Le calme est revenu à Bouaké. Mais par deux fois, le 4 et le 9
janvier dernier, des affrontements entre
corps armés ont plongé la
deuxième ville du pays dans la peur. Décryptage.
Après de nouveaux incidents entre militaires et éléments du CCDO, une unité d’intervention mixte, signalés mardi 9 janvier à Bouaké, le calme est revenu ce mercredi matin. La semaine dernière déjà, des tirs avaient été échangés près d’une base militaire à Bouaké, réveillant les divisions au sein de l’armée.
Quels sont les protagonistes ?
La 3e région militaire de Bouaké regroupe plusieurs corps
armés : le bataillon d’artillerie sol-sol (Bass) et bataillon
d’infanterie. Depuis 2015, une unité du Centre de coordination des opérations décisionnelles (CCDO)
est également déployée dans la seconde ville du pays. Cette force mixte
composée de policiers, de gendarmes et de militaires a été créée en
2013 par la présidence, sur recommandation d’un cabinet américain. Le
CCDO répond du ministère de la Défense et de celui de l’Intérieur, mais
son quartier général est situé dans les locaux du ministère de
l’Intérieur. Elle est commandé par un policier, lui-même secondé par un
militaire. Le CCDO était d’abord cantonné à Abidjan, avant d’être
déployé à Bouaké et Yamoussoukro depuis 2015.
Les premiers incidents ont eu lieu dans la nuit du 4 au 5 janvier. Ils opposent des éléments du Bass et des hommes du CCDO. Le 9 janvier, quelques dizaines de soldats du Bass tirent en l’air autour du troisième bataillon militaire d’infanterie, situé dans le quartier Sokoura, au nord de la ville, tentant vraisemblablement de pousser d’autres militaires à sortir du camp. Sans succès. Dans la soirée, ils prennent la direction de la base du CCDO. Une annexe est brûlée, des voitures incendiées et une personne légèrement blessée.
Pourquoi se sont-ils affrontés ?
Tout commence par un différend personnel entre un soldat et
un membre du CCDO. Des coups de feu sont tirés et manquent de toucher
Amoudé Traoré, chef des opérations et de la cellule de renseignements du
CCDO. En réaction, ce dernier tente de procéder à l’interpellation du
soldat impliqué, ce que les militaires ne tolèrent pas. Voici pour
l’élément déclencheur. Mais cet événement a en fait servi d’excuse aux
militaires pour s’en prendre à Amoudé Traoré. « Il se murmurait depuis
un moment qu’ils voulaient lui faire la peau », affirme un responsable
militaire.
Amoudé et ses hommes en faisaient trop. Ils ne répondaient qu’au ministre de l’Intérieur et racontaient des contre-vérités sur les militaires
Amoudé Traoré est un ancien rebelle des Forces nouvelles (FN). Il a servi à Bouaké sous la direction de Chérif Ousmane
dont il fut le chef de la sécurité. En 2011, à la fin de la crise
post-électorale, Amoudé n’intègre pas l’armée. Ce n’est qu’à l’occasion
des premières mutineries de novembre 2014 qu’il refait surface à Bouaké,
faisant office de médiateur. Un rôle qui semble convaincre le ministère
de l’Intérieur de lui conférer une fonction officielle au sein du CCDO,
lors de son déploiement dans la seconde ville du pays en 2015. Sur
Facebook, Amoudé affiche sans complexe sa proximité avec Hamed Bakayoko, ministre de l’Intérieur, avant d’être nommé à la Défense en 2017.
L’unité d’Amoudé sera notamment active dans la gestion des manifestations des démobilisés mi-2017.
Composée de civils armés et d’éléments du CCDO, elle ne sera jamais
acceptée par les militaires. « Amoudé et ses hommes en faisaient trop.
Ils ne répondaient qu’au ministre de l’Intérieur et racontaient des
contre-vérités sur les militaires. Certains se voyaient convoqués à
Abidjan à cause de ça », raconte le responsable militaire précédemment
cité. Certains militaires contactés par J.A. accusent même cette unité
« de faire du racket ».
Faut-il craindre une nouvelle mutinerie ?
Si certains médias ivoiriens ont fait état de tracts dans
lesquels les militaires impliqués dans ces incidents auraient réclamé le
paiement de primes, aucune source ne permet de le confirmer. Ces
événements, qui pourraient être décrit comme des incidents isolés, sont
surtout les divisions au sein de l’armée. Des divisions qui furent déjà
une des causes des dernières mutineries.
Il n’y a pas une armée, mais des armées dans l’armée
D’un côté, les corps d’élite créés par Alassane Ouattara
depuis la fin de la crise, qui ont la confiance du pouvoir et
travaillent dans les meilleures conditions : les forces spéciales, le
GSPR (Groupement de sécurité de la présidence de la République) et le
CCDO. De l’autre, une armée « sociale » que l’on cherche à contenter
pour éviter toute mutinerie, mais que personne n’arrive à contrôler. En
somme, il n’y a pas une armée, mais des armées dans l’armée.
Censée mettre fin à cette situation, la mise en oeuvre de la
loi de programmation militaire a pris du retard. Elle prévoit notamment
une réduction des effectifs qui avoisinaient les 23 000 hommes fin
2016, pour plus de la moitié d’officiers et de sous-officiers. Fin 2017,
991 militaires ont volontairement accepté de partir à la retraite
moyennant une indemnité. Le processus doit, en théorie, se poursuivre.
D’ici à 2020, 4 400 militaires devront ainsi faire de même, à raison de 1
100 soldats par an.
Les récents événements prouvent que la mise en place de la
réforme du secteur de sécurité est primordiale. Mais qu’elle pourrait se
révéler périlleuse.
Source: Jeune Afrique

