Après avoir été de grands rivaux, Alassane Ouattara et Henri Konan
Bédié étaient les meilleurs alliés
de la dernière décennie à Abidjan.
Course au pouvoir et ambitions vont-elles sonner le glas de leur union ?
Les tensions entre les deux chefs inquiètent.
Le village n’avait jamais vu autant de monde. Ce
17 septembre 2014, sa place centrale est noire d’une foule survoltée.
Chefs religieux, notables et cadres politiques jouent des coudes pour
être au premier rang. L’espace de quelques heures, Daoukro est la
capitale politique de la Côte d’Ivoire. « Je donne des orientations
fermes pour soutenir ta candidature à l’élection présidentielle », lance
Henri Konan Bédié à Alassane Dramane Ouattara (ADO). Les militants
courent, dansent, hurlent leur joie. En renonçant à présenter un
candidat face au président sortant, il scelle le destin de la future
élection présidentielle. Vacarme et hystérie sont tels que beaucoup
n’entendent pas la suite.
« L’objectif, c’est d’aboutir à un parti unifié dénommé
PDCI-RDR, étant entendu que ces deux partis sauront établir entre eux
l’alternance au pouvoir dès 2020 », conclut Henri Konan Bédié sous les
applaudissements de son « jeune frère ». Le chef de l’État est tout
sourire, son second mandat est désormais quasi assuré. « Vous êtes un
homme de parole, de confiance, un homme d’État », répond-il à son aîné.
Mais ce jour-là, alors qu’ils écrivent ensemble leur prochaine victoire,
les deux hommes sèment les ingrédients de leur future discorde.
Un malentendu historique
« Le quiproquo a débuté à cet instant-là », admet un proche
du président. « Malentendu », « incompréhension » : dans les rangs de la
majorité, chacun reconnaît le malaise qui s’est désormais installé
entre le Rassemblement des républicains (RDR) et le Parti démocratique
de Côte d’Ivoire (PDCI), les deux poids lourds du Rassemblement des
houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP).
Nous choisirons le meilleur d’entre nous pour 2020 » répète Alassane Ouattara
Car, en privé, Alassane Ouattara assure qu’il n’a jamais été
question d’alternance. « Nous choisirons le meilleur d’entre nous pour
2020 », se plaît-il à répéter. Il voit en Bédié un habile tacticien.
« En 2015, même s’il avait présenté un candidat, nous aurions gagné au
premier tour. Le PDCI n’aurait eu que 15 % à 20 % des voix, et il serait
mort.
Cet appel leur a surtout évité de disparaître », traduit un
membre de son entourage. Quel pacte les deux chefs ont-ils réellement
conclu à Daoukro ? Ce secret est désormais l’un des mieux gardés du
pays. Impossible, en revanche, de dissimuler les rivalités
grandissantes. Avec la course à la présidentielle de 2020, la fin d’une
décennie d’idylle semble se profiler.
Fini les amabilités. Le 19 juillet, alors que Bédié est à Paris depuis deux mois, un remaniement ministériel est annoncé,
sans qu’ADO ait pris le soin d’en avertir son aîné, comme il en a
pourtant l’habitude, suivant une mise en scène bien rodée : il se rend
chez lui et, au milieu des dorures, des défenses d’éléphant et des
masques baoulés, chacun rivalise de compliments.
À la lecture des mots de Bédié, Ouattara est entré dans une colère noire
Le chef du PDCI partage alors ses analyses et n’est pas
avare de conseils. Alassane Ouattara a souvent déjà arrêté son choix,
mais le rituel permet à Bédié de le valider publiquement. Rien de tel
cette fois-ci. Depuis l’interview du patron du PDCI à Jeune Afrique,
en juin – « Le candidat du RHDP sera issu du PDCI », affirme alors le
Sphinx –, les deux hommes ne se parlent presque plus. À la lecture des
mots de Bédié, Ouattara est entré dans une colère noire.
