En campagne pour le second tour de la présidentielle, face à Marine
Le Pen, le candidat d'En Marche ! demeure un personnage mystérieux et
difficile à cerner. Entre deux meetings, Jeune Afrique a sondé
ses
positions sur le continent.
Quelle aventure ! Et quel camouflet pour les politiques de
la France d’avant… En moins d’un an, Emmanuel Macron, 39 ans seulement,
physique de jeune premier, sans parti (mais pas sans soutiens), est
parvenu à se hisser au second tour de l’élection présidentielle face à
la candidate d’extrême droite Marine Le Pen.
Autant dire, à moins d’un cataclysme, qu’il sera le prochain chef de l’État.
Sur son chemin, les cadavres sont légion : François Hollande, Manuel
Valls et Benoît Hamon, à gauche ; Alain Juppé, Nicolas Sarkozy et
François Fillon, à droite. Excusez du peu ! Même l’épouvantail Le Pen a
dû lui céder la première place, qui lui était pourtant promise depuis de
longs mois.
Sa conquête élyséenne doit beaucoup à l’effondrement des
partis classiques et à la défiance des Français à leur égard. Encore
fallait-il en avoir l’intuition et prendre le risque de relever le défi
sans financement public et sans aucune certitude sur sa capacité à
mobiliser ses partisans.
Sa stratégie du « ni de droite ni de gauche, mais les
deux » – mûrie depuis neuf ans, lorsqu’il était rapporteur adjoint de la
commission Attali sur la libération de la croissance, mise en place par
Sarkozy et composée de personnalités des deux camps –, conjuguée à la
critique d’un « système » dont il est pourtant un pur produit, a
fonctionné à merveille.
Ajoutons à cela une campagne guère clivante, placée sous le
signe de l’optimisme et axée sur les deux mantras que sont la modernité
et la réforme, une capacité de séduction évidente, une communication
maîtrisée, le soutien des grands médias et d’une large partie des
capitaines d’industrie que compte le pays. Sans oublier une chance
insolente et un concours de circonstances particulièrement favorable…
« Emmanuel est très paradoxal »
Voilà pour la conquête. En revanche, cette dernière ne nous
dit rien du président qu’il pourrait être. Le problème avec Emmanuel
Macron, c’est qu’il est insaisissable. Difficile de savoir ce qu’il
pense réellement.
Sa victoire s’appuie avant tout sur son pragmatisme : il a
dit aux Français ce qu’ils voulaient entendre, s’adapte en permanence à
son auditoire sans vraiment prendre de risques. Il représente donc pour
beaucoup une énigme.
Personne, excepté son épouse, Brigitte, ne peut dire qui il est vraiment et quels sont les ressorts qui l’animent
En dehors d’un cercle particulièrement restreint, dont fait
partie son témoin de mariage, Marc Ferracci, l’homme compte peu de
véritables amis auxquels il se livre. Ce que confirme l’un de ses
copains de la promotion Senghor de l’ENA : « Emmanuel est très
paradoxal : ouvert en apparence mais secret, empathique mais ne se
dévoilant jamais. Nous avons tous l’impression de bien le connaître
alors que l’essence même de sa personnalité nous échappe. Personne,
excepté son épouse, Brigitte, ne peut dire qui il est vraiment et quels
sont les ressorts qui l’animent. »
Brigitte Macron, personnage central de son ambition, si l’on
en croit tous ses proches, 24 ans de plus que lui, qui l’accompagne
partout et ne se prive jamais de donner son avis. Pour essayer de
comprendre cette personnalité hors norme qui suscite autant
l’admiration, voire la fascination, de ses fans que la détestation de
ses adversaires politiques, notamment à droite, nous l’avons rencontré.
Entre deux meetings, le temps d’un déplacement en TGV entre
Paris et Besançon. Macron a fait du Macron : simple et sympathique, il
donne toujours à son interlocuteur l’impression de compter. Une tape sur
l’épaule pour s’excuser de la difficulté d’obtenir un rendez-vous et
vous remercier de votre patience. De longues réponses à nos questions,
quelques envolées lyriques, des circonlocutions qui finissent par vous
détourner de l’essentiel.
Premier contact au Nigeria
L’homme est intelligent, voire « brillant », comme le
qualifie François Henrot, associé gérant chez Rothschild, qui lui fit
passer son premier entretien d’embauche, c’est incontestable. Cultivé,
également, ce qu’il doit en grande partie à sa grand-mère « Manette »,
qui lui inculqua, dès l’âge de 5 ans, le goût de la lecture, chez elle à
Amiens, après l’école. Ses auteurs favoris ? Gide, Tournier et Gracq.
