hésité à se présenter
comme un défenseur du droit des femmes. Lorsqu’elles tombaient
enceintes, Koffi Olomidé les contraignait à avaler des «cachets blancs»,
raconte l’une d’entre elles. Ce qui provoquait des fausses couches.
Parfois, la situation médicale empirait. Et il était contraint de les
emmener à l’hôpital où elles étaient admises sous l’identité d’Aliane
Olomidé, son épouse.
Le roi de la rumba reste populaire
Ces
danseuses ont aussi vécu enfermées dans la maison à Kinshasa de la mère
du chanteur, dans le quartier résidentiel de Ma Campagne. Là encore,
elles vivaient sous la surveillance permanente de vigiles, terrorisées
et à la merci du «boss». À côté de cette maison-prison, il y a un hôtel
au nom de crustacé où les vigiles amenaient des danseuses contraintes
d’assouvir les pulsions de la star qui les y attendait, entièrement nue.
Les viols étaient réguliers et brutaux, selon les témoignages consultés
par Le Monde Afrique.
La
plupart d’entre elles adulaient pourtant Koffi Olomidé. Pouvoir danser
dans sa troupe, l’accompagner dans ses tournées à l’étranger, était un
conte de fée pour des Kinoises belles, talentueuses et désargentées.
L’artiste
franco congolais a été mis en examen et ne peut plus fouler le sol
français où il serait immédiatement incarcéré.Sa défense met en avant
des failles de l’enquête. «Le dossier judiciaire est très bizarre, avec
l’une des plaignantes qui a menti sur son âge, s’étant présentée comme
mineure, ce qui s’est révélé faux, pointe Me Emmanuel Marsigny, l’avocat
parisien de Koffi Olomidé. Le dossier ne repose que sur des accusations
qui ont permis aux accusatrices de rester sur le territoire français où
elles étaient entrées illégalement».
Or
cet épisode judiciaire n’a pas égratigné la popularité de Koffi
Olomidé, même s’il a également été condamné à trois mois de prison avec
sursis à Kinshasa pour avoir violemment frappé son producteur en2012.
Pour le coup de pied de Nairobi, il est poursuivi par la justice
congolaise. Mais la danseuse violentée n’a pas souhaité porter plainte.
Il reste dangereux de s’attaquer au roi de la rumba moderne, porté au
pinacle par la rue comme par le gouvernement congolais qui l’a décoré en
décembre2015 de la médaille du mérite des arts, des sciences et des
lettres.

