INTERVIEW Quelque
400 entreprises françaises se sont mobilisées pour fabriquer des
masques
lavables en quantité astronomique, qui peinent désormais à
trouver des acheteurs. C’est le cas Véronique Granata, interrogée par
« 20 Minutes »
Des masques, on veut des masques, où sont les
masques ? Souvenez-vous, c’était il y a deux mois à peine. Les morts se
comptaient par centaines tous les jours et l’État cachait tant bien que
mal qu’il avait bazardé ses stocks de FFP2 et FFP3 depuis belle lurette,
mobilisant toutes les forces disponibles pour « relocaliser une
production made in France ». La filière textile tricolore n’a
pas lésiné pour participer à l’effort de guerre, mais aujourd’hui 400
entreprises se retrouvent
avec des millions de masques en tissu lavables sur les bras.
Alors qu’une réunion se tenait ce lundi avec la secrétaire d’État à
l’Economie, Agnès Pannier-Runacher, pour pérenniser la filière, 20 Minutes
s’est entretenu avec Véronique Granata, directrice de l’Atelier
d’Ariane, un fabricant de tissu dans la périphérie de Troyes (Grand
Est), qui regrette de s’être lancée dans l’aventure.
Combien de masques n’avez-vous pas réussi à vendre ?
On possède à peu près deux millions de masques lavables de catégorie 1 qui répondent aux critères de performances définis par l’AFNOR et l’ANSM et qui attendent chez un logisticien qu’on doit payer pour garder des masques que personne n’achète.
Comment en êtes-vous arrivé là ?
On n’a plus de commandes. Deux millions, ça paraît beaucoup, mais au
début de la crise, si on avait pu répondre à toutes les demandes qu’on
avait, ça se vendait en deux jours ! Et encore, je suis gentil. Pour
tout vous dire, on a été sollicités par une clinique du coin avant même
que le gouvernement ne nous demande de nous mobiliser. Début avril, on avait des demandes de partout. L’ARS,
Les pharmacies, la mairie, les collectivités, les centres commerciaux
qui voulaient équiper leur personnel au moment de la polémique des
salariés non protégés, et puis les entreprises qui voulaient reprendre
le travail. Mais le temps qu’on dimensionne l’entreprise pour produire à
grande échelle, on n’a pas pu répondre à la moitié des sollicitations.
Quel investissement cela a-t-il représenté pour votre entreprise ?
Les 80 salariés de l’entreprise sont mis à fabriquer exclusivement
des masques. On a même recruté deux ateliers de 10 personnes
supplémentaires en CDD et monter des partenariats avec d’autres
sous-traitants pour aller plus vite. Nos clients habituels ont très bien
compris qu’on les mette de côté pendant la crise, et il y avait une
certaine fierté de notre part, mais aujourd’hui on a vendu un peu plus
d’un million de masques et on en a deux fois plus en stock, qui vont
finir par plomber notre trésorerie si on ne trouve pas de clients.
A aucun moment vous n’avez eu d’inquiétudes pour les écouler ?
C’est là où on ne s’est pas méfiés. D’habitude, en tant
qu’industriel, à aucun moment on ne se lance tête baissée sans être
assuré des débouchés. Mais là ça a été tellement anxiogène,
entendre qu’il n’y avait pas de masques dès qu’on allumait la télé,
tout le monde est parti à fond. Sauf que c’est redescendu aussi vite que
c’est monté, on n’a pas eu le temps de se retourner.
Quand avez-vous senti que plus personne n’avait besoin de vos masques ?
Ça s’est passé du jour au lendemain. Vers le 12 mai, on n’avait plus
aucune demande. On a commencé à relancer les gens à qui on n’avait pas
pu répondre lors des premiers jours. On a essayé de relancer les
pharmacies parce qu’elles commençaient à avoir le droit de les vendre,
rien. On a essayé de relancer les collectivités, rien non plus. Les
masques sont arrivés de partout.
Êtes-vous déçue au regard des promesses du gouvernement de retrouver une souveraineté nationale sur la fabrication des masques ?
Ce qui est dur à digérer, c’est qu’on n’a pas eu d’informations.
L’Etat nous a demandé de produire, mais à aucun moment il nous a
prévenus que des achats avaient été faits de partout et qu’il allait
falloir être prudents. Entre les mesures sanitaires à déployer et les
approvisionnements à sécuriser puisqu’on n’arrivait pas à obtenir les
matières premières, il nous a fallu du temps pour s’organiser. Puis, une fois que tout commence à rouler de façon industrielle, on n’a plus besoin de nous.
Que demandez-vous à l’État aujourd’hui ?
Agnès Panier-Runacher est venue visiter notre usine à Troyes lundi dernier, juste quand on commençait à s’inquiéter.
Elle nous a demandés de nous structurer commercialement pour pouvoir
les écouler. Sauf qu’on n’a pas fait ça pour ça et que ce n’est pas
notre métier ! Nous, on est fabricants. On espère que l’État va nous
acheter les masques qu’il nous reste, quitte à ce qu’il les redistribue
plus tard. On a répondu présents, et c’est normal, mais aujourd’hui il y
a des regrets, évidemment. S’il y a une deuxième vague et qu’il faut
produire de nouveau, je répondrai « Merci, mais on a donné, on laisse la
place aux autres ».
Par 20minutes.fr

