Honoré Ngbanda vit aujourd’hui en exil, dans un lieu tenu secret.
Entouré d’un petit cercle de fidèles organisés et déterminés, il propage
des théories du complot.
Jeune Afrique s’attendait à recevoir un simple
émissaire. Finalement, ce sont trois délégués dévoués qui débarquent au
57 bis, rue d’Auteuil, costumes impeccables et pin’s du parti à la
boutonnière. Leur mission est pourtant simple : recevoir un appel de
leur « président » Honoré Ngbanda sur leur téléphone et le transmettre.
L’ancien conseiller spécial de Mobutu ne correspond avec les
journalistes que via cette procédure digne d’un film d’espionnage. Sa
voix finit par sortir du haut-parleur, avec un phrasé parfait. « Je suis
désolé, mais ma vie est mise à prix par les puissances étrangères qui
occupent mon pays », se justifie-t-il.
Le nouvel ordre mondial selon Honoré Ngbanda
À 71 ans, Honoré Ngbanda agit comme s’il était encore le
maître espion de Mobutu. Ses compagnons de route ont presque tous fini
par rentrer au pays, où ils s’accommodent bon an mal an du président
Joseph Kabila. Ngbanda juge qu’ils sont sans convictions, comme
l’ensemble de la classe politique congolaise. Il se compare à Charles de
Gaulle pendant son exil à Londres et ne cesse de radicaliser son
discours contre Kinshasa, au point de friser la paranoïa.
« Mon pays est la victime d’un complot international des
pays anglo-saxons qui vise à le dépecer, lance-t-il. Depuis vingt ans,
il est occupé par l’intermédiaire de l’Ouganda et du Rwanda, qui ont
placé leurs hommes à tous les échelons du pouvoir. » Cette conspiration
ferait partie du « nouvel ordre mondial », un concept que l’on retrouve
sur nombre de sites complotistes de tous pays et selon lequel Washington
tirerait, seul, toutes les ficelles de la géopolitique internationale.
Tel un fantôme revenu du passé, Honoré Ngbanda n’apparaît que virtuellement, face caméra
Pour « libérer » la RD Congo, Ngbanda a donc fondé
l’Alliance des patriotes pour la refondation du Congo (Apareco), en
France, en 2006. Très convaincus et plutôt bien organisés, ses militants
sont de toutes les manifestations hostiles au pouvoir de Kinshasa à
Bruxelles ou à Paris. Ngbanda affirme aussi disposer de « réseaux »
clandestins dans le pays. Mais sa structure inquiète peu la diplomatie
congolaise et n’a jamais véritablement mené d’actions sur le terrain.
Son pouvoir de nuisance est ailleurs : dans les idées qu’il diffuse,
notamment dans ses longues vidéos sur internet.
Tel un fantôme revenu du passé, Honoré Ngbanda n’apparaît en
effet que virtuellement, face caméra, sur fond d’incrustations qui
dissimulent sa véritable localisation. Ses logorrhées en lingala sont la
version vulgarisée des thèses qu’il développe dans ses livres depuis
quinze ans.
« Sa désinformation nous a fait mal »
La rumeur qu’il a lancée – sans preuve comme toujours –
selon laquelle le président Joseph Kabila n’est pas le fils de son père
mais un « Rwandais », s’est ainsi répandue comme une traînée de poudre
dans de larges fractions de l’opinion. « Sa désinformation nous a fait
mal », reconnaît une source diplomatique congolaise. Mais Ngbanda pousse
souvent son raisonnement obsessionnel jusqu’à l’absurde.
Tout semble en fait se passer, dans son esprit, comme si le pays était resté figé dans la situation dans laquelle il l’a quitté, en 1997
Le président du Sénat, Léon Kengo wa Dondo ? « Il est
rwandais. » L’opposant Vital Kamerhe ? « Rwandais aussi. » Au total
affirme-t-il, plus de 20 000 soldats congolais seraient en réalité des
Rwandais déguisés – alors que l’armée rwandaise compte tout au plus
33 000 hommes. Dans sa bouche, les chiffres réels et terribles du nombre
de victimes dans les guerres à l’est du pays, prennent des proportions
aberrantes : 12 millions de morts, 1 000 viols par jour… Tout semble en
fait se passer, dans son esprit, comme si le pays était resté figé dans la situation dans laquelle il l’a quitté, en 1997, quelques jours avant la chute de Mobutu devant les armées rwandaises et ougandaises.
À cette époque, Honoré Ngbanda était le « conseiller
spécial » du président et l’un des membres de son dernier carré de
fidèles. Comme le Maréchal, il est ngbandi et est né à Lisala. Mais sa
famille vient de Mbondo, bourgade située sur la rivière Ebola, qui a
donné son nom au foudroyant virus. Il commence sa carrière dans les
renseignements au début des années 1970.
Homme de confiance du chef, il a été son conseiller à
d’innombrables reprises, mais aussi ambassadeur en Israël (1983-1985) et
ministre de la Défense (1990-1992), poste qui lui a valu le surnom de
« Terminator ». La période est mouvementée : lorsque, le 16 février
1992, une « marche des chrétiens » conteste le régime dans la rue avec
la bienveillance de l’Église catholique, elle est férocement réprimée
par l’armée. Mais Ngbanda nie aujourd’hui toute responsabilité. « Une
enquête a été menée par la conférence nationale, dirigée par
l’opposition, et m’a disculpé », assure-t-il. C’est aussi à cette époque
qu’il se convertit au culte évangélique et devient prédicateur –
activité qu’il n’a jamais arrêtée.
Exilé au Maroc ?
Mais c’est son passage à la tête de l’Agence nationale de
documentation, entre 1985 et 1990, qui lui confère, aujourd’hui encore,
de la crédibilité aux yeux de ses partisans. Ceux-ci oublient néanmoins
un peu vite que cette institution pratiquait la manipulation de
l’opinion et menait des manœuvres de déstabilisation.
« Nous faisions face à des régimes hostiles, comme celui de
Kadhafi, se souvient Honoré Ngbanda. Nous nous défendions, y compris
avec des actions offensives pour prévenir les menaces… »
Comment subvient-il à ses besoins depuis tout ce temps ?
L’intéressé ne donne pas d’explications, si ce n’est qu’il mène des
activités de conseil auprès de chefs d’État du continent. Il a notamment
été aperçu à Abidjan, du temps de l’ancien président ivoirien Laurent
Gbagbo, ainsi qu’à Lomé, quand feu Gnassingbé Eyadéma était encore le
président du Togo.
Après avoir longtemps résidé en France, il vivrait désormais
au Maroc. Mais Honoré Ngbanda ne le confirme pas : tout juste dit-il se
situer sur un fuseau horaire différent de Paris et de Bruxelles.
Par Pierre Boisselet
Source: Jeune Afrique

