
Mercredi 8 mai, 26 millions de Sud-Africains sont appelés aux urnes
pour désigner leurs députés
nationaux et provinciaux. Régime
parlementaire oblige, ces nouvelles assemblées éliront ensuite le
président de la République et les premiers ministres des neuf provinces
du pays. Alors que la campagne est dans sa dernière ligne droite,
l’issue qui se dessine est bien différente du paysage politique laissé
par Jacob Zuma lors de sa démission, en février 2018.
Malgré
l’usure du pouvoir, la morosité économique, une ribambelle de scandales
de corruption et les deux mandats de M. Zuma qualifiés par son
successeur, Cyril Ramaphosa, de « neuf années gâchées », le
Congrès national africain (ANC) est en bonne position pour conserver sa
majorité au Parlement. Sauf grande surprise, M. Ramaphosa devrait garder
son fauteuil de président.
L’ancien
protégé de Nelson Mandela est donc en passe de réussir son pari :
retenir les électeurs déçus de l’ANC et les convaincre qu’il est le plus
à même de nettoyer son parti et le pays de la corruption. Sa stratégie
passe par un « nostra culpa » qui a tout l’air de fonctionner à merveille. « Oui, l’Etat a été corrompu, et avant ça l’ANC a été corrompu », a t-il déclaré, lundi 29 avril, devant un parterre d’influenceurs réunis à Pretoria : « Mais
l’ANC est l’un des seuls partis à reconnaître ses erreurs, et c’est ça
qui va nous aider avec notre projet de renouvellement. »
La
campagne n’est pas pour autant une promenade de santé pour celui qui
jusqu’en 2018 était vice-président de M. Zuma. Elu d’un cheveu à la tête
d’un parti profondément divisé lors du congrès interne de décembre
2017, il doit quotidiennement composer avec les poids lourds restés
fidèles à M. Zuma, qui sont tout autant impliqués dans les scandales de
coruption et qui compromettent le nettoyage que M. Ramaphosa a promis
pour redresser le parti. Ainsi, sa marge de manœuvre sera largement
tributaire du score final que réalisera l’ANC le 8 mai.
Contre-performance
L’autre paradoxe de ces sixièmes élections démocratiques en Afrique du Sud
est que le principal parti d’opposition, l’Alliance démocratique (DA,
libéral), risque fort de voir sa position s’effriter, alors que les
frasques de M. Zuma, son épouvantail favori, lui ouvraient un boulevard.
Un sondage publié lundi par l’Ipsos (sur un échantillon de 3 600
électeurs) place l’ANC à 61 % des suffrages et la DA à 19 %, si la
participation s’élève à 71 % des électeurs inscrits. Une
contre-performance par rapport aux 22,2 % recueillis en 2014 et,
surtout, aux 26,8 % des municipales de 2016, lorsque le parti a raflé
quatre métropoles sud-africaines. Un autre sondage, publié mardi par
l’Institut des relations raciales (sur un échantillon de
2 400 électeurs), place l’ANC à 51 % et la DA à 24 % en cas de
participation à 71,9 %.
Alors que son action à la tête
des municipalités qu’elle dirige est saluée, la DA ne parvient pas à
sortir de la critique systématique et à proposer une alternative
crédible au niveau national. Pas même le très séduisant Mmusi Maimane,
38 ans, premier leader noir d’un mouvement qui se défait difficilement
de son image de parti blanc. L’arrivée au pouvoir de M. Ramaphosa,
ex-homme d’affaires chouchou des milieux financiers dans un contexte de
morosité économique, a forcé la DA à revoir ses ambitions à la baisse. « Je
suis sûr que Ramaphosa sera président le 8 mai, à nous d’obtenir une
part significative du vote pour l’orienter dans la bonne direction », a même concédé Tony Leon, leader de la DA de 2000 à 2007, appelé à la rescousse pour battre campagne.
Quant
au trublion Julius Malema, qui avait créé la surprise en se hissant
directement à la troisième place (avec 6,35 % des voix) en 2014, un an
seulement après avoir créé son mouvement des Combattants pour la liberté
économique (EFF, gauche radicale), il pourrait doubler son score. Comme
aux dernières municipales, le « commandant en chef » au béret rouge
risque fort de se positionner en faiseur de roi dans de nombreuses
provinces : en 2016, alors vent debout contre l’ANC de M. Zuma, il
s’était allié à la DA pour conquérir Johannesburg, Pretoria et Port
Elizabeth. Il lorgnerait désormais vers l’ANC, dont il a été expulsé
en 2013 mais qui a depuis repris à son compte sa rhétorique sur la très
complexe réforme agraire.
Combat de chaises
Alors
que l’issue au niveau national semble se figer et que l’ANC devrait
garder la main, la bataille s’est déportée sur l’échelon provincial.
Preuve de la vitalité démocratique de l’Afrique du Sud, 40 partis sont
dans la course et à couteaux tirés pour convaincre les électeurs
déstabilisés par la conduite des affaires de l’ANC, voire pour démettre
la DA dans la seule province qu’elle contrôle, le Cap-Occidental.
A
bien des égards, la campagne a véritablement commencé le 5 avril par…
un combat de chaises. Au cours d’un débat télévisé à Hout Bay
(sud-ouest), des partisans de M. Malema et de Black First Land First
(BLF), un parti né d’une scission des EFF, a fait voler le mobilier
alors que leurs candidats se chamaillaient sur l’estrade.
« Nous sommes dans une atmosphère politique très intense.
Malheureusement, la qualité des débats est très pauvre, tout est axé sur
la rhétorique, tout le monde prend des positions idéologiques, mais il
n’y a pas réellement de réflexion », déplore l’analyste politique Ralph Mathegka.
Lorsqu’ils
n’en viennent pas aux mains, les partis n’hésitent pas à se traîner
devant les tribunaux. Le Front de la liberté plus (VF+, conservateur et
blanc, 1 % en 2014) a ainsi tenté, sans succès, de faire annuler la
participation de BLF aux élections. « On voit beaucoup d’attaques ad hominem et d’invectives, on croirait une campagne à l’américaine », poursuit
M. Mathegka. Une cacophonie qui risque de dissuader les électeurs et
qui pourrait profiter à l’ANC. D’après l’Ipsos, plus la participation
sera faible, meilleur sera le score du parti de M. Ramaphosa.

