Il y a des anniversaires qu'on préfèrerait ne pas avoir à fêter. Ce
dimanche 11 décembre, la Chine sera membre de l'Organisation mondiale du
commerce (OMC) depuis quinze ans. Quinze années au cours
desquelles son
poids dans l'économie mondiale n'aura fait que croitre.
Dès 2009,
elle est devenue première exportatrice mondiale devant l'Allemagne et
les Etats-Unis. En 2014, ses exportations pesaient 12% du commerce
mondial. Et sa marche en avant est loin d'être achevée.
La fin des barrières douanières spécifiques à la Chine
L'OMC
ne considère pas encore la Chine comme une économie de marché, ce qui
permet de lui infliger des procédures anti-dumping particulièrement
coûteuses. Son acier et ses panneaux solaires sont ainsi fortement taxés
aux frontières de l'Union européenne pour préserver l'emploi dans ces
secteurs. Les Etats-Unis sont allés jusqu'à taxer à 265,8% certains
aciers chinois pour les mêmes raisons. Mais le protocole d'adhésion
adopté en 2001 prévoit que ces procédures spécifiques cessent après
quinze ans, ce qui limiterait les pénalités applicables.
La Chine
est de loin la principale cible de la politique anti-dumping de l'Union
européenne. Les taxes sont en moyenne de 43%, alors qu'elles ne sont que
de 19% quand elles visent des économies de marché, a calculé le Cepii
dans une lettre d'analyse. Si les procédures étaient mises au même
niveau, les exportations de la Chine vers l'Union européenne
augmenteraient mécaniquement de 3,9% à 5,3%. Voire de 21%, selon
l'estimation la plus haute, qui prend en compte la fin d'un effet dit
"de dissuasion": une sanction anti-dumping est en effet suivie d'une
hausse des prix sur des produits non ciblés, mais appartenant au même
secteur.
Des millions d'emplois menacés?
Dans
ce cas, toute une gamme de produits verrait ses prix baisser à
l'importation. Ce qui menacerait notamment l'activité dans les secteurs
européens de la céramique, de l'aluminium, du verre, et des appareils
électriques, précise le Cepii. Certaines études sont très inquiétantes.
D'après le Economic Policy Institute de Washington, l'octroi du statut
d'économie de marché à la Chine coûterait à l'Union européenne entre 1,7
et 3,5 millions d'emplois, dont 183 000 à 366 000 rien que pour la
France.
Selon les travaux de la commission européenne par contre,
les pertes d'emplois pour toute l'Union se chiffreraient à un peu plus
de 200 000, dans le pire des scénarios. "On ne serait pas non plus dans
l'apocalypse", assure à L'Express Sébastien Jean, directeur du Cepii et
co-auteur de l'étude. Reste qu'il s'agit bien d'un bilan négatif.
La Chine fait travailler trois millions d'Européens
Les
Etats-Unis sont vivement opposés à ce que la Chine soit traitée comme
une économie de marché, ce qui ne risque pas de changer avec l'élection
de Donald Trump. Du côté de l'Europe, c'est plus compliqué. L'Allemagne,
dans le trio de tête des exportateurs mondiaux, y est plutôt favorable.
C'est
à la Commission européenne de se prononcer au nom des Etats membres. La
Chine est le deuxième partenaire de l'Union, après les Etats-Unis. La
commissaire au commerce Cécilia Malmström a rappelé que 3 millions
d'emplois en Europe dépendaient du commerce avec elle. Accessoirement,
l'Empire du Milieu s'est engagé à participer au plan d'investissement de
Jean-Claude Juncker.
"Le premier exportateur est un pays communiste"
Le
Parlement européen, qui n'a qu'un rôle consultatif en la matière, a
voté contre l'octroi du statut en mai dernier. D'après une liste de cinq
critères établie en 2009 par un règlement de l'Union européenne, la
Chine est loin de correspondre à une économie de marché. Trois critères
concernent le rôle de l'Etat dans l'économie, qui doit être le plus
neutre possible. "...Le premier exportateur de biens est désormais un
pays communiste dans lequel, malgré le remarquable processus de
transition en cours, l'Etat joue toujours un rôle central, bien au delà
de ce que connaissent les économies de marché", note le Cepii.
L'abandon
des procédures anti-dumping spécifiques à la Chine est "une obligation
légale explicite contenue dans le protocole d'adhésion", affirment des
officiels chinois cités par l'agence Xinhua. "Que nous soyons considérés
comme une économie de marché ou pas n'est pas le même problème." En
effet, le protocole d'adhésion manque de précision concernant les
conditions d'octroi du statut. Par contre, en cas de maintien de
sanctions spécifiques, la Chine pourrait exercer ses représailles en
toute légalité.
Vers une réforme des procédures anti-dumping?
La
solution réside donc dans une réforme des procédures anti-dumping
applicables à tous les pays membres de l'OMC, pour améliorer à la fois
leur rapidité d'exécution et leur efficacité commerciale. C'est l'une
des pistes retenues par la Commission européenne. "Le nombre de plaintes
compte davantage que le niveau des pénalités, explique Sébastien Jean,
une hausse de 20% handicape déjà énormément les importations."
Des
sanctions notamment ciblées sur le système de subventions déguisées
utilisé par les Chinois permettraient ainsi d'établir un rapport de
force équilibré pour l'Europe. Acceptant plus d'importations quand elles
respectent les règles, les Européens seraient fondés à exiger une plus
grande ouverture de ce marché de plus d'un milliard de consommateurs.
La
Chine doit donc devenir un partenaire presque comme les autres. Quant à
accorder ou non le statut d'économie de marché, la question devient
secondaire. "La Chine est ce qu'elle est, elle ne changera pas. Il faut
éliminer cette terminologie de 'marché'", assure l'économiste.
L'important étant de trouver des règles communes à respecter, sans
glisser sur la pente dangereuse de la guerre commerciale.

