Le
30 octobre 2016, Manuels Valls est accueilli par Daniel Kablan Duncan,
le Premier ministre de la Cote d'Ivoire
REUTERS/Thierry Gouegnon
L’ancien
Premier ministre se présente en défenseur de la démocratie en Afrique,
mais dans la pratique
Manuel Valls semble préférer la compagnie des
dictateurs
C’était en janvier dernier. Premier ministre moderne et audacieux, Manuel Valls
répondait à une question sur l’élection d’Ali Bongo Odimba au Gabon en
2009. "Il n’a pas été élu comme on l’entend", admet-il dans un élan de
sincérité. La réponse provoque un tollé à Libreville mais attire la
sympathie des opposants gabonais. A l’aune de l’année 2016, où une dizaine de pays d’Afrique francophone vont élire leur président,
le message résonne comme une mise en garde contre quelques
autocrates. Dix mois et dix élections plus tard, Manuel Valls se rend en
Afrique pour, dit-il, manifester le soutien de la France aux processus
démocratiques. Il ne choisit pas le Bénin, seul pays d’Afrique de
l’Ouest ayant élu un nouveau président, Patrice Talon en mars dernier. Le 28 octobre 2016, Manuel Valls visite le Togo.
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Le 28 octobre 2016, Manuel Valls, ici avec le président du Togo Faure
Gnassingbe, débute sa tournée africaine consacrée aux "processus
démocraties" dans le seul pays d'Afrique de l'Ouest n'ayant jamais connu
d'alternance démocratique. © Alphonse Logo / ANADOLU AGENCY / AFP
Le
pays est dirigé par la même famille depuis 1967: pas vraiment un
exemple de démocratie. Après une courte étape au Ghana, Valls atterrit
le 30 octobre en Cote d’Ivoire. Le moment est plutôt mal choisi pour
évoquer la démocratie. Les Ivoiriens votent ce jour-là un referendum "présidentiel". Faute de pouvoir s’exprimer pendant la campagne, l’opposition a manifesté et appelé à boycotter le vote. Interviewé à Abidjan par Rfi et France 24,
Manuel Valls avoue que son arrivée le jour du référendum est… un
hasard. Il dit aussi ne pas vouloir se "mêler des affaires intérieures
politiques de la Cote d’Ivoire". Drôle de manière de soutenir les
processus démocratiques.
Dernière revue des troupes pour Manuel Valls le 30 octobre 2016 à Abidjan devant le du 43ème Bataillon d'infanterie de marine ISSOUF SANOGO / AFP
A
l’Elysée, où François Hollande n'a pas encore abdiqué, on flingue à
tout va ce qui ressemble à un déplacement de campagne. Pour parfaire son
image présidentielle, Valls a passé en revue les troupes françaises à
Abidjan. Les représentants politiques ivoiriens lui ont parlé de la
prochaine électorale et de ses chances. Alassane Ouatara lui donne du
"Valls l’Africain", un marabout lui aurait même prédit même une victoire
en 2017! De quoi égayer le futur candidat que certains soupçonnent
d'être aller chercher un soutien pour sa campagne. Un proche de Hollande
Chez Hollande, on imagine des valises. Chez Emmanuel Macron, on s’amuse
en se souvenant des remontrances de Manuel Valls contre le jeune ministre
coupable d’avoir profité d’un déplacement à Londres pour faire une
levée de fonds. Voilà qui paraît bien anecdotique par rapport au voyage
africain pré-électoral et quasi-présidentiel d'un Premier ministre en
exercice. Au lendemain de l’annonce de la candidature de Valls lundi 5
décembre, le récit de son escapade africaine en fait sourire plus d'un
dans les couloirs du forum de Dakar consacré à la paix et la sécurité en
Afrique. "La dernière fois qu’un Premier ministre a été au Togo c’était
Michel Rocard il y a 27 ans", s’amuse un connaisseur.
Sur
les réseaux sociaux aussi, les critiques vont bon train. Un avocat
congolais se souvient d’une entrevue "hasardeuse" avec "Valls
l’africain" au forum des associations de Corbeil-Essonnes le 3 septembre
dernier. Voyant l’ancien maire d’Evry, Me Maurice Massengo Tiasse l’apostrophe et exhibe la liste des gens abattus par les forces de sécurité de Denis Sassou-Nguesso et
des prisonniers politiques congolais –plus d’une centaine- depuis
l'élection très contestée de mars dernier. "C’est difficile", répond le
Premier ministre avant de passer son chemin. "Manuel Valls n’a jamais
répondu à notre demande d’audience", déplore l'activiste congolais.
Manuel
Valls connaît bien Sassou-Nguesso, il a même soutenu son projet de
modifier sa constitution pour se présenter une nouvelle fois après 32
années de règne. La projet a abouti à sa reconduction au pouvoir de
manière pas très démocratique. De son coté, Sassou a su se montrer
sensible aux talents artistiques de la violoniste Anne Gravoin, femme du
Premier ministre, comme l'a révélé l'Obs. Quelques jours après la foire de Corbeil-Essonnes, Manuel Valls s'exprime dans une interview qui sera publiée par Jeune Afrique
le 18 septembre. Il salue "la puissante aspiration des peuples
africains à la démocratie". "Rien ne peut arrêter ce mouvement", lance
le futur candidat. Rien sauf, pourrait-on dire les armes. Mais cela,
Valls ne le mentionne pas. Il ne cite pas Denis Sassou-Nguesso dont les hélicoptères bombardent le fief de l'opposition.
Il évoque en revanche Ali Bongo, qui s'est imposé lui aussi par la
force à la tête du Gabon en faisant un pied de nez aux observateurs de
l'Union européenne, mais pour le soutenir !
"Faire confiance à Ali Bongo", Manuel Valls
Surprise!
Le même Valls qui en janvier qui provoquait Ali Bongo change son fusil
d’épaule. Il lance un appel pour "faire confiance à Ali Bongo Odimba".
Sic! En visite à Paris, l’opposant Jean Ping ne décolère pas.
Pourquoi Valls installe-t-il Ali Bongo dans son fauteuil de président ?
Lors de son déplacement pour les "processus démocratiques" en Afrique,
Manuel Valls en remet une couche et lance un appel au dialogue et à la
réconciliation. La toile s'enflamme. Pour Jean Ping, "cela trahit une
parfaite méconnaissance de ce qu'il se passe sur le terrain".
Heureusement quelques bonnes nouvelles sont venues émaillées l’année électorale 2016 comme la victoire éclatante d’Adama Barrow
en Gambie vendredi 2 décembre et le même jour, l’annonce du président
angolais Eduardo Dos Santos, en poste depuis 1979, de renoncer à se
représenter en 2017. Deux bonnes nouvelles pour le continent ! Manuel
Valls a donc raison de dire que "La démocratie s'installe progressivement en Afrique". C'est vrai. Difficile néanmoins de dire qu'il y aura contribué en tant que Premier ministre.

