
Plus de six mois après la publication du rapport Sarr-Savoy sur la restitution des œuvres d’art africaines en France, où en est-on ? Des actes concrets commencent à être posés, en France comme en Afrique. En visite à Dakar, le Belge Guido Gryseels, directeur de l’AfricaMuseum à Bruxelles, approuve la restitution de certains objets symboliques et affirme « envisageable » l’ouverture de l’inventaire massif de son institution, 180 000 pièces, aux musées nationaux africains.
La restitution des objets d’art africains détenus par de grands
musées des anciennes métropoles coloniales est devenue une patate
chaude, depuis la publication du rapport de Felwine Sarr et Bénédicte Savoy
en octobre. Et ce, bien au-delà du cas de la France et des 90 000
pièces acquises durant la colonisation, sur lesquelles porte le rapport.
Alors
que l’Allemagne et les Pays-Bas affichent une longueur d’avance, en
s’organisant pour restituer des pièces – parfois sans conditions –, à
Londres et Bruxelles, la question prête à débats.
Faut-il des restitutions temporaires, des prêts aux musées africains,
digitaliser les archives, ouvrir les inventaires des musées d’Europe
pour que les musées africains y voient plus clair dans leur propre
patrimoine ? En attendant la conférence prévue à Paris pour 2019 entre
les acteurs concernés, des actes concrets commencent à être posés.
Des restitutions symboliques à court terme
Emmanuel Macron, qui a commandé le rapport Sarr-Savoy, a annoncé en novembre dernier la restitution de 26 œuvres au Bénin.
La demande avait été faite en 2016, mais d’abord rejetée. Dans le lot
se trouvent trois statues des rois d’Abomey, celle du dieu Gou, des
trônes et portes emportées par des militaires français en 1892. Elles
ont atterri au Musée de l’Homme puis au Quai Branly, qui a donc dû s’en
séparer.
Le Bénin est l’un des pays les plus proactifs en matière
de restitution. Il a formé en septembre un Comité chargé de la
coopération muséale avec la France, dont la première mission consiste à
dresser l’inventaire complet des œuvres et biens culturels concernés. La
Côte d’Ivoire a déjà dressé une liste de 148 œuvres qu’elle souhaite
récupérer, tandis que le Burkina Faso, le Mali et le Gabon ont créé des
commissions.
La restitution de 26 œuvres au Bénin n’est qu’un
premier pas. Il devrait être suivi par d’autres, comme le recommande le
rapport Sarr-Savoy, qui a dressé une liste précise de 25 œuvres, où
figurent non seulement 11 des objets rendus au Bénin, mais aussi des
pièces saisies de force durant l’époque coloniale au Nigeria, en
Éthiopie, au Sénégal, au Mali et au Cameroun. Parmi ces objets lourds de
sens pour les pays dont ils viennent, 518 manuscrits, des reliques et
le sabre ayant appartenu à El Hadj Omar Tall (1797-1864). Cet érudit de
l’islam, chef de guerre ayant résisté à l’armée coloniale, est un héros
de l’histoire nationale du Sénégal.
Le directeur de l’AfricaMuseum à Dakar
Guido
Gryseels, directeur de l’AfricaMuseum à Bruxelles, s’est rendu à Dakar
le 24 avril pour participer à un dialogue avec Felwine Sarr et son
homologue Hamady Bocoum, directeur du Musée des civilisations d’Afrique
noire à Dakar. Une occasion encore rare de discussion directe et surtout
publique, voulue par Youssou N'Dour, chanteur et ancien ministre de la
Culture et du Tourisme, lors du Forum de Dakar/Afrika-Innovation qu’il a
organisé autour du tourisme au Sénégal.
Guido Gryseels a annoncé qu’il était « envisageable »
d’ouvrir l’inventaire colossal des 180 000 pièces de l’AfricaMuseum aux
musées africains. Ces pièces rapportées des anciennes colonies belges
(République démocratique du Congo, Burundi et Rwanda) se trouvent pour
leur plus grande partie stockées dans les réserves de l’AfricaMuseum.
« Nous
sommes ouverts à un retour physique de certains objets symboliques, a
également annoncé Guido Gryseels. Des analyses ont été faites par
l’AfricaMuseum pour savoir d’où viennent ses collections, tirées de
pillages ou emmenées par des missionnaires sans qu’on sache très bien
sous quelles conditions. » Impressionné par la qualité du Musée des
civilisations noires de Dakar, Guido Gryseels a cependant émis un bémol
à ses propositions d’ouverture : « Les conditions des musées en Afrique sont absolument terribles, et le Congo par exemple n’a pas encore de musée national. »
L’argument
est contesté par Felwine Sarr, dont le rapport a cartographié 500
musées en Afrique, dont la plupart sont en bon état. « Cette généralisation par le déficit est exagérée, dit-il, on insiste toujours trop sur ce qui ne va pas en Afrique, sans voir tout ce qui va bien. » Néanmoins,
Felwine Sarr a salué la démarche progressiste de Guido Gryseels, qui
consiste à amener de l’art contemporain africain dans l’AfricaMuseum.
« Les plus crispés dans le débat qui a suivi le rapport étaient les gestionnaires de grands musées occidentaux, a-t-il poursuivi. Crispés,
c’est un euphémisme. Certains ont été hystériques parce qu’ils ne
pouvaient pas envisager que ces objets, dont ils ont été les gardiens,
devaient légitimement repartir. » Évoquant un travail difficile sur l’histoire qui reste à faire en France, Felwine Sarr estime que ces musées sont « assis sur des réserves dont ils n’exposent que 10 %, et personne n’en profite ».
Hamady Bocoum, directeur du Musée des civilisations noires de Dakar, a lui aussi rendu hommage au travail « courageux » de l’AfricaMuseum. Et ajouté : « Des
conservateurs et responsables de musées coloniaux, on en connaît
quelques-uns qui sont comme les Dogons : il y a la porte en face et la
parole vraie. » Autrement dit, le propos diplomatique est différent de la pensée profonde.

