
Avec la montée des tensions entre Washington et
Téhéran, les regards sont tournés vers le détroit
d’Ormuz, voie maritime
vitale pour le commerce du pétrole du Golfe, que l’Iran a souvent
menacé de bloquer en cas de conflit. Décryptage.
L'annonce de mystérieux "actes de sabotage", le
12 mai, contre des navires au large des Émirats arabes unis, selon Riyad
et Abou Dhabi, dans un contexte de tensions extrêmes entre les
États-Unis et l'Iran, fait craindre une escalade dans le Golfe, et plus précisément autour du détroit d’Ormuz.
Situé entre l'Iran et le sultanat d'Oman, ce couloir hautement stratégique pour le trafic maritime pétrolier mondial, qualifié de "point de passage de pétrole le plus important au monde" par l’administration américaine, est depuis plusieurs décennies au centre des frictions régionales.
Son éventuel blocage par Téhéran, qui en a souvent brandi la menace en cas de conflit aggravé,
provoquerait, selon les experts, une crise internationale et une
récession mondiale consécutive à l’envolée du prix du brut et des
matières premières.
Porte de sortie du pétrole du Golfe
Le détroit d'Ormuz, qui permet aux navires de quitter le Golfe, est un petit bras de mer large de 50 km environ, 40 km dans sa partie la plus étroite. Ses eaux étant peu profondes (pas plus de 60 m de profondeur),
les navires en provenance de l’océan Indien doivent emprunter un
premier chenal de navigation entre les îles omanaises de Quoin et Ras
Dobbah, en face de la péninsule du Musandam, avant de s'engager dans un
chenal parsemé de trois îles : la Grande Tomb, la Petite Tomb et Abou
Moussa. Ces dernières sont contrôlées par l'Iran depuis 1971, et
revendiquées depuis par les Émirats arabes unis.
C’est par ces chenaux de navigation, qui mesurent
près de 3 km de largeur chacun, qu’ont transité plus de 18 millions de
barils de pétrole (brut et condensat) par jour pendant le premier
semestre de 2018, soit plus de 35 % du pétrole transitant par voie
maritime dans le monde, selon l'Agence d'information sur l'énergie du
gouvernement américain (AIE). Un chiffre auquel il faut ajouter, selon un rapport du Service de recherches du Congrès américain,
4 millions de barils de produits pétroliers par jour, et plus de
300 millions de mètres cubes de gaz naturel liquéfié (GNL) par jour.
En moyenne, plus d’une trentaine de pétroliers et méthaniers quittent le Golfe par le détroit chaque jour,
majoritairement en direction des pays asiatiques, notamment la Chine,
le Japon, l’Inde et la Corée du Sud. Les pays de l’Union européenne et
les États-Unis figurent également parmi les clients des pétromonarchies
du Golfe. Selon les experts, une fermeture du détroit équivaudrait à
retirer une dizaine de millions de barils de pétrole par jour du marché
international. Par ailleurs, le détroit est également une porte d’entrée
commerciale vitale pour les pays de la région, très dépendants des
importations, ce qui en fait un des principaux corridors du commerce
international.
Une zone fortement militarisée
Si ses eaux sont
partagées entre la République islamique d'Iran et le sultanat d'Oman,
le détroit d'Ormuz est un couloir international, et en principe tous les
navires, quel que soit leur pavillon, bénéficient du droit de passage
en transit, conformément à la Convention des Nations unies sur le droit
de la mer, adoptée en 1982, et au droit international coutumier de la
mer. Le Golfe est l’une des régions les plus militarisées au monde, qui
concentre une grande partie des importations mondiales d’armement. De
leur côté, les États-Unis disposent dans la région d'une forte présence
militaire, à travers plusieurs bases hautement stratégiques. Ainsi la Ve
Flotte américaine est stationnée à Bahreïn, tandis que le Qatar
accueille la plus grande base aérienne américaine au Moyen-Orient. La France, quant à elle, compte une base militaire à Abu Dhabi, dans les Émirats arabes unis. Ces derniers jours, le
Pentagone a dépêché dans la région un porte-avions, un navire de
guerre, des bombardiers B-52 et une batterie de missiles Patriot,
évoquant des menaces de l'Iran ou de ses alliés contre des
ressortissants ou des intérêts américains au Moyen-Orient.
Depuis la rive opposée du
Golfe, malgré un net déséquilibre des forces, l'Iran a menacé à
plusieurs reprises ces dernières années de bloquer le détroit en cas
d'action militaire américaine dans la zone. En 2012, un amiral iranien
avait déclaré que "fermer le détroit est très facile pour les forces
armées iraniennes […]. Il est complètement sous [notre] contrôle […].
[Le fermer], c'est comme boire un verre d'eau, comme on dit en persan".
Plus
récemment, en juillet 2018, Hassan Rohani avait formulé une menace très
claire en direction du président américain Donald Trump : "Nous sommes
le garant de la sécurité de ce détroit depuis toujours, ne jouez pas
avec la queue du lion, vous le regretterez".
La
République islamique, qui a renforcé ces dernières années ses bases
militaires, en particulier dans le complexe portuaire de Bandar-Abbas,
mais aussi ses postes d’observation sur les îles Tomb et Abu-Moussa, effectue fréquemment des manœuvres navales dans la zone.
Jusqu’ici, aucun lien n'a été officiellement établi par
l’administration américaine ou ses alliés régionaux entre les incidents
maritimes constatés au large des Émirats arabes Unis et les projets
d'attaques "imminentes" imputés depuis la semaine dernière par
Washington à Téhéran. "On va voir ce qui va se passer avec l'Iran", a
lancé, lundi 13 mai, le président Donald Trump. "S'ils font quelque
chose, ils vont souffrir énormément", a-t-il menacé, sans plus de
précisions. Des menaces qui s'ajoutent au durcissement des sanctions de l'administration Trump contre l'économie iranienne, alors que l'Iran a suspendu, la semaine dernière, certains
de ses engagements pris en vertu de l'accord de Vienne encadrant son
programme nucléaire, un an après le retrait américain de ce texte.
Par France 24

