Forte d’une mobilisation sans précédent au Mali, l’opposition se
sent pousser des ailes. Accords de
paix, insécurité, Constitution… le
leader de l’URD ne mâche pas ses mots à l’égard du chef de l’État.
Depuis son entrée en fonction il y a quatre ans, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) n’a jamais été confronté à une telle fronde populaire.
En voulant réviser la Constitution pour « moderniser les
institutions », le chef de l’État a déclenché l’ire de ses opposants.
Mi-juin, à Bamako, une manifestation inédite de plusieurs milliers de
personnes l’a contraint à faire machine arrière et à repousser sine die
le référendum initialement prévu le 9 juillet. Depuis, l’opposition a réussi à mobiliser de nombreux partisans à plusieurs reprises.
À un an de la prochaine présidentielle, prévue fin
juillet 2018, le chef de file de l’opposition et président de l’Union
pour la république et la démocratie (URD), Soumaïla Cissé,
entend surfer sur cette nouvelle vague de contestation. Il a une
revanche à prendre sur l’homme qui l’avait battu au second tour en 2013.
Jeune Afrique : Pourquoi êtes-vous opposé au projet de révision constitutionnelle d’Ibrahim Boubacar Keïta ?
Soumaïla Cissé : Ce projet n’est pas
consensuel. Il a été lancé par le chef de l’État sans consultations et
rédigé par des experts qui n’avaient aucun mandat des forces vives du
pays.
Le peuple n’aura plus le droit à la parole si cette Constitution est adoptée
Sur le fond, cette révision avait pour but d’intégrer
certains engagements pris lors de l’accord d’Alger [signé avec les
groupes rebelles du Nord en 2015], notamment sur les questions de
décentralisation. Mais les députés ont estimé à l’unanimité que ces
dispositions contribuaient à diviser le pays et menaçaient la cohésion
nationale. Ils ont donc formulé des amendements pour qu’ils soient
retirés. Pour le reste, ce texte vise essentiellement à un renforcement
exorbitant des pouvoirs du chef de l’État.
N’est-il pas nécessaire de moderniser les institutions, comme l’affirme le pouvoir ?
Bien sûr, mais que veut dire « moderniser » ? Le peuple
n’aura plus le droit à la parole si cette Constitution est adoptée. Le
vote des deux tiers des parlementaires suffira pour la modifier, or un
tiers des sénateurs seront nommés par le président de la République. Il
pourra donc la transformer à sa guise. Il bénéficiera aussi d’une
impunité totale, car il ne pourra être mis en accusation qu’en cas de
haute trahison. Enfin, il nommera le président de la Cour
constitutionnelle, l’institution chargée de trancher les litiges
électoraux et de proclamer les résultats.
Pourquoi réclamer le retrait « pur et simple » de ce projet ? Est-il impossible de parvenir à un texte consensuel ?
Ce projet ne traite plus des problèmes liés à l’accord
d’Alger, puisque les députés se sont opposés à la régionalisation. La
révision n’est donc plus opportune. Le pouvoir ne s’y accroche que pour
renforcer son emprise.
Pourquoi ne pas laisser aux Maliens la possibilité de s’exprimer sur ce texte via un référendum ?
Il aurait fallu les consulter avant ! La première chose à
faire était de leur expliquer ce projet. Cela a été fait pour les
réformes de 1992, 2001 et 2011. Pourquoi avons-nous découvert ce texte à
l’Assemblée nationale ? Le peuple est en droit de s’interroger quand
son président lui cache des choses de la sorte.
Les Maliens sont en colère à cause des mensonges accumulés depuis deux ans
L’opposition à ce projet de révision a provoqué une
mobilisation populaire inédite à Bamako ces dernières semaines. Comment
l’expliquez-vous ?
Nous n’avons jamais connu de telles manifestations depuis
1960. Les Maliens sont en colère à cause des mensonges accumulés depuis
deux ans. On nous a promis la paix après la signature de l’accord
d’Alger, après l’installation des autorités intérimaires, après la
création de bataillons mixtes avec les groupes armés, après la
Conférence d’entente nationale… Tout cela a été fait, et la paix n’est
toujours pas là.
Cela peut-il déboucher sur un mouvement de contestation plus large ?
Le mouvement est déjà large. Nous avons organisé trois
manifestations. La dernière marche, le 15 juillet, a réuni encore plus
de monde que la première, le 17 juin. La mobilisation ne faiblit pas
malgré l’hivernage, le blocage des réseaux sociaux et les petites
manigances destinées à empêcher les gens de manifester… Les Maliens sont
déterminés et veulent que ce projet soit retiré. Il faut que le
président accepte le dialogue. Sinon, nous ne pourrons pas avancer. Il y
a un déficit énorme de communication de la part du chef de l’État. Une
réforme aussi importante ne peut être menée en catimini. C’est aussi une
question de respect du peuple.
