Une demi-douzaine de ministres défile devant les enquêteurs du
Tribunal criminel spécial (Tcs) depuis quelques temps. Deux avions de
qualité douteuse achetés au prix de six. Militaires et civils dans le
coup. Le
sérail en ébullition.
Selon des informations parvenues à La Météo,
plusieurs membres du gouvernement feraient actuellement l’objet d’une
instruction judiciaire dans le cadre de l’achat de deux aéronefs MA-60
de fabrication chinoise. L’on cite à cet effet, Louis Paul Motaze,
ministre de l’Economie, du Plan et de l’Aménagement du territoire et
ancien secrétaire général des services du Premier ministre, Bello Bouba
Maïgari, ministre d’Etat ministre du Tourisme et des Loisirs, ci-devant
ministre des Transports, Emmanuel Nganou Djoumessi, ministre des Travaux
publics, précédemment ministre de l’Economie, du Plan et de
l’Aménagement du territoire, Edgar Alain Mebe Ngo’o, ministre des
Transports, ex-ministre de la Défense, Jules Doret Ndongo, ministre
délégué à l’Administration territoriale, à l’époque des faits secrétaire
général des services du Premier ministre, Robert Nkili, ministre des
Transports jusqu’au 2 octobre dernier.
Plusieurs de ces personnalités ont déjà été entendues par le Tcs pour
leur implication présumée dans cette affaire au relent de
surfacturation et de rétro-commission. Robert Nkili, par exemple, aura
passé une bonne partie de sa journée du 12 mai 2016 face aux fins
limiers du Tcs. Bello Bouba Maïgari et Emmanuel Nganou Djoumessi ont
déjà également été entendus dans le cadre de cette affaire.
De sources proches du dossier, Edgard Alain Mebe Ngo’o et Louis Paul
Motaze auraient dû être entendus la semaine dernière mais n’ont pu
déposer, parce que hors de la ville au moment des auditions. Il se dit à
cet effet que d’autres auditions vont suivre dans les jours à venir.
Les mêmes informateurs soutiennent qu’au terme des enquêtes et lorsque
les responsabilités seront bien établies, il est probable que certains
de ces acteurs soient placés sous mandat de dépôt à la prison centrale
de Yaoundé-Kondengui. L’on s’achemine donc vers un nouveau mini-séisme,
après celui provoqué par l’affaire Albatros dans laquelle deux anciens
secrétaires généraux de la présidence et un ancien Directeur général
(Dg) se sont retrouvés derrière les barreaux. Car, apprend-on, c’est au
moins quatre ministres qui seront arrêtés dans cette affaire qui fait
jaser le sérail depuis 2009.
En rappel, la détermination du gouvernement d’acquérir des avions dit
chinois naît en 2009, à l’occasion d’une visite effectuée par le chef
de l’Etat, Paul Biya, à Beijing. Après avoir effectué un déplacement à
bord de cet aéronef, le président de la République prend la décision
d’en commander deux. Son homologue chinois décide alors de lui en donner
un autre en récompense. Seulement, très tôt, l’on a constaté que le
prix d’achat de ces avions est trois fois plus élevé que celui qui a été
pratiqué au Congo Brazzaville.
Une surfacturation de plus de 20 milliards. La polémique autour de
l’acquisition par le Cameroun des avions chinois MA 60 voit le jour à la
faveur de la première session ordinaire de l’Assemblée nationale pour
l’année législative 2014. Le pot aux roses est découvert par le député
du Social democratic front (Sdf) Joshua Osih, lequel avait déposé une
proposition de résolution portant constitution d’une commission
d’enquête parlementaire pour faire toute la lumière sur cette ténébreuse
affaire. Expert en aéronautique, il disait connaitre le prix exact de
ces appareils dont le Cameroun a acquis deux exemplaires à environ 34
milliards Fcfa.
Le 26 juin 2014, un autre député du Sdf, Jean-Michel Nintcheu, va
revenir à la charge pour interpeller l’alors ministre des Transports,
Robert Nkili. L’élu du parti de la balance voulait savoir pourquoi le
Cameroun a acheté deux avions à plus de 34 milliards Fcfa (61,2 millions
de dollars US), alors que le prix unitaire publié par le constructeur
Xian industries est de 5, 6 milliards Fcfa soit une bagatelle de
11milliards Fcfa pour deux avions MA-60. S’appuyant sur le cas de la
République du Congo, le député fait savoir que ce pays voisin «a
déboursé 7 milliards Fcfa par avion» et ce prix «prenait en compte les
intérêts, un stock de pièces de rechange, la formation des techniciens
congolais ainsi que la maintenance durant une période définie».