Il écrira même un roman, en classe préparatoire à Normale-Sup, sur la
redécouverte de la civilisation inca…
L’essentiel de la discussion avec cet ovni de la politique a
évidemment porté sur l’Afrique, continent qu’il a découvert lors de son
stage de fin d’études au Nigeria, une expérience qu’il décrit comme
« une découverte passionnante, dans un pays ou la relation avec
l’ancienne puissance coloniale est très particulière, comme la
préservation des autorités coutumières ou religieuses ou le rapport des
citoyens, souvent insoumis à l’État d’ailleurs, et où, malgré la misère
et la violence, tout paraît possible. » Voici, présenté par thèmes, ce
qu’Emmanuel Macron en dit.
L’Afrique et la politique qu’il entend mener
« C’est indéniablement le continent qui enregistrera les
taux de croissance les plus importants et présentera les opportunités
les plus fortes. À au moins deux conditions. D’abord la stabilité
politique, et la paix. Je suis très attaché à la stabilité des États,
même quand nous sommes face à des dirigeants qui ne défendent pas nos
valeurs ou peuvent être critiqués.
Je pense que nous devons définir une solution politique
avant toute intervention qui, à défaut d’une vision pour l’avenir,
conduit au désordre et à l’instabilité et peut se retourner contre nos
intérêts et celui des peuples concernés. La deuxième condition, c’est
évidemment la maîtrise de la démographie, qui peut constituer une vraie
bombe à retardement.
Si ces paramètres sont bien gérés, le développement de
l’Afrique sera évident. Et il ne se fera pas de manière classique, mais
beaucoup plus rapidement, notamment grâce au numérique, aux nouvelles
technologies, aux questions liées à l’environnement. Dès les premières
semaines de mon mandat, j’engagerai donc une nouvelle politique en
direction du continent africain, fondée sur la liberté et la
responsabilité, avec des priorités claires : la sécurité, la lutte
contre le changement climatique, les droits des femmes, l’éducation et
la formation, les infrastructures, notamment pour l’accès à l’énergie et
à l’eau, et le développement du secteur privé, en particulier celui des
PME africaines, qui sont créatrices d’emploi.
Dès le G20 de juillet en Allemagne, je mobiliserai les
institutions et nos partenaires internationaux pour faire du
développement durable des États et des économies africaines une priorité
majeure de l’agenda international. J’entends également approfondir nos
relations avec les acteurs de la société civile et les opérateurs
économiques. C’est vital pour en terminer avec certains réseaux de
connivence franco-africains et des influences affairistes qui, on l’a
vu, subsistent malheureusement dans le système politique français, en
particulier à droite. »
Si je suis élu, je défendrai le respect des principes démocratiques fondamentaux partout en Afrique
« Les États africains ont adopté une Charte africaine pour
la démocratie, les élections et la gouvernance, qui requiert le respect
de principes démocratiques fondamentaux. Pouvons-nous renier les
principes que les États africains se sont eux-mêmes donnés ? À
l’évidence, non.
Si je suis élu, je défendrai le respect des principes
démocratiques fondamentaux partout en Afrique, en lien avec l’Union
africaine et les organisations régionales, qui ont un rôle majeur à
jouer. Je salue d’ailleurs à ce titre le rôle très important joué par la
Cedeao dans la résolution de plusieurs conflits, notamment au Burkina
Faso ou plus récemment en Gambie. »
Le bilan de Hollande sur le continent
« Il a bien mieux compris l’Afrique que Nicolas Sarkozy et a
donc lancé une normalisation réelle. Il a retrouvé certains accents que
Jacques Chirac avait su imprimer à la relation entre la France et
l’Afrique. L’intervention au Mali a marqué sa politique, c’est une
évidence. Cela l’a aussi certainement obérée. Il faut désormais
pérenniser ces avancées, aller au bout de la démarche. Notamment sur le
plan économique. J’adhère totalement aux préconisations du rapport
Védrine-Zinsou, que nous devons mettre en pratique de manière beaucoup
plus rapide et efficace. »
Dans la lutte contre le terrorisme, tout le monde doit être impliqué
« L’Afrique est de plus en plus frappée par le terrorisme.
Nous l’avons vu à Bamako, à Ouagadougou, à Grand-Bassam, notamment. Elle
est donc une cible, et cela va perdurer. Nous devons l’aider à
l’éradiquer. Pour cela, il nous faut une véritable politique africaine
et méditerranéenne. En même temps, l’Afrique devient, désormais au sud
du Sahara, productrice de terroristes. Qui se mêlent parfois à toutes
sortes de trafics, mais aussi aux irrédentismes politiques.