Nous sommes à un an de la prochaine présidentielle,
IBK va très probablement se représenter. Que retenez-vous de positif
dans son bilan depuis quatre ans ?
En matière de communication, de cohésion sociale, de
sécurité, ou encore d’investissements, je ne vois rien de saillant. Sans
parler des problèmes sociaux cruciaux comme l’éducation et la santé, où
tout va à vau-l’eau. On ferme des écoles et des dispensaires. J’ai beau
chercher quelque chose de positif, je ne trouve pas.
Sans cessez-le-feu, il est impossible de parler de progrès dans le processus de paix
Quel est votre principal reproche à l’égard du président ?
Ne pas respecter la parole donnée. Dans une société comme la
nôtre, c’est inacceptable. Il a été élu en disant qu’il ramènerait la
sécurité. Or les groupes armés signataires de l’accord de paix
continuent de s’entre-tuer. Sans cessez-le-feu, il est impossible de
parler de progrès dans le processus de paix. Il y a aussi des problèmes
de gouvernance, avec du népotisme et des contrats surfacturés…
Aurait-il pu faire mieux dans une situation pareille ? Le Mali était à terre quand il est arrivé au pouvoir…
Voilà quatre ans qu’IBK a été élu. À l’époque, le centre du
Mali était en paix, et nous pouvions encore aller à Kidal : il y avait
un gouverneur, et les routes étaient ouvertes. Aujourd’hui, tout le
monde est en danger. Il n’y a plus d’administration au nord de Ségou. La
situation actuelle est la pire que le Mali ait jamais connue.
Quelle mesure d’urgence pourrait-il prendre selon vous ?
Il faut que le président s’adresse à la population. Nous ne
savons rien de ses intentions. Il doit nous dire où nous allons et
quelle est sa stratégie.
Comment faire pour accélérer la mise en œuvre de l’accord de paix ?
Nous tournons en rond. Le comité de suivi se réunit
régulièrement, mais rien n’en sort. La première mesure serait d’évaluer
la sincérité de ses signataires. Est-ce que tout le monde veut la paix ?
Il faut d’abord répondre à cette question. Ensuite, chacun doit
s’impliquer au plus haut niveau.
Comment régler les problèmes sécuritaires dans le centre du pays ?
Tous se focalisent sur le Nord et l’accord d’Alger, mais le
Centre est dans une situation critique, avec des violences
communautaires régulières et préoccupantes. Certaines populations sont
stigmatisées en raison de leur appartenance ethnique. Malheureusement,
ces zones sont livrées à elles-mêmes.
Êtes-vous favorable à la présence des troupes de l’ONU et de Barkhane sur le sol malien ?
Une intervention étrangère doit toujours être le plus courte
possible. Mais il faut reconnaître que, sans ces soldats, la situation
serait pire.
Ma principale préoccupation est la stabilité de notre pays
La force conjointe du G5 Sahel peut-elle améliorer la situation ?
D’abord, je n’ai pas compris pourquoi le G5 Sahel n’a pas
été élargi au Sénégal, voire à l’Algérie. Le Sénégal fait partie de
l’ensemble sahélien, et il contribue déjà fortement en nombre de soldats
à la Minusma [Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies
pour la stabilisation au Mali]. Plus largement, la première difficulté
du G5 Sahel est posée par son financement. Il faut que ses membres
puissent se faire aider par des pays qui participent déjà à la stabilité
de la région pour que sa force conjointe fonctionne.
Êtes-vous favorable au dialogue avec les jihadistes maliens, à commencer par Iyad Ag Ghaly ?
Qu’y a-t-il à discuter avec lui ? Iyad Ag Ghaly et ses
hommes sont allés trop loin dans la radicalisation. Il faut leur faire
face de façon déterminée.
Serez-vous candidat en 2018 ?
Le moment n’est pas venu de me prononcer. Ma principale
préoccupation est la stabilité de notre pays. Face à la colère des
jeunes, à l’insécurité et au risque de dislocation du pays, les
ambitions personnelles doivent être mises de côté. Nous avons un an
devant nous. Le moment viendra où nous devrons y réfléchir car nous
avons des solutions réelles pour améliorer la situation.
Vous avez aussi une revanche personnelle à prendre sur IBK…
Ce n’est pas une question de revanche. Il est malheureux que
la gouvernance actuelle soit aussi catastrophique. Nous ne travaillons
pas contre quelqu’un, mais pour proposer une alternative.
Source: Jeune Afrique