Alors c’est sans prévenir qu’il redistribue sept maroquins.
Le PDCI perd notamment la Défense et la Fonction publique, et n’a plus
aucun ministère régalien. Au sein du parti, on grimace, beaucoup se
sentent réduits à de la simple figuration.
Juste avant le départ de Bédié en France, ADO avait tout de
même pris soin de lui envoyer son vice-président. Haut responsable du
PDCI, Daniel Kablan Duncan a la confiance du chef de l’État. Il est sans
doute le mieux placé pour jouer l’émissaire entre les deux présidents
(lire pp. 24-25). Alors que les journaux ivoiriens font déjà leurs choux
gras des rivalités en vue de 2020, Duncan est venu prôner le silence.
« Il est trop tôt pour parler de succession, il faut laisser le
gouvernement travailler. » Voilà le mot d’ordre du moment.
Rabibochages ratés
« Bédié disait qu’il était d’accord pour mettre en place
l’omerta. Et, quelques jours plus tard, il met les pieds dans le plat
avec joie ! » s’énerve un notable du RDR. Au sein du parti présidentiel,
l’agacement est d’autant plus fort que beaucoup ont le sentiment que le
vieux politique profite des difficultés consécutives aux mutineries de
janvier et de mai, qui ont malmené le pouvoir.
Mais la riposte ne se fait pas attendre très longtemps. S’il
menace en Conseil des ministres de faire sortir les membres du PDCI de
son gouvernement, Alassane Ouattara s’en prend finalement à d’autres
figures de l’ancien parti unique.
Le 12 juillet, Jean-Louis Billon est suspendu de ses
fonctions de président du conseil régional du Hambol (Centre-Nord),
tandis qu’Emmanuel Niamien N’Goran, souvent présenté comme le dauphin de
Bédié, est prié de quitter la tête de l’Inspection générale d’État.
Encore une fois, le chef baoulé n’a pas été consulté, et il n’a pas vu
le coup venir.
Parfois, Bédié se croit coprésident. Ouattara lui a fait comprendre qu’il n’y a qu’un patron », commente un ministre
S’il s’agit officiellement de calmer une crise politique
régionale – Billon est contesté par une partie des élus locaux – et de
réagir à la défaite de N’Goran aux législatives de décembre 2016, en
coulisses, personne ne semble croire à ces versions. Tout le monde
comprend qu’il s’agit là d’une mise en garde, ADO espère ainsi mettre
fin aux ardeurs des uns et des autres. « De quoi a-t-on besoin lorsqu’on
est politique ? De pouvoir, d’honneurs et d’argent. On leur a enlevé un
peu des trois. Parfois, Bédié se croit coprésident. Ouattara lui a fait
comprendre qu’il n’y a qu’un patron », commente un ministre.
Ainsi, ces derniers temps, les langues se délient de part et
d’autre, et les attaques se font plus rudes. Les uns pourfendent un
Bédié vénal qui n’aime que cigares, cognac et flagornerie. Les autres
dépeignent un Ouattara froid et manipulateur. Le résultat d’années de
haines ressassées et pas toujours dépassées.
L’ami ennemi
Rivalités, trahisons, alliances et rabibochages : depuis la
mort de Félix Houphouët-Boigny, la relation entre les deux hommes scande
l’histoire de la Côte d’Ivoire. Leur rencontre remonte au début des
années 1960, aux États-Unis. Bédié, alors trentenaire, est déjà
ambassadeur à Washington lorsque son cadet vient y étudier.
Le grand frère de Ouattara, Gaoussou, qui est un ami du
diplomate, les présente. Bédié prend alors le jeune Alassane sous sa
protection. Mais Ouattara grandit. Lorsque les deux hommes se retrouvent
dans les années 1990 à Abidjan, l’enfant de Kong est devenu le Premier
ministre d’un Félix Houphouët-Boigny de plus en plus affaibli par la
maladie.
