Ni l'un ni l'autre n'ont encore dévoilé leurs intentions pour
l'élection prévue en novembre, mais nul doute que leur affrontement
rythmera l'année 2016. Naguère proches, Joseph Kabila et Moïse Katumbi
sont à
couteaux tirés. Quelles sont leurs forces, leurs faiblesses,
leurs réseaux ? SES POINTS FORTS
Le système sécuritaire
À la tête du pays depuis quinze ans, Joseph Kabila a renforcé sa
mainmise sur le dispositif sécuritaire. Depuis septembre 2014, le
commandement des Forces armées de RD Congo (FARDC) a été divisé en trois
zones de défense dont les commandants (parmi les officiers les plus
loyaux) rendent compte au chef de l’État, court-circuitant l’état-major
général de l’armée. Même emprise sur les forces de l’ordre, qui
n’hésitent pas à utiliser la manière forte contre les manifestants,
comme en janvier 2015.
Les moyens de l’État
Le président dispose de l’administration, des finances publiques (la
Banque centrale du Congo et les diverses entreprises appartenant à
l’État) et de la Radio-Télévision nationale congolaise (RTNC). Kabila
exerce également une certaine influence sur la Commission électorale
nationale indépendante (Ceni), puisqu’il en nomme le président sur
proposition de la société civile.
Son bilan macroéconomique
Sous Kabila, la RD Congo a réalisé des performances non négligeables : stabilisation macroéconomique, taux de croissance dynamique (8,4 % en 2015, estime le FMI), inflation maîtrisée (1 % en 2015)…
Les Églises de réveil
D’obédience protestante, Kabila bénéficie du soutien de l’Église du
Christ au Congo et des nombreuses Églises évangéliques dites de réveil
qui pullulent dans le pays. Un contrepoids à la superpuissante Église catholique, réputée hostile à son régime.
Les précédents de Brazzaville et Kigali
Soupçonné de vouloir modifier la Constitution pour se maintenir au
pouvoir, le camp Kabila oppose à ses détracteurs les cas du Congo et du
Rwanda, où la loi fondamentale a été revisitée sans que la communauté
internationale n’intervienne au-delà de déclarations de principe. Et ce
même si au Burundi l’initiative de Pierre Nkurunziza a replongé le pays
dans un cycle de violences.
SES POINTS FAIBLES
Le verrou constitutionnel
Fruit de l’accord de paix de Sun City, qui, en 2002, a mis fin à près
de cinq ans de guerre en RD Congo, la Constitution en vigueur dispose,
sans ambiguïté, que la limitation du nombre des mandats ne peut être
modifiée. Toutes les tentatives pour contourner ce verrou
constitutionnel ont pour l’instant échoué.
La fermeté des Occidentaux
États-Unis en tête, l’Occident ne souhaite pas voir Kabila rempiler à
la fin de son deuxième mandat – le dernier, selon la Constitution. Des
mises en garde lui sont régulièrement envoyées à Kinshasa. John Kerry, le secrétaire d’État américain, s’est même déplacé en mai 2014 pour venir le lui dire de vive voix.
Les indicateurs sociaux
Les Congolais peinent à bénéficier des fruits de la croissance. Le
pays stagne à la 176e place (sur 188 pays) de l’indice de développement
humain élaboré par le Pnud.
La communication
Dans le pays comme à l’extérieur, Kabila est souvent aphone. Ce
déficit de communication se constate même sur les réseaux sociaux,
espaces pourtant prisés ces dernières années par ses homologues du
continent.
SES RÉSEAUX
Ses hommes
Autour de Kabila, un homme gagne chaque jour en influence : Néhémie Mwilanya Wilondja,
promu directeur de cabinet du président en mai 2015. Derrière lui
pointe le sécurocrate Kalev Mutond. Malgré son échec à convaincre les
leaders de l’opposition de participer au dialogue politique, le patron
de l’Agence nationale de renseignements conserve la confiance du chef de
l’État. Kabila compte aussi sur Augustin Matata Ponyo, le Premier
ministre, bien introduit auprès des institutions de Bretton Woods – mais
qui s’éclipse dès qu’il s’agit de défendre une éventuelle prolongation
du mandat de son chef.
