Fêtes permanentes, distributions à ciel ouvert de l’argent liquide,
contributions pour des meetings géants, messes d’action de grâce pour
remercier Paul BIYA et lui souhaiter longue vie, combats épuisants pour
maintenir un leadership hégémonique, tout cela a fini par représenter
des montants faramineux... qu’il fallait bien prendre quelque part. D’où
le développement d’une corruption structurelle.
Par Dieudonne Essomba, Ingénieur Principal de la Statistique
L’arrestation de M. Amadou Vamoulke, ancien Directeur Général de la CRTV me remet en mémoire un texte rédigé en 2011 et qu'on peut trouver sur divers sites.
Lorsque les premières accusations de corruption généralisée furent
portées contre son régime, le Président Biya demanda des preuves. Cette
réponse lapidaire apparut à un grand nombre de personnes comme une
caution de ces pratiques, mais les mauvais classements récurrents du
Cameroun dans l’indice du NDI, la pression des bailleurs de fonds et les
prétentions politiques des élites à le remplacer avant terme le
conduiront à réagir. Une action graduelle se mit en place: d’abord des
actions de sensibilisation, puis des mises en garde, des améliorations
des procédures visant à réduire la porosité du système financier et
enfin, des arrestations de hautes personnalités.
La satisfaction d’abord enthousiaste, puis de plus en plus mesurée
qui accompagne cette initiative traduit le ras-le-bol d’une population
qui a tant souffert de l’indifférence, l’arrogance et les cupidités
d’une élite qui a perdu le sens des réalités. Mais en même temps,
l’opération a commencé à susciter des interrogations sur son apport réel
dans la gouvernance du Cameroun. Alors qu’il apparait très douteux
qu’elle ait réduit les détournements de fonds, on est au moins sûr
qu’elle entretient une ambiance de terreur qui inhibe plutôt l’action
des responsables, tout en donnant du Cameroun une image totalement
putride.
Mais la question de fond demeure: comment le Cameroun dont le
système politique est très stable et fortement structuré en est-il
arrivé à ces pires formes de déprédation qu’on ne voit que dans de
régimes délités et incontrôlables ? La réponse à cette question est
déterminante pour envisager de manière pertinente une solution
définitive à la corruption.
Pour en saisir la cause première, il faut remonter au lendemain du
coup d’Etat de 1984: le Président Biya accède au pouvoir en héritant
d’un puissant parti unique qui contrôle tous les compartiments de la
population camerounaise.
Les responsables de l’UNC étaient des politiciens professionnels,
choisis avec soin par les instances dirigeantes et qui disposaient d’une
éthique fondée sur la sobriété dans la manière d’être, dans
l’expression et dans la dépense. Le Parti Unique détestait
particulièrement les frimeurs, les bavards et les opportunistes. Mais
parce que l’ancien préférait les qualités humaines au bagage
intellectuel, l’élite diplômée assimilait ce personnel politique à des
usurpateurs qui détenaient abusivement l’autorité qui leur revenait de
droit. Le coup d’État leur fournira l’occasion de prendre leur revanche :
devant les événements, l’UNC se disqualifiera par ses atermoiements et
son écartèlement entre la fidélité au nouveau Président et la fidélité à
l’ancien. Le salut du régime viendra de l’administration, notamment de
ses corps armés, qui reconnaîtra Biya comme le sien contre Ahidjo dont
elle ne voulait plus.
L’élimination de l’UNC laissait le champ libre à cette élite
intellectuelle qui s’empressa de s’emparer des missions d’encadrement de
la population initialement assignées au parti unique. Ce faisant, le
contrôle politique passait des mains de professionnels triés sur le
volet pour tomber dans les mains des amateurs qui n’avaient ni le
charisme des anciens politiciens, ni l’éthique et qui de ce fait ne
pouvait contrôler les populations par des moyens purement politiques.
Cette élite allait donc pallier à cette insuffisance en fabriquant un
nouveau type de fidélité fondé sur les cadeaux et l’affectivité tribale.
Évidemment cette démarche altérait le discours politique de naguère qui
mettait l’accent sur l’unité nationale et d’importantes limitations à
se présenter comme le représentant d’une communauté dans le champ
public. Certes, les choix des hauts responsables respectaient, peut-être
avec plus de rigueur encore qu’aujourd’hui, les équilibres régionaux.
Pour autant le régime réprouvait toute connivence entre un ministre et
sa communauté et personne ne rassemblait sa tribu pour remercier le chef
de l’État de sa nomination.
À contrario, la nouvelle élite politique se présentera ouvertement
comme des représentants de leurs communautés dans le champ commun, ce
qui était d’autant plus facile que la pratique elle-même l’avait posé
comme telle et que l’appel aux sentiments étaient un moyen plus rapide
et plus efficace que la spéculative rhétorique sur l’unité nationale. Au
lendemain du coup d’Etat, cette logique n’avait pas paru très
dangereuse, mais elle allait se développer, et le contrôle politique
initial mené par l’UNC bascula progressivement dans le contrôle ethnique
des élites administratives. La création du RDPC ne modifiera pas la
donne, le parti se retrouvant rapidement instrumentalisé et confiné au
rang d’appendice de cette nouvelle administration politisée.