Lorsque Bédié est renversé par un coup d’État en 1999, ses proches y voient ainsi la main de son plus fervent adversaire
Le technocrate n’en fait plus mystère, il se rêve au sommet
de l’État. Des ambitions que Bédié, dauphin constitutionnel, goûte peu.
Devenu président à la mort du « Vieux » en 1993, il ressuscite le
concept d’« ivoirité » et parvient à écarter son rival de l’élection de
1995. Les deux camps sont à couteaux tirés. Lorsque Bédié est renversé
par un coup d’État en 1999, ses proches y voient ainsi la main de son
plus fervent adversaire. Un passé aujourd’hui « pardonné » mais pas
« oublié ».
Il faudra un ennemi commun pour les réconcilier. Ce sera
Laurent Gbagbo. En 2000, le socialiste s’est installé au palais
présidentiel. Pour lui faire face, encouragés par leurs épouses, qui
s’entendent bien, les hommes et leurs partis se rapprochent dès 2003. Un
an plus tard, le RDR et le PDCI manifestent main dans la main.
La répression est féroce, au moins 120 personnes sont tuées,
selon les Nations unies. L’alliance est scellée dans le sang. Quelques
mois plus tard, ils créent le RHDP pour reconquérir le pouvoir en 2010.
Finalement, ils brigueront la magistrature suprême chacun de leur côté.
Ouattara l’emporte au premier tour. Après quelques tergiversations,
Bédié rallie Ouattara au second tour et lui donne un avantage définitif.
Un risque de scission
Au sein du PDCI, beaucoup estiment que les circonstances
sont alors exceptionnelles. « C’était comme lorsque le Premier ministre
français Lionel Jospin avait appelé à voter pour le président Jacques
Chirac contre Jean-Marie Le Pen. Comme un seul homme, nous sommes tous
allés voter Ouattara contre Gbagbo. Mais désormais, ce n’est plus
possible », explique l’une des figures du parti.
Pour les cadres de l’ancien parti unique la survie du parti est en jeu : Bédié ne peut plus se coucher devant Ouattara
Qualifiés d’irréductibles lors de la présidentielle de 2015,
les cadres de l’ancien parti unique sont désormais de plus en plus
nombreux à faire savoir leur exaspération et leur soif de pouvoir. Après
dix ans de présidence du Front populaire ivoirien (FPI) puis dix ans de
RDR, en 2020, c’est à leur tour, estiment-ils.
Aux législatives de décembre 2016, les nombreuses
candidatures indépendantes sont venues conforter les impatients.
L’important taux d’abstention et le peu de mobilisation des militants
ont accentué la pression sur leur direction. Pour eux, la survie du
parti est en jeu : Bédié ne peut plus se coucher devant Ouattara.
Intrigues, négociations, bras de fer, un grand poker menteur
a débuté. Sur l’échiquier politique, chacun cherche à placer ses pions
sans trop se dévoiler. Alors que l’alliance entre Ouattara et Guillaume
Soro bat de l’aile, Bédié ne cesse de souligner sa proximité avec
l’ancien chef rebelle des Forces nouvelles, accueillant deux fois en
moins d’un mois « son protégé » dans son appartement du XVIe
arrondissement parisien.
Des discussions sont aussi entamées entre des cadres du PDCI
et des proches de Laurent Gbagbo. Le plus vieux parti ivoirien est
tiraillé entre ses différents clans, le risque de scission plane. Un
chamboulement qui ne déplaît pas à tout le monde au RDR.
Au sein du parti présidentiel, certains se délectent à
l’idée d’une éventuelle rupture. Beaucoup attendent que Bédié franchisse
le Rubicon. Sûrs de leurs forces et confortés par une base qui n’a
jamais vraiment adhéré à l’alliance avec le PDCI, les plus durs
fourbissent leurs armes et espèrent en découdre. Un regain de tension
qui inquiète nombre d’observateurs.