Selon moi, c’est l’une des priorités des prochaines années.
Nous ne pourrons pas par exemple nous désengager du Mali à court terme.
Mais nous devrons agir en étroite coordination avec l’Union africaine,
qui doit jouer un rôle central, et l’ensemble des États. Je réunirai le
plus rapidement possible le G5 Sahel, une instance au cœur de la
problématique qui concerne tous les pays directement affectés. C’est par
là qu’il faut commencer et sur cette base qu’il faudra avancer,
notamment avec le soutien de l’Europe et des États-Unis.
Tout le monde doit être impliqué. Si l’Algérie ou d’autres
pays concernés par cette guerre ne s’impliquent pas pleinement, nous ne
parviendrons pas à obtenir des résultats. Il faut avant tout un travail
plus efficace en matière de renseignement, en lien avec les États-Unis
et dans le cadre d’une coalition africaine, qui suppose des équipements
et une présence sur le terrain très forte.
Ensuite, des interventions militaires sous coordination
africaine pour éradiquer les points de fixation qui déstabilisent
différentes zones. La lutte contre le terrorisme nécessite une réponse
sécuritaire immédiate, indispensable et résolue, mais aussi de traiter
avec énergie et détermination, sur le long terme, les sources du mal que
sont la pauvreté et la précarité. »
Entre Alger et Rabat…
« La France a des liens forts avec l’Algérie, avec le Maroc
mais aussi avec la Tunisie, qui sont fondés sur des rapports humains et
des intérêts communs majeurs, dans nos relations bilatérales, en Afrique
et face aux grands enjeux mondiaux. Ce seront des partenaires
essentiels dans le cadre de l’initiative en direction de la Méditerranée
et de l’Afrique que je souhaite engager dès le début de mon mandat.
Je me suis déjà rendu en Algérie et en Tunisie, et si je
n’ai pas encore pu aller au Maroc, je m’y rendrai très rapidement après
mon élection, si les Français m’accordent leur confiance. Je n’ai pas à
commenter la nature des relations entre le Maroc et l’Algérie car il
s’agit de deux pays souverains.
Je crois profondément à l’intérêt des pays du Maghreb à
coopérer davantage, à intensifier leurs échanges économiques, qui
restent faibles, de la même manière qu’ils développent leurs relations
avec le reste du continent africain. »
Le dossier israélo-palestinien
« Le conflit israélo-palestinien doit être traité de manière
spécifique. Raison pour laquelle je ne souhaite pas réactiver
l’approche euro-méditerranéenne de l’UPM [Union pour la Méditerranée],
qui justement n’a pas pu se concrétiser à cause de ce dossier.
Notre rôle est de protéger Israël dans la région, mais aussi
de nous tenir aux côtés du peuple palestinien et de faire aboutir
l’objectif de deux États. Il faut une reconnaissance pleine et entière
des deux pays pour envisager une véritable cohabitation entre eux.
C’est pour cela que je condamne de la même manière la
politique de colonisation menée par Israël, non conforme au droit
international et aux accords d’Oslo, comme celle de boycott lancée à son
encontre. La France parle aux deux parties et jouit d’une vraie
légitimité. Nous avons donc un rôle important à jouer. Le cadre, selon
moi, doit être onusien. »
Donald Trump et Vladimir Poutine
« La Russie a un grand peuple, une grande culture et une
grande histoire. Nous avons souvent été des alliés, y compris du temps
de l’URSS. Mais aujourd’hui, il n’y a aucune raison de se soumettre à
une quelconque domination russe, de se laisser impressionner ou de les
laisser agir au mépris du droit international.
Contrairement à d’autres, je suis en mesure de me faire
respecter car je n’ai pas de dette à l’égard de la Russie dans cette
campagne, lors de laquelle des interférences inacceptables ont
d’ailleurs eu lieu.
Quant aux États-Unis, la France partage avec eux plus de
deux siècles d’amitié ininterrompue. C’est au nom de cette amitié que je
dirai au président Trump avec franchise les préoccupations que nous
inspirent ses annonces politiques – sur le commerce, l’environnement ou
la remise en question de l’Otan. Je crois à une politique multilatérale,
je crois en l’avenir de l’ONU. Je l’ai dit au sujet de la Syrie.
Je dirai également au président américain ma volonté et mon
engagement en faveur d’une Europe forte dans tous les domaines, y
compris celui de la Défense ; une Europe qui a toujours été la meilleure
alliée des États-Unis, avec qui nous coopérons sur le terrain pour
faire avancer nos intérêts, par exemple contre Daesh en Irak et en
Syrie, ou encore dans le Sahel. »
Source: jeuneafrique.com

