
Monsieur le Ministre,
Je voudrais de prime abord vous prier
de bien vouloir me pardonner de n'avoir pas suivi en direct, votre
conférence de presse du 10 mars 2016. Comme d'autres Camerounais, c'est à
travers les comptes rendus
de la presse que j'en ai été principalement
informé, sans oublier les rapports partiels de mes proches. Pourtant,
même si aucun texte, à ma connaissance, ne vous a formellement désigné
"Porte-parole de gouvernement ", il est toujours intéressant de vous
écouter lorsque l'on dit que vous intervenez en cette qualité. Et puis,
pour ceux qui vous ont suivi, ou qui ont l'habitude de suivre vos
conférences de presse, ce sont toujours des moments mémorables, en bien
ou en mal, peu importe! Je m'en veux donc d'avoir manqué votre dernière
sortie médiatique.
Pour l'avenir, je me permets de vous suggérer
d'instruire le régisseur de notre prison, d'annoncer, par voie
d'affichage dans les différents quartiers, vos prochaines conférences de
presse, quelques jours avant, ou même quelques heures avant. Nous
pourrions ainsi prendre nos dispositions pour vous suivre en direct. Et
le jour de ladite sortie médiatique, le régisseur pourrait aussi être
instruit de faire sonner le tocsin, ou la sirène en usage ici, quelques
minutes avant le début, afin que tous les détenus se retrouvent devant
un poste de télévision.
Comme vous devez sans doute le savoir, au
début des années 90, un de vos illustres prédécesseurs battait tous les
records d'audience, lorsqu'il organisait une sortie médiatique. Et nous
étions alors nombreux à tout faire pour ne pas rater, pour rien au
monde, une conférence de presse du brillant professeur Kontchou
Kouomegni. Quand j'entends certains commentateurs soutenir que vous
faites mieux que le professeur K.K.A., je m'en veux encore doublement.
Évidemment certains esprits malicieux rappellent que depuis que celui
qu'on avait surnommé Atangana Kontchou est sorti du gouvernement, le
souvenir de ses envolées contre la Coordination de l'opposition ou
contre certains journalistes s'est estompé, même dans l'esprit de ceux
qu'il défendait avec tant de courage, d'ardeur et d'intelligence.
Ces esprits prétendent qu'un jour prochain, votre souvenir se sera
aussi dissipé dans ces esprits, peut-être plus vite que celui de votre
prédécesseur K.K.A. A ce propos, il m'a été rapporté que lors de cette
dernière conférence de presse, vous avez affirmé que vous-même et votre
parti politique soutiendrez le Président de la République jusqu'à la fin
de sa carrière politique. Votre sincérité ne saurait être mise en
doute. Mais alors quelle fidélité! Quel sens de loyauté! Mais je me suis
quand même étonné que vous n'ayez pas envisagé que le Président pouvait
prendre l'initiative de vous dire qu'il n'a plus besoin de votre
soutien ou de celui de votre parti politique.
Évidemment vous
vous dites que vous n'êtes pas comme les autres, ceux qui avant vous ont
soutenu le Président de la République, ou qui se sont accrochés à lui
comme à un serpent lorsqu'on est menacé de se noyer, qu'il ne vous
arrivera jamais ce qui est arrivé à ceux-là. Vous vous dites sans doute
aussi que votre soutien est tellement indispensable au Président qu'il
ne pourrait s'en passer.
Pour ma part, je ne peux que vous
souhaiter le mieux, et surtout beaucoup de lucidité. Sans doute, vous
pensez que je vous adresse cette lettre pour me plaindre des mots
injurieux que vous avez utilisés à l'endroit de certains détenus. Nenni.
Le respect que je dois aux institutions ne m'autorise pas à échanger
des injures avec un membre du gouvernement. Par ailleurs, ma pauvre mère
qui s’est donné tant de mal pour mon éducation, se retournerait dans sa
tombe si elle apprenait que j’ai insulté un de mes semblables.
Pour dire vrai, ce pourquoi je me suis décidé à vous écrire, c'est que
lors de cette conférence, vous avez évoqué le dossier de la tentative
d'acquisition d'un avion présidentiel dans les années 2001-2003. Vous
avez, semble-t-il, suggéré aux journalistes de se rendre chez Boeing,
s’informer de ce qu’il est advenu des 31 millions de dollars débloqués
par la SNH comme acompte pour cet avion. A ce propos, il m'a semblé que
votre briefing sur ce dossier n'a pas été complet. Je vous prie
d'accorder votre indulgence à vos collaborateurs chargés de ce briefing.
Pour eux et pour vous, j'ai pensé utile de vous fournir quelques
éléments factuels sur cette affaire; vous pourriez vous en servir pour
votre prochaine sortie médiatique.
Tout d'abord, je n'étais pas
Secrétaire général de la Présidence de la République en août 2001,
lorsque le Ministre des Finances de l’époque à fait virer les 31
millions de dollars. J’accède à cette fonction en août 2002. Le
Président de la République m’instruit de suivre particulièrement ce
dossier. Il me dit ne pas comprendre qu’un an après le paiement de
l’acompte exigé, l’avion n'ait toujours pas été livré. En avril 2003,
une mission effectuée par feu l’ambassadeur Mendouga auprès de Boeing
permet de découvrir que sur les 31 millions de dollars débloqués, seuls 4
millions de dollars sont parvenus au constructeur américain.
Évidemment l’avion construit ne sera jamais livré parce que le paiement
du solde ne sera pas effectué. Tel est l’état du dossier quand je prends
en charge ce dossier en fin 2002. Vous savez que mes différentes
démarches pour récupérer cet argent me vaudront l’accusation de
tentative de détournement de ladite somme, et une décision
d’acquittement non exécutée.
