
Les avions de chasse français auraient conduit une « vingtaine de
frappes » et détruit autant de
véhicules, au risque de faire apparaître
Paris comme le protecteur d’un régime prédateur et corrompu.
La France sauve-t-elle une fois encore le soldat Déby ? A plusieurs
reprises depuis dimanche 3 février, Paris a en effet lancé ses Mirage
2000, basés à N’Djamena, pour bombarder une colonne rebelle de l’Union
des forces de la résistance (UFR) venue du sud de la Libye, et que
l’armée tchadienne ne semblait pas en mesure de pouvoir stopper.
Au
regard de la menace – « seulement » une cinquantaine de pick-up, même
lourdement armés – se pose ainsi la question de la solidité du régime du
chef de l’Etat, qui a su neutraliser des attaques autrement plus
dangereuses depuis son arrivée au pouvoir il y a vingt-huit ans.
Ainsi,
en 2006 puis en 2008, Idriss Déby Itno résista à de folles épopées
lancées contre lui depuis le Soudan voisin. Certes, la France apporta un
appui décisif. Mais pas en puissance de feu. L’assistance se mesura en
termes logistiques, de renseignement et d’organisation tactique auprès
des forces loyalistes pour défendre N’Djamena et sauver le régime. Ces
jours-ci, l’implication de Paris se fait beaucoup plus voyante, létale
et totalement assumée.
Un communiqué de l’état-major français des armées, diffusé mercredi 6 février, reconnaît ainsi que « du 3 au 6 février 2019, des Mirage 2000 des forces armées françaises sont intervenus [dans le] nord-est
du Tchad, en coordination avec l’armée tchadienne, de façon à contrer
l’incursion d’une colonne armée en territoire tchadien ».
Discordance
Au total, les avions de chasse français auraient conduit une « vingtaine de frappes »,
selon une source militaire, et détruit une vingtaine de véhicules qui
peuvent convoyer, chacun, jusqu’à dix combattants. Le premier ministre,
Edouard Philippe, a utilisé l’article 35 de la Constitution, ce même
jour, pour informer les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat
de l’opération : « Le gouvernement français a décidé de faire intervenir nos forces armées au Tchad (…) en réponse à la demande d’assistance [du] président de la République du Tchad, Idriss Déby Itno ».
Cette
dernière initiative n’est pas anodine. Elle vise à lever l’ambiguïté
sur la légalité de l’intervention française. Officiellement, les deux
pays sont liés par « un accord de coopération militaire technique » qui
remonte à 1976 et ne permet pas aux militaires français d’intervenir
directement. Sauf si on le leur demande… En d’autres lieux, c’est ce que
fit le président du Mali, en janvier 2013, pour permettre le lancement
de l’opération militaire française « Serval » contre les groupes
djihadistes, qui contrôlaient alors la moitié du pays.
Au
Tchad, les Mirage 2000 utilisés ces derniers jours sont engagés dans le
cadre de l’opération « Barkhane ». Son quartier général est basé à
N’Djamena, mais son objectif est la lutte contre les groupes terroristes
armés et djihadistes au Sahel. Et non les rebelles tchadiens de l’UFR.
Cette discordance, loin de les embarrasser, semble arranger les
autorités locales.
« Depuis que le président [Déby] a proposé [en 2018] l’amnistie
aux rebelles qui déposent les armes, nous considérons qu’il n’y a plus
de rebelles au Tchad, mais seulement des hors-la-loi, des mercenaires et
des terroristes », nous explique ainsi Oumar Yaya Hissein, porte-parole du gouvernement. « La
sécurité du Tchad et celle du Sahel s’inscrivent dans le même cadre
sous-régional, donc l’intervention de “Barkhane” est justifiée », ajoute-t-il.
Sauf
que dans ce pays de guerriers, le bruit des kalachnikovs a davantage
rythmé la vie politique que celui des campagnes électorales. Les groupes
armés font en quelque sorte partie du paysage. Et les reconversions
d’anciens chefs de guerre dans le monde politique sont légion. Idriss
Déby, lui-même, a conquis le pouvoir par les armes en 1990, à la tête
d’une rébellion partie du Darfour soudanais, frontalier du Tchad.
L’opposition tchadienne ne s’y trompe pas. Tout en précisant que « la guerre n’a jamais résolu les problèmes de [son] pays », l’Union nationale pour le développement et le renouveau (UNDR) a ainsi jugé « inadmissible (…) cet amalgame fait par le gouvernement [qui] veut assimiler toute opposition au terrorisme ».
Par
ricochet, la France apparaît ainsi aux yeux de nombreux Tchadiens comme
la protectrice d’un régime prédateur et corrompu, alors que la
population se débat dans la misère, sans espoir de voir émerger un
semblant de démocratie.
