
Alex Bebe Epale, Avocat aux Barreau de Paris et du Cameroun
(Crédits : LTA/ABE)
La décentralisation peut être définie comme le transfert
d'un certain nombre de compétences de l'État vers des collectivités
territoriales disposant d'une certaine autonomie, y compris financière.
Historiquement, on pourrait trouver les prémices de la décentralisation
au Cameroun dans la pratique de l'Indirect Rule appliqué par la
Grande-Bretagne dans la partie occidentale du pays à l'époque rattachée
au Nigéria, alors que la partie orientale administrée par la France
était gérée selon le principe d'une forte intégration.
Fragilités historiques et politiques du système de décentralisation
En
observant les évolutions du système de décentralisation français
notamment entre la Révolution et l'Empire, on peut relever quelques
similitudes dans les défauts de la décentralisation que l'on observe
actuellement au Cameroun. Évoquons ici deux exemples. Tout d'abord,
l'uniformisation des statuts des collectivités territoriales, qui trouve
sa source dans la volonté des révolutionnaires français d'abroger ce
qui était considéré comme des privilèges sous l'Ancien Régime. Dans
l'histoire contemporaine, il suffit de voir la réticence avec laquelle
l'État français a reconnu certains particularismes des territoires
ultramarins puis des grandes agglomérations. Au Cameroun, la question a
été posée en ce qui concerne les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest
d'expression et de tradition juridique anglaises. On peut également
citer l'effacement du fait régional et la difficulté pour l'État
d'accepter une décentralisation véritable. En France, la création des
départements en 1789 avait pour objet de faire disparaître les provinces
de l'Ancien Régime, ainsi que leur particularisme juridique, historique
et linguistique, considéré à l'époque comme une menace pour l'unité
nationale. Aujourd'hui encore, les régions françaises, qui sont une
sorte d'ersatz des provinces d'Ancien Régime continuent d'alimenter ce
débat qui oppose "régionalistes" et "départementalistes". Pour bien
comprendre les difficultés de la décentralisation au Cameroun, il faut
aussi explorer le contexte politique et social : la fragilité d'un État
toujours en construction, dont la légitimité est parfois contestée tant
aux frontières qu'à l'intérieur, et la récente crise des régions dites
"anglophones" en témoigne ; la crainte du pouvoir central de voir les
collectivités territoriales apparaitre comme une alternative crédible
aux yeux des populations ; la concurrence que suscite la cohabitation
entre le maire, les chefs traditionnels, les autorités administratives
locales et les dignitaires locaux du parti politique majoritaire, etc.,
sont autant d'éléments qui permettent de comprendre le contexte.
Libérer les collectivités territoriales du contrôle politique du pouvoir central
Le
Cameroun compte aujourd'hui 315 communes rurales, 45 communes
d'arrondissement et 14 communautés urbaines, dont des communes urbaines à
régime spécial. La particularité de ces communautés urbaines est
qu'elles sont dirigées par un exécutif (le délégué du gouvernement)
nommé par décret présidentiel, ce qui n'est pas sans créer parfois
quelques tensions avec les organes délibérants locaux, qui peuvent
appartenir à d'autres familles politiques. Le contexte politique ayant
suivi les élections municipales de 1996 (qui ont consacré la victoire de
l'opposition dans de nombreuses grandes villes du pays) illustre bien
cette situation. Notre sentiment est qu'il faut laisser respirer la
démocratie locale, en supprimant le régime des nominations, d'ailleurs
en voie de disparition en Afrique. Les réformes entamées dans les pays
comparables ont eu pour effet de généraliser l'élection des exécutifs
locaux au suffrage universel. Par ailleurs, c'est aussi l'occasion de
s'interroger sur l'utilité d'institutions telles que le Sénat dans notre
système institutionnel. Nous devons dépasser les legs du passé et
supprimer le Sénat, cela permettra d'affecter son budget de
fonctionnement à des projets de développement plus bénéfiques. En
revanche, dans l'intérêt du renforcement de notre système de
décentralisation, il est possible de créer une institution consultative
représentative des collectivités territoriales à l'échelle nationale.
Pour une décentralisation effective et efficace
Une
décentralisation effective peut être un formidable outil de
développement économique. Pour cela, nous identifions deux défis
fondamentaux à relever : premièrement, un découpage des régions en des
ensembles géographiquement et économiquement cohérents, qui ne tiennent
pas uniquement compte des particularismes culturels ou historiques, mais
reposent également sur la cohésion économique des territoires. Par
exemple, pourrait-on créer une grande région agricole dont les
frontières s'étendraient au-delà des deux rives du Moungo, c'est-à-dire
englobant le Littoral (francophone) et le Sud-Ouest (anglophone) ?
Deuxièmement, il faut sérieusement traiter la question des ressources
financières et humaines. En principe, le transfert de compétentes aux
collectivités territoriales s'accompagne d'un transfert de ressources
financières, essentiellement à travers la fiscalité et la dotation
générale de décentralisation. L'État a fait d'importants progrès dans le
transfert des compétences et des ressources financières. En pratique,
on constate néanmoins des dysfonctionnements administratifs qui nuisent
au développement de l'action des collectivités locales. Par exemple, on
sait que les trésoreries générales retiennent régulièrement une partie
de certaines recettes fiscales à reverser aux collectivités locales, ce
qui accentue leurs problèmes de trésorerie et ralentit leur action ; de
même, les crédits de la dotation générale de décentralisation ne sont en
pratique presque jamais entièrement décaissés. Il y a donc énormément
de verrous à faire sauter, et comme souvent, l'urgence n'est pas
financière, mais dans les pratiques de gouvernance. Si ces
dysfonctionnements doivent être superposés au niveau des régions dont la
mise en place n'est pas encore entièrement finalisée, il est évident
que cela conduira à une situation encore plus difficile.
Il faut
concevoir la décentralisation comme une opportunité de libérer les
énergies locales et de favoriser un développement des territoires basés
sur leur potentiel et de leur permettre de répondre aux aspirations de
base des populations (aménagement urbain, eau, électricité, salubrité
publique, culture, éducation, promotion des langues nationales, etc.).
L'État ne doit pas avoir peur du fait régional. Les particularismes
locaux et la diversité ne sont pas des obstacles à l'unité nationale.
Ils nous incitent à consolider les bases de notre nation, car c'est en
son sein et dans le respect de ses fondements que doivent librement se
manifester notre diversité culturelle, historique, sociologique et
politique ainsi que la vitalité économique de nos territoires.
Source: afrique.latribune.fr

