LE CAMEROUN PEUT-IL ETRE COMPETITIF ?

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Je crois que dans notre quête des IDE, nous sommes un peu perdus et il serait important de réexpliquer comment les choses se passent. Supposons que nous soyons le Ghana qui a une monnaie non convertible.
Ce choix n’est pas nécessaire, mais il simplifie l’explication.
La Monnaie du Ghana étant inconvertible, le pays fait ses échanges extérieurs avec les devises qu’il acquiert en vendant son cacao. Ce sont ces devises qui sont son revenu extérieur. S’il consomme au-delà de ce qu’il acquiert, il a un déficit commercial qui est une dette. En réalité, le déficit commercial n’est qu’un élément, car on devrait parler du déficit courant (ou déficit de la balance courante). Celle-ci intègre, outre la balance commerciale :
-la balance des services qui couvrent les recettes touristiques, les locations d’engins, les hospitalisations, etc.
-la balance des revenus qui couvrent les transferts de la diaspora : en actif, nous avons ce que la diaspora camerounaise nous envoie, en passif ce que les étrangers installés au Cameroun envoient chez eux. C’est la différence entre les deux qui est la balance des revenus ;
-la balance des transferts qui porte essentiellement sur les dons.
Lorsque la balance courante est excédentaire, cela signifie que le Ghana dépense moins qu’il consomme. Il dispose d’un grand stock de devises et si un étranger a travaillé des cédis et veut rentrer chez lui, la Banque Centrale a de quoi convertir ces cédis. A contrario, si elle est déficitaire, le Ghana est en manque de devises et cela va jouer un rôle DECISIF sur le comportement des investisseurs.
Supposons en effet que le Ghana veuille attirer un investisseur japonais qui a des yens représentant l’équivalent de 100 Milliards en cédis. Quand l’investisseur fait ses calculs financiers, il se rend compte que son investissement va lui donner 150 Milliards de cédis, soit un gain de 50 Milliards. Du point de vue financier, c’est une très belle opération. Mais dans quelle condition va-t-il venir ? C’est là que va intervenir la balance courante. En effet, si le Ghana a un immense déficit de sa balance courante, cela signifie que le Japonais va travailler ses cédis, mais la Banque Centrale n’aura pas les yens nécessaires pour les convertir. Le Japonais sera donc englué dans les cédis dont il n’a pas besoin, car il n’est pas Ghanéen. Il ne viendra donc jamais.
Cet exemple reste valable même pour un pays comme le Cameroun qui utilise le CFA, soi-disant convertible. Autrement dit, un pays sous-développé qui accumule un déficit courant représentant plus de 50% de ses recettes d'exportation ne peut jamais attirer les investissements. Car c'est un très mauvais signe pour les investisseurs étrangers qu’ils ne pourront jamais rapatrier leurs bénéfices.
Il s’agit d’une règle économique fondamentale, car si un tel pays pouvait attirer les capitaux, il n’y aurait jamais de crise : il lui suffirait, à la moindre alerte, d’appeler les capitaux… Cela signifierait aussi qu’on a créé une nouvelle forme d’économie où on peut vivre indéfiniment aux frais des autres sans payer. C’est pour cette raison que dans un pays comme le Cameroun, le seul secteur qui peut, à l’heure actuelle, intéresser les investisseurs sont les activités d’exportation, comme le pétrole, car à ce moment, ils se sont payer à la vente de leurs produits.
Dans leur stratégie d’enfoncement définitif de l’Afrique, les rusés bailleurs de fonds sont venus créer une étrange théorie économique dans laquelle des facteurs périphériques ont pris le pas sur les facteurs fondamentaux. Dans tous les cercles, l’attractivité n’est plus basée sur des facteurs macroéconomiques essentiels, mais sur des notions confuses tels que le climat des affaires, la stabilité politique, la facilité de création des entreprises et d'y faire des affaires, du transfert de propriété, de la protection des investissements, de l'environnement juridique des affaires, etc.
Mais on n’a pas besoin de réfléchir plus loin pour savoir que bonne gouvernance ou pas, si le Cameroun trouve un important gisement de pétrole aujourd'hui qui redresse sa balance courante, les investisseurs viendront comme des mouches de tous les coins du monde. L’autoroute, les routes dégradées, le réseau électrique ou les barrages qui manquent de financement ? Eh bien ! Comme par enchantement, l’argent va couler à flots ! Les IDE s’en foutent de la bonne gouvernance comme d’une guigne. Bien plus, ils préfèrent les gouvernements corrompus qui matent les travailleurs et empêchent que le Parlement édictent des lois sociales pour les travailleurs.
