
Et ce n’est même pas le plus incroyable.
Si
vous croisiez James Patterson dans la rue, vous ne le reconnaîtriez
probablement pas. L’homme trimballe le physique d’un soixantenaire
américain type: polo bleu marine, jolie montre, lunettes discrètes et
tempes grisonnantes. James Ellroy a un visage aux traits singuliers,
J.K. Rowling des yeux bleu perçant, George R. R. Martin un look de vieil
ours des mers mais James Patterson, lui, se fond dans le décor. Il est
de ces personnes qui se promènent dans votre champ de vision sans que
votre œil ne s’arrête dessus.
James Patterson s’en fiche d’être remarqué. Qui sait même si ce
n’est pas ce qu’il préfère: que l’on ne sache pas qu’il vend plus de
livres que James Ellroy, J.K. Rowling et George R.R. Martin réunis. Car
depuis 2001, dans tous les classements, James Patterson reste l’écrivain le plus riche du monde.
L’auteur
est entré dans le Guinness des records, avec plus de 350 millions
d’exemplaires écoulés à travers le monde (si ce chiffre est difficile à
appréhender, disons à titre de comparaison que depuis le lancement de sa
carrière solo en 2003, Beyoncé a vendu 100 millions d’albums). Un bon
tiers de ses romans s’est déjà retrouvé dans le célèbre classement des
best-sellers de l’édition par le New York Times. Aujourd’hui encore, si
vous vous rendez sur le site du quotidien new-yorkais, à la page des
livres les plus vendus cette semaine, vous trouverez le nom de James Patterson dans le top 5. Cela fait une décennie qu’un livre sur 17 acheté aux États-Unis est signé de sa plume. Ses livres sont traduits dans près d’une quarantaine de pays, quoique sûrement beaucoup plus.
La platitude incarnée
Comment
expliquer alors que nous ne reconnaîtrions pas l’écrivain le plus riche
du monde? Est-ce de son propre fait (discret, il cultive une certaine
esthétique no-look) ou de notre faute (incultes que nous sommes)?
La réponse est peut-être plus déculpabilisante et nuancée: le problème,
comme souvent, c’est les autres.
L’homme ne refuse pas les interviews, qu’elles que soient leur nature. Il a même accepté qu’un journaliste du New York Times
assiste à une réunion organisée dans sa demeure de Palm Beach, en
Floride, en compagnie de ses grands éditeurs. Bien de sa personne, il se
montre en public dès lors qu’on le lui demande. Patterson ne cultive
pas le mystère de l’écrivain reclus ou bizarre. Nous sommes au contraire
dans le travers inverse: tout son être exsude la platitude. Il n’y a
rien de spécial à dire à propos de James Patterson. À tel point qu’on ne
peut même pas dire qu’il est écrivain… et pour cause: il n’écrit plus
ses livres.
La machine l’a dépassé, super-production de titres en
cascade destinée à inonder le marché. Et derrière ses best-sellers, le
vide. James Patterson n’est pas auteur. Il a une formule
prête-à-consommer mise au point pour servir d’outil de travail aux
petites mains. Ainsi il salarie une vingtaine de personnes capables
d’écrire chapitres courts et phrases concises en un temps record. De
fait, même Hollywood –pourtant peu condescendante dès lors que l’on
parle de billets verts– le méprise. James Patterson agace profondément
l’ensemble de la profession –à l’exception, bien entendu, de ses maisons
d’éditions.
Anticiper ce que les gens veulent
Aux dires d’écrivains (comme son ennemi juré Stephen King),
critiques littéraires et autres rats de bibliothèques, toute son œuvre
semble reposer sur une pauvreté du discours et des émotions. La formule
contient de l’action, et uniquement de l’action. L’homme n’a qu’une
seule ambition: créer des livres qui ne se reposent pas. Pour comprendre
comment il a développé ce talent hors-normes, il ne suffit pas de
s’inscrire à l’un de ses ateliers. Il faut plonger dans sa propre histoire.
Au journaliste David Caviglioli, Patterson confiait en novembre dernier pour l’Obs:
«La pub m’a appris beaucoup sur l’écriture. Comment accrocher les gens, les divertir. Ça m’a aussi appris à être un homme à idées. Pour chaque livre que j’écris, j’ai des idées pour trois ou quatre autres.»
En tant qu’ex-directeur de l’agence de publicité J. Walter
Thompson à qui l’on doit notamment les campagnes Kodak, Burger King ou
Toys’r’Us, Patterson a un talent naturel: il sait ce que les gens
veulent. Sa vraie nature est d’être capable d’anticiper leurs attentes.
Son but assumé n’est pas de décrocher un Nobel, mais bien d’amener plus de personnes à la lecture
et donc, de vendre plus de livres. Pour cela, il faut que ce soit
facile et que l’effort fourni par le lecteur soit minime. Tant pis pour
les haters.
Du côté des femmes
Dans
l’article publié dans L’Obs, on apprend les diverses méthodes de
travail de l’écrivain. Entre études de marché et spot marketing,
l’expert en communication peut également produire des synopsis à la
chaîne. Lorsqu’il comprend que le lectorat du polar se féminise par
exemple, il réfléchit à ce qu’il pourrait tenter. Puis il découvre que
son rival Johan Grisham vend mieux sur la côte Est des États-Unis. Ces
deux informations combinées, il se fraye un chemin là où il peut prendre
toute la place… et invente le Woman Murder Club, où une série de cinq femmes détectives enquêtent sur la côte Ouest.
Sa prochaine stratégie? Une collection intitulée BookShots
où des romans de moins de cent-cinquante pages seront vendus à 5 dollars
pièce. Ce qui est le plus surprenant, c’est qu’il semble réellement
aimer les livres. L’homme cite James Joyce, Gabriel Garcia Marquez et Günter Grass comme ses auteurs préférés. En 2014, il a lancé un film publicitaire
dénonçant la régression de la lecture aux États-Unis, juste parce qu’il
en avait envie et qu’il l’estimait nécessaire. La Patterson Family
Foundation verse chaque année des millions
de dollars à l’éducation, écoles et universités, pour inciter les
jeunes à lire. Tout ceci laisse à croire que
l’écrivain-qui-n’en-est-pas-un est plus complexe qu’il n’y paraît. Au
final, le plus grand mystère de James Patterson, c’est peut-être son
absence totale d’ego d’écrivain.