Deuxième élément d’information : en
mai 2003, à la suite de la mission de l’ambassadeur Mendouga auprès de
Boeing, le Ministre des Finances de l’époque, (le même qu’en août 2001),
fait débloquer, par la SNH, un montant de 5 millions de dollars, cette
fois directement à la société BOEING; l’objectif est d’essayer de
ressusciter le premier dossier d’acquisition de l’avion présidentiel.
Troisième élément factuel : le premier juge d'instruction chargé de ce
dossier, sieur Pascal Magnagueumabe, avait, dans deux ordonnances,
indiqué qu'il était nécessaire, pour se prononcer sur le prétendu
détournement de 5 millions de dollars, d'envoyer une mission
gouvernementale auprès de Boeing, à l'effet de vérifier l'authenticité
des pièces versées par feu l'ambassadeur Mendouga, relativement aux
dépenses effectuées avec cette somme de 5 millions de dollars, notamment
la location d'un avion pour le Président de la République. Ledit juge
avait même suggéré que cette mission soit confiée à l'ambassade du
Cameroun à Washington, désormais gérée par le successeur de
l'ambassadeur Mendouga. Les autorités compétentes n'ont jamais accordé
au juge d'instruction les moyens d'accomplir ou de faire réaliser cette
mission.
Dernier élément, la compagnie Boeing a été listée comme
témoin de la défense par mes avocats. Le Code de Procédure pénale
dispose que pour les témoins résidant à l'étranger, le Parquet compétent
adresse la citation au témoin, par l'intermédiaire du Ministre des
Relations Extérieures. Celui-ci est chargé de transmettre la citation au
témoin cité par voie diplomatique. Cette citation est datée d'avril
2014. A la date d'aujourd'hui, la compagnie Boeing n'a toujours pas été
notifiée de la citation à comparaître comme témoin devant le TCS.
Au lieu de conseiller aux journalistes de se rendre aux États-Unis, ne
pensez-vous pas qu'il serait plus judicieux que Boeing envoie un
représentant témoigner devant le TCS sur le prétendu détournement de 5
millions de dollars? Et éventuellement que ce représentant puisse
rencontrer la presse locale, ici? Vous qui avez la responsabilité, même
non officielle, de porter la parole du gouvernement, c’est-à-dire des
différents membres du gouvernement, peut-être pourriez-vous entreprendre
une démarche auprès de vos collègues de la Justice et des Relations
Extérieures pour que soient accomplies les diligences nécessaires pour
que Boeing vienne témoigner devant le TCS, dans le procès de
détournement de 5 millions de dollars. Après la prestation du
représentant de Boeing, il vous sera loisible d’organiser une autre
conférence de presse.
Certains prétendent que le financement de
ces conférences n'obéirait pas toujours à l'orthodoxie des finances
publiques. Je vous rassure à ce propos: je n'en crois pas un mot. De
même, je reste très sceptique sur toutes ces balayures qu'on essaie de
déverser sur vous au sujet d'un prétendu chèque de 400 millions de Fcfa
que vous auriez reçu de la firme sud-africaine Transnet. Nous qui avons
souffert de la légèreté de certaines accusations, nous sommes toujours
très réservés lorsque des accusations sans preuve sont déversées sur un
pauvre citoyen, de surcroît un membre du gouvernement comme vous.
Pour mettre un terme à toutes ces rumeurs, qui perturbent quand même
certains de nos compatriotes, je soumets à votre appréciation, l'idée
d'organiser une conférence de presse, exclusivement consacrée à cette
scabreuse affaire. Vous aurez sans doute autour de vous ou au-dessus de
vous, des gens qui pensent à votre avenir (mieux que vous-même), qui
vous diront de ne pas communiquer sur cette affaire, qui pourrait
embarrasser plus d'un dans l'establishment. M'inspirant de mon
expérience, je vous dirais que lorsque vous devrez vous défendre, un
jour ou l'autre, vous serez seul. Il vaudrait encore mieux pour vous,
tant que vous bénéficiez encore de l’aura de membre du gouvernement, de
laver votre honneur devant les Camerounais par rapport à cette affaire.
Pensez-y.
Mais qui suis-je pour me permettre de prodiguer des
conseils à un membre du gouvernement? Un simple prisonnier, un « minable
» prisonnier.... à qui vous déniez comme aux autres prisonniers
politiques, anciens membres du gouvernement la liberté d’expression. Nos
compatriotes ne sont pas amnésiques comme vous avez la faiblesse de le
croire. Ils se souviennent des noms d’oiseaux et insultes dont, pendant
votre traversée du désert, vous avez gratifié le Président de la
République et pensent que c’est certainement votre sosie qu’on aperçoit
ces derniers temps au premier rang de meeting RDPC en meeting RDPC.
Doit-on rester … prisonnier des convictions provisoires, me
rétorquerez-vous ? Sans doute avez-vous lu aussi ce qu'un sage avait
fait inscrire comme épitaphe sur sa tombe :"hier j'étais comme vous,
demain vous serez comme moi. "Là où je me trouve, c'est toujours avec un
peu de peine que j'accueille les nouveaux arrivants. Sincèrement je ne
souhaite pas à avoir à vous accueillir, un jour prochain ».
Bien respectueusement.
Kondengui,
le 15 mars 2016
A.MEBARA JM
*ministre de la Communication -
Yaoundé
Source: Mohamadou Houmfa