C’est dans ce cadre que se situe le début de la corruption
généralisée au Cameroun: la nomination d’un haut responsable
apparaissait ouvertement comme une rétribution à sa communauté et un
gage de fidélité de cette communauté à la personne du chef de l’Etat. En
contrepartie, l’élite devait entretenir cette fidélité à travers des
cadeaux, lesquelles prenaient soit les traits de festivités récurrentes
marquées par la distribution des bœufs et de sacs de riz, soit de
somptueuses manifestations politiques dont le thème était de chanter des
hosannas au chef de l’État et qui finissaient toujours dans de
fastueuses ripailles. Simultanément, chaque élite développait des
tendances hégémoniques dans sa communauté qu’elle tentait de transformer
en principauté tribale, en manifestant notamment une violente hostilité
à l’émergence de tout autre leadership.
Or tout cela coûtait très cher: ces fêtes permanentes, ces
distributions à ciel ouvert de l’argent liquide, ces contributions pour
des meetings géants, ces messes d’action de grâce pour remercier le chef
de l’Etat et lui souhaiter longue vie, ces combats épuisants pour
maintenir un leadership hégémonique, tout cela finit par représenter des
montants faramineux... qu’il fallait bien prendre quelque part. D’où le
développement d’une ingénierie mafieuse où l’on rencontre des marchés
surévalués, des missions fictives, etc. C’est donc à tort que les
Camerounais attendent des personnes accusées qu’elles remboursent les
Milliards de FCFA dépensés, comme si elles les avaient cachés quelque
part. En fait, cet argent a servi à organiser les agapes et ils n’ont
plus rien.
La discontinuité créée par le coup d’État et le remplacement
brutal d’une élite politique professionnelle, charismatique et
enrégimentée par une élite administrative disparate, arrogante,
dispersée et cupide a créé le substrat sur lequel a pu prospérer une
corruption d’un type tout à fait nouveau. Mais la situation s’est
amplifiée de trois autres causes.
- La première est la crise économique qui, en asséchant les capacités
du pays, a développé des comportements darwiniens qui se traduisent par
des tentatives répétées d’agresser le système : désir d’améliorer son
modique salaire par le rançonnement des usagers, tentatives d’acheter
des emplois à ses enfants, etc.
- La seconde cause est à relier à l’expulsion de l’État du secteur
productif imposée par la thérapie du FMI et de la Banque Mondiale.
Autrefois, l’action de l’État intégrait toute une chaîne d’activités qui
allait de la conception des programmes de développement jusqu’à leur
réalisation effective. Par exemple, le Ministre de l’élevage devait, non
seulement concevoir la politique du secteur, mais s’assurer que la
production suivait et c’est sur ces résultats palpables qu’il était
jugé. Mais depuis que l’État a été chassé des activités de production,
son budget s’est retrouvé affecté presque uniquement à des opérations
bureaucratiques dites de «régulation». La conséquence a été le
confinement de l’État à la paperasse et l’affectation de deux tiers de
son volume aux réunions, manifestations festives, séminaires, colloques
et autres missions de «renforcement des capacités». Évidemment, une
telle ambiance ne pouvait qu’aggraver la porosité d’un système déjà
défaillant et susciter des détournements massifs, diffus et ubiquitaires
de l’ensemble de la haute administration publique, générant une
corruption sans visage et pratiquement impossible à combattre.
- La troisième cause est liée au blocage structural de notre économie
et au faible contenu en devises de notre budget. En effet, le commerce
international n’est qu’une forme sophistiquée de troc et on ne peut
acheter à l’étranger qu’en proportion de ce qu’on y a vendu, les revenus
issus des produits et services locaux ne pouvant être convertis en
devises. Or les autorités ne tiennent pas compte de cette réalité
lorsqu’elles votent le budget: alors que les recettes sont prélevées sur
le pouvoir d’achat intérieur, les dépenses manifestent une consommation
exagérée de devises, autrement dit, une tentative de convertir un
pouvoir d’achat local en un pouvoir d’achat extérieur. Comme cette
mutation est impossible, on se retrouve soit avec d’importantes sommes
oiseuses d’un argent inutile, à côté des investissements irréalisables.
Soit on tente de forcer la réalisation de ces investissements, mais
comme ce pouvoir d’achat local n’a aucune valeur à l’extérieur, un tel
forcing pousse à un nouvel endettement. Soit enfin, on dilapide ces
sommes oiseuses dans les activités qu’on peut réaliser sans faire appel
aux importations massives (séminaires, pose de la première pierre,
construction des clôtures, détournements, etc.). C’est ce dernier cas
qui alimente les détournements de fonds.
On peut se demander pourquoi le phénomène paraît confiné au
Cameroun et qu’on ne le note avec la même intensité dans des pays comme
le Sénégal ou la Côte d’Ivoire. La la raison se trouve dans un
déséquilibre plus profond entre la demande en devises et l’offre que
partout ailleurs.
