Les
historiens qui voudront comprendre l’Afrique de ce début de siècle
seront perplexes. Les statistiques qu’ils consulteront leur indiqueront
un continent pauvre, tandis que de nombreux articles de presse leur
apprendront que le continent était peuplé de « jeunes entrepreneurs
innovants ». Ils s’étonneront de constater qu’en 2015, au plus fort de
l’épidémie d’Ebola, les pays africains touchés recevaient gants,
masques, bottes et ruban adhésif de partenaires occidentaux. Que
faisaient donc ces jeunes entrepreneurs « innovants » ?
L’entrepreneuriat attire un nombre
croissant de jeunes Africains ; cela est incontestable. Selon une étude
du Global Entrepreneurship Monitor (GEM) publiée en 2015, 60 % des
jeunes Africains âgés de 18 ans à 34 ans interrogés « sont optimistes
quant au potentiel économique de l’entrepreneuriat et croient avoir les
compétences et le savoir requis pour créer une entreprise ». Pour une
partie de cette jeunesse cependant, entreprendre est d’abord une
nécessité vitale face à la pauvreté du marché du travail en Afrique. La
même étude du GEM révèle en effet que « moins de 45 % des jeunes
entrepreneurs africains ont achevé leur cycle d’études secondaires » !
Bulle de l’entrepreneuriat
Une autre partie de cette jeunesse, plus
éduquée et souvent issue de la diaspora, s’est tournée vers
l’entrepreneuriat après la crise financière de 2007. De nombreux jeunes
diplômés et professionnels, qui avaient perdu leur emploi ou ne
parvenaient pas à intégrer le marché du travail, sentant confusément que
nous entrions dans une ère d’instabilité, décidèrent de se réinventer.
Pour des raisons économiques (le coût de création d’une entreprise dans
le secteur est faible) mais aussi par conformisme social, beaucoup se
dirigèrent vers le secteur du numérique.
Lire aussi : « Au Rwanda, nous bâtissons notre économie grâce aux technologies »
Certains médias, flairant le filon,
décidèrent de l’exploiter. Depuis lors, ils multiplient articles de
presse et reportages sur le dynamisme et la créativité des jeunes
entrepreneurs africains. Les forums dédiés à la célébration du génie de
nos créateurs prolifèrent. Une véritable industrie de la récompense a vu
le jour. Ses acteurs, média, multinationales, organismes en tout genre,
se livrent une concurrence acharnée pour décerner des prix à nos jeunes
« innovateurs », se réjouissant ainsi de la bulle qu’ils ont créée.
La jeunesse africaine éduquée est donc
logiquement toujours plus nombreuse à opter pour l’entrepreneuriat,
souvent attirée par la perspective d’une gloire aisément acquise. Cet
afflux alimente la machine médiatique, dont l’emballement suscite de
nouvelles vocations.
Cette bulle de l’entrepreneuriat est
préoccupante à plusieurs égards. L’industrie de la récompense forge une
culture de la facilité. De nombreux entrepreneurs africains qui, sous
d’autres cieux, seraient confinés à un nécessaire anonymat accèdent
pourtant à une forme de reconnaissance. Toute idée de hiérarchie est
supprimée. L’autosatisfaction est la règle. Le relativisme domine.
Quelques clics et le continent sont transformé !
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/05/10/l-afrique-reve-sa-jeune...