« L’incompréhension, le mécontentement contre la France est général », affirme Gali Ngothé Gatta, député et chef de l’Union des forces démocratiques-Parti républicain (UFD-PR). « Paris
ne voit pas ce que nous vivons : les écoles en grève, les
fonctionnaires non payés depuis des mois, la santé au creux de la vague…
Les groupes politico-militaires deviennent, pour certains, des
sauveurs », ajoute-t-il. Dans le même ordre d’idée, l’UNDR s’« étonne » de voir la France « défendre coûte que coûte un régime que tout le monde rejette, [et] intervenir dans un conflit tchado-tchadien ».
Retournement d’alliance
Leur condamnation de « l’ingérence française »
se nourrit sans doute de la frustration de voir s’éloigner la chute
d’un président qu’ils pensaient suffisamment affaibli par la grogne
sociale et la réactivation de rébellions pour espérer le voir tomber
prochainement.
« Avec la crise pétrolière et à cause
de la mauvaise gouvernance, l’argent manque. Le pouvoir s’est recentré
sur la famille proche du président. Les revenus des officiers ont été
divisés par quatre. Le groupe des profiteurs s’est réduit, produisant
autant de mécontents, y compris dans le clan et les sous-clans Zaghawa [l’ethnie d’Idriss Déby] »,
explique un homme politique tchadien. Le phénomène n’est pas nouveau. A
titre d’exemple, les rebelles de l’UFR sont dirigés par Timan Erdimi,
un neveu du président.
C’est
sur ce jeu de retournement d’alliance, de désertions et de trahisons
que comptait d’ailleurs l’UFR pour conquérir N’Djamena. « Depuis
notre rentrée au Tchad, il y a quinze jours, nous avons parcouru 500
kilomètres depuis la frontière libyenne sans problème. L’armée nous
ouvrait les barrières. Elle est avec nous et ne veut pas nous
combattre », nous affirme un des principaux dirigeants du
mouvement, contraint à l’anonymat par respect de l’accord de paix signés
en 2010 par le Tchad et le Soudan, qui se livraient jusqu’alors une
guerre dévastatrice par groupes rebelles interposés.
« Cette colonne n’est que l’avant-garde d’un soulèvement de l’intérieur du pays, jusque dans l’entourage du dictateur »,
veut croire Doki Warou Mahamat, un conseiller politique de Timan
Erdimi, joint à Paris. Nombre d’observateurs soulignent également que
les forces tchadiennes sont engagées sur trop de fronts, extérieurs et
intérieurs, pour remplir leur fonction sécuritaire.
Menace prise au sérieux
Mais
combien de fois n’a-t-on prédit sa chute ? Idriss Déby a survécu à tant
de « rézous » ennemis, ces raids lancés par les rebelles chevauchant
leurs 4 x 4 comme ils le faisaient sur leurs chameaux de combat ; on l’a
si souvent décrit au seuil de la mort, rongé par la maladie, qu’il
convient de se demander pourquoi cette dernière aventure lui serait
fatale.
Il l’avait d’ailleurs vu venir. Depuis la mort,
en 2011, de son « voisin », Mouammar Kadhafi, suivi de l’effondrement de
la Libye, Idriss Déby n’a eu de cesse d’attirer l’attention des pays
occidentaux sur les risques que cela représentait pour la stabilité de
la région. La guerre au Mali, dès 2012, puis ses débordements récents au
Niger et au Burkina Faso lui ont donné raison. Il savait aussi
pertinemment que certains des groupes rebelles originaires de son pays
se refaisaient une santé dans le chaos et les trafics prévalant dans le
Sud libyen, tel l’UFR.
Les voilà donc de retour.
Jusqu’où pourront-ils aller ? Car ce mouvement armé reconnaît que les
frappes aériennes françaises ont causé des « dégâts matériels et humains importants ». Jurer « qu’ils continueront d’avancer même sous le feu français » n’est peut-être que bravade. Mais la vigueur de l’intervention montre que la menace a été prise au sérieux.
Il
faut qu’elle le soit pour que le chef suprême des armées françaises,
Emmanuel Macron, renie ce qu’il élevait comme un précepte et le signe de
la rupture de sa politique africaine par rapport à ses prédécesseurs :
la non-ingérence militaire dans les affaires politiques intérieures d’un
pays africain.
Le communiqué de mercredi du ministère des armées français justifie ce renoncement : « Le
raid de cette colonne armée dans la profondeur du territoire tchadien
était de nature à déstabiliser ce pays. Les forces armées tchadiennes
sont un partenaire essentiel de la France dans la lutte contre le
terrorisme, tant au Mali qu’au sein de la force conjointe du G5 Sahel
qu’au travers de son engagement contre Boko Haram [présente au Cameroun, Niger et Nigeria]. » Idriss Déby peut être rassuré ; les démocrates tchadiens, beaucoup moins.
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