La colère gronde dans les deux provinces qui ont symboliquement
proclamé leur indépendance le
1er octobre. Elle a pris de court la
classe politique traditionnelle. Du côté du pouvoir comme de
l’opposition, les « durs » tiennent le haut du pavé.
Il n’y a toujours pas un chat dans les rues de Bamenda
dans le nord-ouest du Cameroun. Des patrouilles de l’armée vont et
viennent sur des avenues désertes. Les banques et les commerces gardent
leurs rideaux baissés. L’épicentre de la révolte anglophone a des
apparences de ville abandonnée. Le 1er octobre, la proclamation
symbolique d’indépendance a été violemment réprimée par les forces de l’ordre : 10 morts selon le gouvernement, 17 selon Amnesty international,
100 selon le Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique
centrale (Redhac). Depuis, plus rien ne bouge, comme si le pays était
saisi de tétanie. « Il n’y a rien d’autre à faire que d’attendre, assure
un avocat. Rien ne peut bouger tant qu’il n’est pas rentré. »
« Il », c’est le président camerounais, Paul Biya. Il a
quitté son pays le 17 septembre pour se rendre à l’Assemblée générale de
l’ONU, puis s’est envolé en Suisse pour un séjour privé. Le 6 octobre, à
l’heure où nous écrivions ces lignes, il n’était toujours pas rentré,
et rien ne filtrait de l’hôtel genevois où le chef de l’État a ses
habitudes – un établissement dont les activistes de la diaspora aiment
de temps à autre perturber la tranquillité.
En son absence, personne au gouvernement ne paraît en mesure
d’assumer la responsabilité de ce qui s’est passé dans l’ancien
Cameroun britannique. Le Premier ministre, Philémon Yang, lui-même
anglophone, n’a fait aucune déclaration et n’a pas pris part aux
contre-manifestations organisées par le pouvoir. Le ministre de la
Communication s’est certes montré offensif, mais contre les médias. Fin
septembre, Issa Tchiroma a fait une tournée des rédactions télé pour
mettre les journalistes en garde : « Si vous donnez la parole aux
sécessionnistes, je fermerai votre télévision ! »
Aucun des poids lourds connus n’est parvenu à récupérer l’insurrection pour en tirer un bénéfice politique
Le RDPC (Rassemblement démocratique du peuple camerounais),
le parti au pouvoir, a organisé des marches pour l’unité nationale et
pour la paix dans les grandes villes francophones. On y a vu les
ministres au profil politique, dont le ministre d’État chargé de la
Justice, Laurent Esso, et le ministre de l’Enseignement supérieur,
Jacques Fame Ndongo – deux proches collaborateurs et bon connaisseurs
des méthodes de ce président qui gouverne à distance.
Une opposition inaudible
En face, l’opposition a également tenté d’exister. En vain.
Inaudible, elle n’est jamais parvenue à s’imposer dans le jeu : il y a
un an, ce sont des corporations d’enseignants et d’avocats qui ont déclenché la grève
– seuls, sans l’aide d’aucun parti. Leur emboîtant le pas, les
populations sont descendues dans les rues sans que, là encore, le mot
d’ordre ait été lancé par les adversaires traditionnels du pouvoir.
Ceux-ci ont même plutôt paru pressés de rejoindre – voire de capter – le mouvement. Et c’est ainsi que Joseph Mbah Ndam, le président du groupe parlementaire du Social Democratic Front
(SDF), s’est retrouvé sommé de démissionner de son mandat de député par
une foule qui a déferlé dans sa résidence de campagne. Sous la
pression, ce parlementaire madré a promis du bout des lèvres, mais ne
s’est pas exécuté.
C’est un fait : aucun des poids lourds connus n’est parvenu à récupérer l’insurrection pour en tirer un bénéfice politique. L’opposant emblématique John Fru Ndi
dit avoir tenté en vain d’alerter le chef de l’État sur la menace que
la montée des opinions sécessionnistes faisait peser sur l’unité
nationale. « Maintenant, estime le fondateur du SDF, il est trop tard. »
Maurice Kamto, Jean-Jacques Ekindi ou Kah Walla ont donné
des conférences de presse et publié des communiqués appelant au dialogue
mais sont demeurés peu audibles. Affaiblis et gênés aux entournures,
les leaders reconnaissent la légitimité des revendications anglophones
mais préfèrent prendre leurs distances avec l’idée de séparatisme. Dans
cette atmosphère de suspicion généralisée, le choix est vite fait :
mieux vaut passer pour faible que risquer d’apparaître comme
antipatriote, voire de cautionner la sécession orchestrée par des
« terroristes ».
