Pour les diplomates occidentaux en poste à Kinshasa et les agents des
services spéciaux étrangers, pour les chefs d'État de la région, le
secrétaire général de l'ONU et tous ceux qu'intéresse au plus haut point
l'avenir
immédiat de cette nation majeure qu'est la RD Congo, prévoir
de quoi demain sera fait est un exercice impossible.
Motif principal de cette navigation à vue, à laquelle se résument en
cette année cruciale les rapports des experts en congologie : nul ne
détient les clés du logiciel mental de Joseph Kabila Kabange,
et personne ne sait comment ce président, âgé d’à peine 45 ans, compte
modeler son propre destin. À leur décharge, aussi bien les opposants que
les proches de celui que ses partisans appellent le raïs sont plongés
dans la même expectative. À preuve, chaque fois qu’il m’arrive de
croiser un ministre ou un conseiller de Joseph Kabila, la question qui
m’est posée est la même que celle formulée par ses adversaires : « Vous,
vous devez bien le savoir : qu’y a-t-il dans sa tête ? »
Sa personnalité relève d’une « énigme enveloppée d’un mystère »
Soyons honnêtes : si j’ai rencontré à cinq ou six reprises le fils du
Mzee depuis son accession au pouvoir – la dernière fois, en 2015 – ce
qui fait de moi, avec ma consœur Colette Braeckman, du Soir, une
quasi-exception dans le domaine médiatique, j’ignore toujours ce qu’il y
a « dans sa tête ».
Certes, comme tous ceux qui l’ont fréquenté et suivi depuis quinze
ans, j’ai remarqué la transformation de l’apprenti timide et
imprévisible en chef d’État sûr de lui, à la voix adolescente à la fois
douce et métallique. Mais sa personnalité, de plus en plus
indéchiffrable, relève plus que jamais de cette « énigme enveloppée d’un
mystère » qui intriguait déjà un certain Jacques Chirac.
À l’époque où il se « lâchait » encore et où il accordait des
interviews, Joseph Kabila confiait à J.A. qu’il avait, en une décennie à
la tête du Congo, « accumulé autant de travail, de stress et
d’expérience qu’un homme ordinaire en trente années d’existence ». Avant
d’ajouter : « Le pouvoir use, il faut savoir s’arrêter. »
S’arrêter oui, mais quand et pour faire quoi ? Alors que tout semble
indiquer l’inéluctabilité d’un « glissement » au-delà de 2016 du
calendrier électoral, rendu inévitable par l’impréparation d’un scrutin à
un milliard de dollars, donc le risque, sauf dialogue miracle, d’un
bras de fer dans la rue, tenter de cerner la psychologie quasi
jésuitique de ce fidèle de l’Église du Christ au Congo peut être d’une
certaine utilité.
À cet égard, un mot s’impose : celui de précarité. Précarité de la
naissance dans le maquis de Fizi-Baraka, de la jeunesse à l’ombre d’un
père au comportement éruptif et souvent erratique, qui mourra assassiné,
précarité d’une filiation contestée par des rumeurs aussi infondées que
tenaces, précarité de la guerre, précarité de l’arrivée au pouvoir
comme une balle de ping-pong sur un jet d’eau, sous la houlette des
tontons abusifs du « clan des Katangais », précarité de l’exercice du
pouvoir face aux complots et aux trahisons des proches.
D’où la méfiance, développée comme une coquille autoprotectrice, le
mutisme médiatique, la tendance à l’illisibilité et l’usage en politique
des stratégies combinatoires d’un joueur de go, où il est question
d’encercler l’ennemi pour mieux l’étouffer, plutôt que de l’écraser.
Joseph Kabila ne tient pas la classe politique congolaise en haute
estime, n’accorde de crédit (réversible) qu’à la poignée de fidèles qui ne l’ont pas déçu,
se méfie de ses pairs et encore plus de ces Occidentaux hypocrites dont
les discours hostiles vont de pair avec la convoitise pour les
richesses de son pays.
À Kinshasa, sa côte de popularité est équivalente à celle de François Hollande en France
Difficile d’obtenir d’un homme – qui a puisé une bonne part de ses
ressources dans le fait d’avoir été longtemps sous-estimé – qu’il aille
jouer les gentlemen farmer en son ranch de Kingakati sans autres
garanties que les assurances d’anciens consorts mués en détracteurs,
sous la menace d’adversaires qui lui promettent le tribunal et sans que
les uns ni les autres aient le moindre désir de faire justice d’un bilan
qui, en matière de reconstruction et de performances macroéconomiques,
est le meilleur (ou le moins déficitaire) depuis la fin des années 1970.
Qu’on le veuille ou non et même si, à en croire ses
opposants, sa côte de popularité – tout au moins à Kinshasa – est
équivalente à celle de François Hollande en France, cet admirateur de
Sankara et de Che Guevara possède encore quelques atouts déterminants.
L’armée, la police, l’ANR (services de renseignements),
l’administration, un parti puissant, l’accès aux ressources financières,
le levier du nationalisme au pays de Lumumba, ce n’est pas rien. Autant
dire que, sauf à privilégier le rapport de force et à souhaiter le pire
pour ce peuple qui a déjà tant souffert et continue de saigner sur son
flanc oriental, rien ne se fera contre Kabila, si ce n’est avec Kabila.
Il faut donc que quelqu’un le rassure, ce que ni Moïse Katumbi – avec qui les ponts sont désormais rompus -, ni Vital Kamerhe (idem), ni Étienne Tshisekedi,
qui n’a jamais reconnu sa légitimité, ne peuvent, ou ne souhaitent
faire. C’est pourtant une nécessité raisonnable. Et c’est pour dénouer
ce type de situation que la Grèce antique a inventé le dialogue.
par
François Soudan
François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.www.jeuneafrique.com