Pris dans un étau
L’une des épreuves de vérité devrait être la création du
parti unifié. Ce sera dans l’année qui vient ou ce ne sera jamais,
chuchote-t-on désormais. Maintes fois annoncée ces trois dernières
années, la fusion ne cesse d’être reportée. Mais elle n’est toujours pas
enterrée. Si personne ne l’envisage avec enthousiasme, certains
estiment néanmoins qu’il en va du maintien au pouvoir des deux alliés.
Les deux états-majors ne semblent pas vouloir se résoudre à
la rupture. Pris dans un étau, entre les « faucons » et les « colombes »
de chacun de leurs partis (ainsi que sont surnommés les partisans de la
réconciliation et les adeptes de la rupture), Ouattara et Bédié donnent
des gages à chacun et cherchent à ne froisser personne.
Ces derniers temps, les audiences se sont donc multipliées
dans la résidence française du patron du PDCI. Ainsi, le chef baoulé a
reçu Emmanuel Niamien N’Goran, tout juste limogé et réfractaire au RHDP,
le 23 juillet, après avoir posé, la veille, aux côtés de Daniel Kablan
Duncan, fervent partisan de l’alliance avec Ouattara.
Malgré les tensions, privilèges et honneurs ont été maintenus
Le défilé devrait se poursuivre, mais cette fois-ci à
Abidjan. Le 30 juillet, après plus de deux mois loin du pays, Bédié
devait regagner la Côte d’Ivoire à bord d’un avion de la République
prêté gracieusement par Ouattara. Malgré les tensions, privilèges et
honneurs ont été maintenus.
« Un chemin tortueux n’a jamais déformé le bassin. » Il se
raconte que cette expression était l’une des préférées de Félix
Houphouët-Boigny. Le proverbe pourrait aujourd’hui convenir également à
son successeur, car bien malin celui qui sait ce que fera Bédié dans
quelques mois.
Même ses plus proches ont appris que le vieux chef peut dire
une chose et faire sans trembler son contraire. Dans le parti, on se
souvient qu’en 2013 Bédié avait adoubé la décision du 12e congrès de
présenter un candidat PDCI à la présidentielle, avant de la fouler aux
pieds un an plus tard. Des réponses pourraient arriver à la
mi-septembre. Le Sphinx a déjà prévenu ses proches : il donne
rendez-vous pour le troisième anniversaire de son appel de Daoukro, à
l’occasion duquel il a prévu de prendre alors la parole.
Liés par les épreuves, à 83 et 75 ans, les chefs se
livreront-ils à un nouveau face-à-face ? Les deux hommes ne savent que
trop bien où leurs divisions ont mené le pays par le passé.
Qui pour 2020 ?
Au PDCI : Daniel Kablan Duncan, Jean-Louis Billon, Charles Koffi Diby
Au RDR : Amadou Gon Coulibaly, Guillaume Soro, Hamed Bakayoko
Chronologie des rapports compliqués entre Ouattara et Bédié
7 décembre 1993 : Décès de Felix Houphouet-Boigny, entre Ouattara et Bédié, les rivalités s’aiguisent
22 octobre 1995 : Victoire d’Henri Konan Bédié lors d’une présidentielle à laquelle Ouattara est empêché de participer
1er août 1999 : Ouattara devient président du RDR et candidat à la magistrature suprême
24 décembre 1999 : Coup d’État de Robert Gueï contre Henri Konan Bédié
22 octobre 2000 : Victoire de Laurent Gbagbo à la présidentielle
25 mars 2004 : Violente répression de la marche commune des militants RDR et PDCI à Abidjan
18 mai 2005 : Création du RHDP, liant le RDR et le PDCI
7 novembre 2010 : Ralliement de Bédié à Ouattara pour le second tour de l’élection présidentielle
28 novembre 2010 : Victoire d’Alassane Ouattara à la présidentielle
17 septembre 2014 : Appel de Daoukro, Bédié renonce à présenter un candidat à la présidentielle de 2015
Source: Jeune Afrique