Pour enfoncer le clou, Jean-Michel Nintcheu a cherché à comprendre ce
qui a justifié, de façon rationnelle, «ce différentiel de plus de 20
milliards, si ce n’est que ce montant a servi de retro-commission à la
filière qui a piloté l’opération, notamment le ministre de l’Economie
(Minepat), et certains fonctionnaires de la Primature».
En effet, plusieurs curiosités se dégagent de cette affaire.
S’agissant par exemple du tableau récapitulatif du coût total d’achat de
ces avions par le gouvernement, il est par exemple indiqué que le prix
d’achat d’un avion nu est de 14,8 millions Usd, soit 8,7 milliards Fcfa,
ce qui est bien différent des prix rendus publics par l’usine. Suivant
le même document fourni par le Minepat, il est prévu une ligne de crédit
pour l’achat d’autres pièces de rechange pour 3,5 milliards Fcfa alors
que dans la commande, il existe déjà un achat des pièces de rechange
consommables pour plus de 7 milliards Fcfa. L’on note aussi,
l’acquisition, on ne sait pas trop pour quelle raison, d’un moteur de
réserve à environ 2 milliards Fcfa.
La qualité des avions MA-60 est également mise en cause. L’honorable
Jean Michel Nintcheu indique à cet effet : «le MA-60 en matière de
fiabilité peut être comparé aux avions russes Iliouchine ou Tupolev,
boycottés par la majorité des compagnies aériennes et interdits de
survol d’espaces aériens». Pour lui, l’exploitation de ces fameux avions
qui, selon des spécialistes, sont des cercueils volants, mettraient en
péril la vie des passagers, du personnel navigant ainsi que celle des
civils au sol. En novembre 2015, l’ancien directeur général de
l’Autorité aéronautique civile du Cameroun (Ccaa), Pierre Tankam, aurait
saisi la présidence de la République pour émettre des doutes sur la
fiabilité des avions chinois de marque MA-60. Mal lui en a pris. Il
perdra son poste quelques mois après…
Robert Nkili accuse.
En juillet 2014, plusieurs sénateurs ont interrogé le ministre des
Transports de l’époque, Robert Nkili, sur les contours de l’acquisition
des avions chinois par l’État camerounais. Répondant aux questions, le
‘’professeur’’ indiquait : «Nous apprenons que les avions acquis par le
Cameroun sont trois fois plus chers que ceux vendus à la République du
Congo. Le chef de l’État m’a demandé de mener une enquête et de lui
faire la lumière sur le dossier».
Il dégage néanmoins sa responsabilité dans cette affaire : «J’étais
au ministère du Travail et de la Sécurité sociale lorsque les
négociations se sont faites», révèle-t-il. L’ancien membre du
gouvernement indique aussi que ces avions auraient pu être livrés depuis
l’année 2012, mais que cela n’a pas été le cas parce que le dossier
n’était pas définitivement bouclé. Il révèle que c’est son collègue du
ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du
territoire, et le secrétaire général des services du Premier ministre
qui auraient été mandatés par le chef de l’État pour parlementer avec
les fabricants en termes de prix d’achat.
Pourtant, c’est lui qui a réceptionné ces avions, non sans
les vanter. L’on se souvient qu’il avait d’ailleurs déclaré devant les
caméras de télévision que les MA-60 étaient ce qui se faisait de mieux
en aéronautique. «MA signifie, modern avion», avait-il précisé.
Lors de son passage devant les sénateurs, Robert Nkili précisera,
s’agissant de la qualité de ces avions, que : «Le général chef
d’État-major de l’armée de l’air qui est lui-même pilote et plusieurs
autres pilotes m’ont dit que cet avion n’a aucun problème». C’est le
même officier général qui ira chercher en Chine, les deux avions qui ont
été réceptionnés en 2015.
De ce fait, l’on ne comprend toujours pas l’intrusion du ministère de
la Défense dans cette affaire. D’ailleurs, une fois Alain Edgard Mebe
Ngo’o nommé ministre des Transports, il va s’atteler à ce que les MA-60
rentrent rapidement en activité. L’avion offert par les Chinois en bonus
au Cameroun au terme de cette transaction, sera rétrocédé à l’aviation
militaire.
Camer.be