Cameroun indivisible à tout prix
Pendant les événements de Bamenda,
francophones et anglophones s’écharpaient sur… les réseaux sociaux. Et
les assauts verbaux étaient d’une rare violence, les anglophones
accusant les francophones de les déshumaniser. Bernard Okalia Bilai, le
gouverneur de la région du Sud-Ouest, n’avait-il pas maladroitement
déclaré : « Si les chiens continuent à aller dans la rue pour mordre,
ils vont rencontrer les forces de l’ordre. »
À ceux qui s’indignent que des personnes soient tuées pour
une déclaration symbolique d’indépendance, des internautes
particulièrement véhéments, réunis autour du slogan « le Cameroun est un
et indivisible », répondaient que l’unité nationale n’avait pas de
prix. Assurément, les événements du 1er octobre laisseront des stigmates
difficiles à effacer dans les esprits.
Le bilan sanglant de cette journée d’émeute n’a pas échappé
aux partenaires du Cameroun, dont la France, qui presse le pouvoir
d’ouvrir le dialogue. « Nous encourageons le règlement des tensions
actuelles par le dialogue, en vue de répondre, de manière pacifique et
concertée, aux préoccupations de toutes les parties, dans le respect de
l’unité et de l’intégrité du pays », a déclaré le ministère français de
l’Europe et des Affaires étrangères.
Loin de démobiliser les frondeurs, les arrestations de leurs camarades les ont radicalisés
Même le quotidien gouvernemental Cameroon Tribune
a souligné la nécessité d’un dialogue. Mais il ne s’agit pour l’heure
que d’une éventualité dont on n’est pas sûr qu’elle se concrétisera.
« Le président Biya n’a pas le goût des palabres de réconciliation. Il
privilégie les négociations secrètes et les débauchages de certains
meneurs pour diviser et affaiblir les frondeurs », confie un
politologue.
Cette diplomatie parallèle a pour l’instant échoué. Certes,
le pouvoir a cédé à certaines des exigences du Cameroon Anglophone Civil
Society Consortium (CACSC), le regroupement de syndicats qui a lancé la
grève à l’origine de l’insurrection. Yaoundé a consenti à la traduction
des textes Ohada (Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit
des affaires) en anglais et à la création d’une section common law à l’école de magistrature.
Le gouvernement a aussi tenté de pallier les inégalités
dénoncées par les mécontents en créant, le 23 janvier dernier, une
Commission nationale de promotion du bilinguisme et du multiculturalisme
(CNPBM), chargée d’assurer le suivi et la mise en œuvre des
dispositions constitutionnelles faisant de l’anglais et du français deux
langues officielles d’égale valeur au Cameroun.
Une tournure calamiteuse
Des syndicalistes ont été arrêtés, accusés de terrorisme et
incarcérés. Mais Paul Biya s’est très vite rendu compte que le remède
judiciaire était pire que le mal. Loin de démobiliser les frondeurs, les
arrestations de leurs camarades les ont radicalisés. À leur sortie de
prison, le président et le secrétaire général du consortium, Felix Agbor
Balla Nkongho et Fontem Neba, ont pu constater que leur proche
compagnon Wilfred Tassang avait renoncé au fédéralisme pour désormais
frayer avec les sécessionnistes. Humiliés, délégitimés, ils se font
discrets alors que les séparatistes haussent le ton.
Et en attendant que le chef de l’État sorte de son silence,
toutes les questions restent en suspens : avec qui le gouvernement
discutera-t-il ? De quoi, d’ailleurs, pourrait-on discuter ? De la
décentralisation telle que prévue par la Constitution de 1996 et dont
les textes d’application auraient pu permettre d’éviter la crise
actuelle ? Ou du retour au fédéralisme ? Et si cette option est retenue,
aurait-on deux, quatre ou dix États ?
« Il ne faut pas déconnecter la tournure calamiteuse prise
par cette crise de l’agenda politique », prévient le juriste Akere Muna.
Cet ancien bâtonnier de l’ordre des avocats, candidat à la prochaine
élection présidentielle, affirme qu’il est temps pour le
président Biya de se retirer. Avant même le début de la fronde, il
pensait déjà que l’heure était venue de porter un anglophone à la tête
du pays dès 2018. Une éventualité qui permettrait à coup sûr d’enlever
l’argument de la discrimination aux tenants de la partition… Mais en
l’absence du chef, le Cameroun est contraint aux spéculations.
De quoi l’Ambazonie est-elle le nom ?
À l’origine, l’Ambas est une baie du golfe de Guinée, dans
la province du Sud-Ouest. L’Ambazonie rêvée des indépendantistes épouse
les contours territoriaux de l’ex-Southern Cameroons. Convaincus de leur
capacité à s’en sortir par eux-mêmes, ses citoyens virtuels ont un
hymne, et leur drapeau a été hissé sur plusieurs localités du Cameroun
anglophone. Ils ont même un président autoproclamé, Julius Sisiku Ayuk
Tabe, un ingénieur informaticien formé à l’université de Sheffield, en
Angleterre, mais qui vit et travaille aux États-Unis. Le 22 septembre,
700 manifestants habillés aux couleurs de cet État virtuel ont assiégé
l’hôtel new-yorkais où résidait le président camerounais en scandant
« Biya must go! ». Preuve que, chez beaucoup, les revendications
séparatistes ou fédéralistes reposent avant tout sur une profonde
aspiration à l’alternance.
Source: Jeune Afrique