En réalité, les deux principales règles pour attirer les IDE est, d’une part, une solde courant, fourni généralement par les ressources premières, d’autre part, un Gouvernement méchant, corrompu et docile aux étrangers. Les autres facteurs, peuvent, au mieux, sont des adjuvants, autrement dit, un produit médicamenteux qui accompagne un médicament de base, mais qui n’en est pas un lui-même. Bien sûr, les thèses sur la gouvernance sont un thème particulièrement prisées par les séminaires financés par les bailleurs de fonds : leur prédilection vient de leur capacité à entretenir une fausse expertise, où n’importe quel rigolo peut venir expliquer la faible attractivité du Cameroun par la « mauvaise gouvernance » et passer aux yeux des citoyens pour un savant. Ce discours menteur a des allures de vérité parce qu’elle rencontre les accusations légitimes que la population porte à la racaille qui nous sert d’élite. Il n’en reste pas moins faux.
La « bonne gouvernance » est un objectif noble qu’il faut rechercher, mais pour d’autres raisons telles que l’éthique, l’efficacité la démocratie ou la justice sociale, mais elle ne joue aucun rôle sur les IDE et il faut mettre fin à ce faux discours.
En tout état de cause, le déficit courant joue un mortel effet-repoussoir sur l'attractivité des IDE. Et tant que cette situation perdure, des Conférences organisées nuits et jours au Cameroun, avec tous les financiers du monde et les Prix Nobels n'apporteront absolument rien.
Nos dirigeants, par leur entêtement, leur impéritie, nous ont vraiment mis sur le chemin de honte. On leur a expliqué que ce sont les facteurs de rentabilité financière et les facteurs macroéconomiques d'excédent courant qui seuls, conditionnent l'attractivité d'un pays. En vain ! Au lieu d’écouter ce discours, ils n’ont cessé de promener leur sébile de mendiant de par le monde, qui en Turquie, qui en Inde, qui en Chine, voire de pays plus petits. Et malgré les échecs, ils persistent et signent, croyant qu’à travers cette insistance magique et ce rappel incantatoire à une spéculative attractivité, les capitaux étrangers finiront par venir. La Conférence de Yaoundé illustre au plus haut point cette démarche magicoreligieuse, dans laquelle on s’imagine qu’on finira par attirer les IDE à forces de hurlements à la lune et de simagrées sur l’attractivité.
Un pays n'est pas une marchandise qu’on promène par le monde, comme dans l’esprit des sauveteurs qui harcèlent les clients, mais un écosystème où vivent des êtres vivants appelés « entreprises ». Si l'écosystème n'est pas favorable, les entreprises ne viendront pas. Et le facteur fondamental d’attractivité d’une économie sous-développée, c’est bien les excédents courants. Pas d’excédent courant, pas d’attractivité pour les IDE, et pas de crédibilité internationale pour les emprunts. Autant personne n’est près à venir au Cameroun pour les IDE, autant personne n’est prêt à nous prêter son argent.
Et voici encore une terrible illusion qui achève de leur enlever toute lucidité : les comparaisons incessantes avec la Côte d’Ivoire. Ce terrible complexe vis-à-vis de ce pays est véritablement traumatisant, mais c’est une fausse comparaison entretenue par l’ignorance. Quand la Côte d’Ivoire attire l’investissement alors que le Cameroun ne le fait pas, c’est normal. La Côte d’Ivoire a des exportations 2,5 fois plus élevées que le Cameroun. Rien que son cacao lui donne presque autant d’argent que toutes nos exportations réunies ! Ajoutez à cela qu’elle le premier exportateur mondial en noix de cajou et le 1er ou le 2ème dans un grand nombre de domaines agricoles, alors que le Cameroun est totalement perdu dans tous les classements. Son tourisme est plus développé et ses services sont plus performants. Sa diaspora qui garde de bons rapports avec le Gouvernement est infiniment plus active et inonde le pays en transferts massifs en devises, au moment où celle du Cameroun et son Gouvernement se détestent comme deux serpents venimeux. Les recettes extérieures de la Côte d’ivoire représentent 3 fois celles du Cameroun.
Mais plus, à côté de cet avantage initial, la production d’Abidjan est beaucoup plus variée et amortit les achats extérieurs, ce que ne fait pas Douala. Enfin, la consommation des Camerounais est totalement extravertie. C’est un petit peuple de 23 Millions d’habitants dont la moitié est formée de petits enfants. Mais c’est le peuple qui boit le plus de vin rouge et de champagne, celui dont les garages des élites sont bondés de gros véhicules de luxe, celui qui tord la main aux producteurs locaux pour leur arracher un impôt qu’ils vont déverser en Chine.