Place alors aux politiques aguerris : Aubin Minaku, président de
l’Assemblée nationale ; Évariste Boshab, vice-Premier ministre chargé de
l’Intérieur ; Barnabé Kikaya Bin Karubi, conseiller diplomatique du
président ; et Henri Mova Sakanyi, secrétaire général du parti au
pouvoir. Côté casernes, le général François Olenga, chef d’état-major
particulier de Kabila, contrôle les unités d’élite et les bataillons
spéciaux, y compris la Garde républicaine. Enfin, l’ancien chef de la
police John Numbi reste très influent dans l’appareil sécuritaire, en
particulier dans l’ex-Katanga. Mis en cause dans l’assassinat du
militant des droits de l’homme Floribert Chebeya, il a tout intérêt à
défendre un président qui lui a offert une certaine protection.
Ses alliés politiques
Par les temps qui courent à Kinshasa, les alliés de Kabila se font
discrets, tout au moins pour le moment. La plupart des gros poissons qui
entouraient le chef de l’État ont retourné leur veste. Antoine Gizenga,
leader du Parti lumumbiste unifié (Palu), maintient son alliance avec
le président, lui assurant un certain ancrage dans l’ouest du pays. Léon
Kengo wa Dondo, président du Sénat, et Azarias Ruberwa, ancien
vice-président de la République, peuvent être rangés parmi ses alliés de
circonstance… sans garantie de durée.
Ses alliés économiques
Parmi les premiers investisseurs étrangers en RD Congo après la chute
de Mobutu, l’Israélien Dan Gertler a gagné au fil des années la
confiance de Kabila. Le chef de l’État s’appuie sur de nombreux hommes
d’affaires présents dans le pays, comme l’Indien Shiraz Virji, patron de
la société minière Chemaf, réputé très proche de la première dame.
Ses soutiens à l’étranger
Sur le continent, Jacob Zuma est incontestablement le principal allié
de Kabila. Le président sud-africain soutient notamment le projet
d’extension des barrages hydroélectriques d’Inga sur le fleuve Congo et a
déployé des troupes dans l’est de la RD Congo dans le cadre de la
brigade d’intervention de l’ONU. Au niveau mondial, Kabila compte
surtout sur le soutien de Xi Jinping. Début septembre, le président
chinois l’a invité à Pékin pour le 70e anniversaire de la fin de la
Seconde Guerre mondiale.
Le clan familial
Dans la nombreuse progéniture du Mzee (l’ancien président avait eu
plusieurs enfants nés de diverses femmes), deux membres de la fratrie
entourent Joseph Kabila : Jaynet, sa sœur jumelle, et Zoé, son frère
cadet. Tous deux députés et impliqués dans l’économie du pays, ils
murmurent à l’oreille du chef. Tout comme Olive Lembe di Sita, la
première dame, et Didier Kazadi Nyembwe, ami personnel de Kabila père et
ancien patron des services de renseignements, que le président
considère comme un parent.
QUELLE STRATÉGIE ?
Personne ne peut dire avec certitude ce que va faire Kabila d’ici à
la fin de son dernier mandat. Au moins trois scénarios se présentent :
désigner un dauphin capable de préserver ses intérêts ; changer de
Constitution pour passer à une IVe République et contourner les verrous
du texte actuel ; ou retarder l’organisation du scrutin afin de
prolonger sa présence à la tête du pays. C’est cette fameuse stratégie
du « glissement » qui semble tenir la corde. Le « dialogue » qu’il a
proposé à l’opposition l’aide déjà à y parvenir : ses adversaires sont
contre, mais peuvent difficilement en refuser le principe. En attendant
que la situation se débloque, l’horloge tourne…
Par Pierre Boisselet et Trésor Kibangula
jeuneafrique.com

