
Burkina Faso,
Côte d’Ivoire, Sénégal… Dans ces trois pays, la police frappe voire
humilie pour faire
respecter les mesures de confinement aux
contrevenants.
A Ouagadougou, mercredi 25 mars, à
19 heures, le couvre-feu a sonné. Un silence de mort règne sur la
capitale burkinabée. En quelques minutes, les rues se sont vidées, les
étals de fruits et légumes ont été remballés à la va-vite, les maquis
désertés. Les dernières motos retardataires filent à toute allure,
pressées de se calfeutrer avant l’arrivée des patrouilles militaires.
Face
à l’aggravation de l’épidémie au Burkina Faso, qui enregistre déjà
222 cas de Covid-19, dont 12 décès, les autorités jouent l’extrême
fermeté. Dans la capitale, près de 500 gendarmes et plusieurs centaines
de policiers sont déployés pour faire respecter le couvre-feu de
19 heures à 5 heures du matin.
Des
policiers qui auraient la main leste et le maniement de la chicotte
facile… A Ouagadougou, Abidjan et Dakar, les accusations contre les
forces de l’ordre se multiplient. Ces hommes en uniforme sont accusés de
« bavures » pour faire respecter les couvre-feux, instaurés
ces derniers jours pour tenter d’endiguer la pandémie, qui s’accélère
sur le continent.
Des hommes en treillis militaires bastonnant
« Attention à ceux qui ne vont pas respecter. Ça sera à leurs risques et périls »,
avait bien prévenu Remis Fulgance Dandjinou, le porte-parole du
gouvernement burkinabé. Mais certains auraient-ils raté la seconde
partie de sa phrase, dans laquelle il appelait les forces de sécurité à
rester « respectueuses des droits » ? Au vu des vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux, la consigne ne semble pas avoir été très bien entendue par tous…
Si des journalistes de FasoCheck, un
média local de vérification de l’information, ont effectivement
démontré, grâce à une recherche inversée d’images sur Google, que les
photos d’un homme et d’une femme au corps mutilé ont effectivement été
prises en Guinée et au Nigeria, d’autres vidéos semblent beaucoup plus
circonstanciées. Notamment lorsqu’une chicotte (fouet) à la main, deux
jeunes soldats burkinabés s’adressent à la caméra de leur téléphone : « Y’a corona, c’est mieux de respecter les consignes, sinon on va sortir frapper ce soir ! », menacent-ils, tout sourire, en tenue militaire.
« Allégations d’actes de torture »
Exhibant
une plaie dans son dos, une Ouagalaise de 25 ans raconte anonymement
que, le 24 mars à 21 heures, une moto est arrivée dans sa rue. « Un gendarme en uniforme m’a chicotée à deux reprises, j’étais juste assise devant ma porte pour prendre l’air », se plaint-elle. Le procureur du Burkina Faso Harouna Yoda a promis, dans un communiqué en date du 23 mars, de suivre « de
près les allégations d’actes de torture et de pratiques assimilées
diffusées ces derniers jours, notamment à travers les réseaux sociaux ». Mais, manifestement, ce confinement à la matraque déborde les frontières burkinabées.
Dans
la capitale économique de la Côte d’Ivoire, des témoins ont aussi pu
filmer le même type de violences nocturnes. Sur les réseaux sociaux, des
groupes de policiers sont filmés matraquant et humiliant les
retardataires dès l’instauration du couvre-feu le 24 mars, de 21 heures à
5 heures du matin. « Couche-toi là », a exigé l’un d’eux d’une
commerçante avant de la frapper, quand d’autres profitent de la
situation pour faire danser ou chanter les « fautifs » apeurés.
« On reconnaît l’accent ivoirien, les voitures de police, l’uniforme… », soutient Laure Nesmon, une activiste et journaliste d’Abidjan, qui recueille ces vidéos. « Nous
avons déjà peur du coronavirus, si on y ajoute à cela la crainte de la
police censée nous aider à surmonter cette crise, on ne va jamais s’en
sortir », fustige-t-elle.
Si la police a commencé par nier les faits, prétextant qu’une vidéo avait été tournée en Guinée, elle s’est ensuite justifiée. « Nous sommes en état d’urgence, si vous bravez le couvre-feu, on ne va pas vous caresser »,
a dans un premier temps répliqué Charlemagne Bleu, le porte-parole de
la police. Défense subtilement nuancée le 26 mars par la direction
générale de la police qui, après avoir eu vent « des actes de violence commis par les forces de sécurité sur les populations civiles », martelait que « des mesures ont été prises pour faire appliquer le couvre-feu dans le respect des droits de l’homme ».
« Pas de traitements inhumains et dégradants »
Alors
que la Côte d’Ivoire compte désormais 160 cas de Covid-19, dont un
décès, et que les mesures sont amenées à se durcir, la société civile se
dit « très vigilante » et annonce qu’elle « ne laissera rien passer ». « L’état
d’urgence en Côte d’Ivoire est une situation d’exception encadrée par
une légalité d’exception et celle-ci ne doit se confondre avec l’état de
siège ou la situation de conflit armé. (…) La torture et les traitements inhumains sont formellement interdits et prohibés », a vivement critiqué l’Observatoire ivoirien des droits de l’homme (OIDH).
Même
levée de bouclier au Sénégal où un couvre-feu nocturne a été décidé le
23 mars en plus de l’état d’urgence. Le lendemain de cette annonce, les
autorités, par la voix du ministre de l’intérieur Aly Ngouille Ndiaye,
avaient promis que tout contrevenant ne disposant pas de dérogation
serait passible d’un « emprisonnement de deux mois à deux ans ou d’une amende comprise entre 20 000 et 500 000 francs CFA [de 30 à 760 euros] ».
Mais, là aussi, les réseaux sociaux et la
presse locale se sont fait le relais de vidéos d’automobilistes plutôt
roués de coups par des policiers en uniforme que verbalisés. « On
peut appliquer les textes dans le respect des droits humains. Pas de
tortures, de traitements inhumains et dégradants. Pas d’usage excessif
de la force », a pourtant rappelé le défenseur des droits humains Alioune Tine, sur Twitter.
Reste qu’à Dakar, si de nombreux internautes ont critiqué ces « bavures », d’autres ont salué les méthodes de la police, les justifiant par « l’indiscipline » qui caractérise selon eux nombre de leurs compatriotes.
Le Monde.fr

