
Sous prétexte de moderniser la vie politique, le président Patrice Talon
a tourné le dos à la pratique
du consensus, analyse le journaliste du
« Monde » Christophe Châtelot.
Analyse. Le discours de Patrice Talon après les violences postélectorales meurtrières des 1er
et 2 mai (au moins 4 morts) n’aura pas surpris tous ceux qui, dans
l’opposition béninoise, critiquent la dérive autoritaire du président.
Lundi 20 mai, à la télévision, le chef de l’Etat ne leur a fait aucune
concession. Le Bénin,
précurseur du mouvement de démocratisation en Afrique de l’Ouest au
début des années 1990, traverse pourtant une crise politique aiguë et
inédite dont on ne peut prévoir l’issue et dont la violence choque une
société béninoise guère habituée à ce genre de pratique.
Il
y a beaucoup de choses à reprocher à M. Talon – sa personnalisation du
pouvoir, ses méthodes brusques –, mais la démocratie béninoise était
malade avant son élection, le 6 avril 2016. Depuis la conférence
nationale qui mit un terme au système du parti unique, suivie par la
première élection libre et pluraliste en 1991, le pays a connu des
alternances démocratiques pacifiques. Mais ce système n’était pas aussi
vertueux qu’il prétendait l’être. Il était devenu une affaire de
caciques, où l’argent corrupteur était roi. M. Talon le sait mieux que
quiconque. Ce riche homme d’affaires – surnommé le « Roi du coton » – a
financé des campagnes électorales pendant des années, avant de se lancer
lui-même en politique en dénonçant ce système.
Son
élection en 2016 avait sanctionné ces pratiques. Son prédécesseur,
Thomas Boni Yayi (2006-2016), avait quitté la présidence dans une
ambiance de scandales financiers. M. Talon, se disait-on alors, est déjà
suffisamment riche pour souhaiter l’être davantage. Qui mieux qu’un
homme d’affaires pour réveiller une économie somnolente et assainir la
gouvernance ? Trois ans plus tard, flotte dans les rues de Cotonou, la
capitale économique, le parfum entêtant de la déception. La croissance
économique est solide, mais elle profiterait surtout au clan
présidentiel.
« Mascarade électorale »
Surtout,
sous prétexte de moderniser la vie politique, M. Talon a tourné le dos à
une longue pratique, celle du consensus. L’organisation des dernières
législatives, controversées, du 28 avril, l’illustre. La réforme du code
électoral et la nouvelle charte des partis avaient pour objectif de
clarifier un maquis politique touffu – 250 partis qui, au gré des
scrutins, entraient dans des coalitions volatiles, animés par la défense
de leurs intérêts personnels et la chasse aux postes ministériels.
L’ambition présidentielle consiste à vouloir bâtir un système bipartisan
solide en lieu et place, selon lui, du « multipartisme débridé qui est la cause principale d’une mauvaise gouvernance ».