Or, il y a une règle fondamentale en Economie : nos pays n’investissent que sur la base des recettes extérieures. Pour construire une route, il faut des bulldozers ; pour avoir l’électricité, il faut acheter des turbines, et des transformateurs. C’est donc la capacité à importer les biens d’investissement qui définit le potentiel d’investissement et rien d’autre. Si un bulldozer coûte 100 Unités de cacao et si vous avez 1000 unités de cacao, cela vous fait 10 bulldozers. Et ces 10 bulldozers correspondent à une longueur de routes bien définie. Vous ne pouvez absolument rien faire d’autre, absolument rien. Avant de comparer les pays qui ne produisent pas la technologie, il faut regarder leurs recettes extérieures, car vous ne pouvez jamais avoir plus de bulldozers que vos unités de cacao. C’est pour cette raison que dès qu’un pays tombe sur d’immenses gisements de pétrole, il prend son envol, car le pétrole est une devise pure et facile qui procure d’immenses recettes extérieures que le pays peut recycler en investissements. Reportez-vous au cas de la Lybie, de l’Angola et de la Guinée Equatoriale.
On ne peut donc pas comparer la Côte d’Ivoire au Cameroun. Ce n’est pas parce qu’on se ressemble par la taille, la population et même le PIB, nous ne sommes pas sur le même plan : la Côte d’ivoire, c’est un autre registre, loin devant nous.
Pour revenir à ce problème de déficit qui nous ronge, il est d'ailleurs assez étonnant que le Chef de l'Etat l’ait dénoncé dans son discours de fin d'année 2014 sans que des mesures draconiennes soient prises. On croit se moquer de qui? Je n'ai jamais compris comment raisonnent les Camerounais: tout le monde perçoit que le déficit commercial est une mauvaise chose, mais personne ne se demande où et comment il agit! Quand on fait le budget, qu'on réalise les programmes ou qu'on sollicite les ressources extérieures, on fait comme si cette situation n'existait pas! Or, cette variable est la plus terrible pour un pays sous-développé et elle joue un rôle plus fort que le PIB, la croissance ou le chômage, car elle agit comme un couperet et interdit à jamais la réussite de la moindre politique de développement. Il amplifie le chômage, détruit la liquidité, déstabilise le budget, crée une croissance artificielle qui ne se traduit pas concrètement par une amélioration de vie, joue un effet répulsif sur les capitaux étrangers (IDE et emprunts). Mais surtout, il pousse violemment le pays à l’endettement.
Quand j'avais proposé la binarisation, seule solution possible en l'absence d'immenses gisements de pétrole pour redresser immédiatement le solde commercial, c’était simplement parce que je savais que sans une telle mesure, nous allions à la perdition.
Personne n'a écouté et maintenant, tout le monde voit ce qui arrive de ses propres yeux: dès que l'Etat a payé les salaires et financé la guerre contre Boko Haram, il n’y a plus rien dans les caisses. L'administration sombre de plus en plus dans la paralysie faute de ressources. Même les éléments essentiels du fonctionnement de l'Etat tels que les missions ne sont même plus menés. Personne n’a plus le courage de parler du budget, et encore moins de son taux de réalisation, préférant se réfugier dans des digressions sans intérêt comme les programmes d’urgence ou les Conférences.
Les moqueurs professionnels et les ricaneurs de métier dont j’étais la cible se sont tus, et l'optimisme affiché fait de plus en plus place à la terreur. Hélas! Conférences par-ci, visites par-là, plan d’urgence… Et tout cela va servir à quoi ? C'est un dernier baroud d'honneur pour masquer la désolation. Mais pour combien de temps? Quand les Camerounais se rendront compte du gâchis, et cela ne va plus durer, ils n'en reviendront pas de la folie dans laquelle les a plongés la Totocratie arrogante, idiote et cruelle qui s’est emparé de la décision économique au Cameroun. Comment Biya a-t-il pu confier la gouvernance macroéconomique d’un pays sortant péniblement de 20 ans de crise à des administrateurs bornés qui s’imaginent que, du fait qu’il peut les nommer Ministre, il peut par la même occasion modifier les lois économiques par décret?
Mais si on peut cacher la maladie, peut-on cacher la mort? Nous ne sommes qu'au début de notre misérable destin. La crise qui vient à l’horizon sera encore plus terrible que celle déclenchée en 1987. Je l’ai dit et redit. Nous paierons cher, très cher ces errements ; mais il serait bon et juste que les responsables paient le plus grand prix, car en matière de gouvernance économique, l’ignorance est un crime.
Personne ne dira qu'il n'a été averti