L’excessive concentration des avantages entre les mains des
responsables entraîne un écart de revenus réels qui génère une forte
pression à l’importation de produits de luxe. L’absence de toute
politique de gestion du patrimoine mobilier de l’Etat entretient un
dilettantisme généralisé dans la gestion des biens publics: ainsi, la
nomination d’un responsable entraîne le remplacement des équipements
qu’utilisait son prédécesseur sans qu’on recycle les anciens
équipements. Personne ne sait le destin de tel ordinateur acheté pour un
responsable, ni la durée avec laquelle il peut l’utiliser avant de
réclamer un nouveau. Àcela s’ajoute la pagaille entretenue par les
commissions parasitaires qui gravitent autour des grands projets, les
missions à l’étranger, les somptueuses limousines offerts aux
responsables, sans compter le mode de vie extravagant des prestataires
des marchés publics. Ces comportements très dispendieux en devises et
qu’on ne retrouve guère dans les autres pays exaspèrent la demande en
devises au Cameroun, ne laissant plus qu’une portion congrue aux
dépenses utiles pour l’investissement.
De manière claire, il apparaît que la corruption au Cameroun a été
créée par un réseau de facteurs qui se sont renforcés mutuellement.
Dans ces conditions on ne voit pas très bien comment la répression
pourrait apporter la moindre amélioration dans la situation. En réalité,
il faut plutôt la percevoir comme le symptôme d’une constellation de
maladies fondamentales qui l’ont créée et qui la maintiendront en
l’état, tant qu’une réforme de tout le système de gouvernance ne sera
pas engagée. Et parce qu’elle est un symptôme, elle ne saurait guère
expliquer le verrouillage économique du Cameroun. De fait, les
détournements sont des vols, c’est-à-dire des faits microéconomiques et
judiciaires et de ce fait, ils doivent être punis comme tel. Mais au
niveau macroéconomique, ils se réduisent à un simple transfert d’un
patrimoine vers un autre patrimoine. Le problème porte alors non plus
sur le détournement en lui-même, mais sur l’utilisation qui en est
faite: s’il est réinvesti à l’intérieur du pays, la seule conséquence
sera une extrême concentration du patrimoine productif entre quelques
mains mais au moins on aura des usines.
Le problème au Cameroun n’est pas dans le caractère massif des
détournements, mais dans l’incapacité du système productif à fructifier
l’argent, qu’il soit honnêtement acquis ou non. Cette position peut
paraître scandaleuse et elle l’est effectivement pour la morale et la
loi, mais un économiste n’est ni un prêtre ni un juge. Et c’est ici le
lieu de dénoncer une fois de plus les doctrinaires de la bonne
gouvernance représentés par les ONG occidentales et leurs antennes
locales. À en croire leur discours, les colons auraient laissé un
Cameroun développé que les élites camerounaises ont détruit et
transformé en pays pauvre. Mais tout le monde sait qu’après 5 siècles de
présence, les Européens n’ont rien fait dans notre pays: les immeubles
actuels, les routes bitumées, la partie la plus longue de notre chemin
de fer, les aéroports, les entreprises, les écoles, les universités ne
sont pas des legs de la colonisation que la mauvaise gouvernance
camerounaise aurait dégradés, mais le produit de 50 ans de travail de
Camerounais sous Ahidjo et Biya. C’est cela aussi la vérité historique.
Ce que les Africains ont peine à comprendre dans le discours de la
gouvernance, c’est l’injure raciste que ce concept véhicule. L’Afrique
reste le seul peuple sur la terre où tous les pays sont sous-développés.
Mais un peuple qui ne produit que des élites incapables et corrompues
peut-il être normal? Après avoir cherché à se débarrasser de sa
lancinante culpabilité sur notre situation, l’Occident a subrepticement
inculqué dans nos têtes que la colonisation a plutôt été une bonne
chose, que le mal est en nous-mêmes, qu’un peuple ayant généré des
centaines de Présidents incapables et des milliers de Ministres, tous
dans des conditions aussi diverses ne pouvait être que mauvais.
L’Europe, enfin débarrassée du poids de sa lancinante culpabilité,
pouvait enfin respirer un bol immense d’air frais, satisfaite d’avoir
réussi la plus grosse imposture de tous les temps!
La situation de notre pays n’est pas liée à notre mauvaise
gouvernance qui n’est qu’un facteur aggravant, mais à des facteurs
extérieurs liés à notre mauvaise insertion dans l’économie
internationale. Les emprisonnements n’y feront absolument rien et
l’éradication de la corruption demande l’élimination des causes qui
l’ont générée.
- Pour cela, la première mesure consiste à identifier
clairement les postes politiques à réserver de manière exclusive aux
politiciens de métier, afin d’empêcher les fonctionnaires nommés
d’utiliser les ressources publiques pour se fabriquer artificiellement
un profil de politicien.
- La seconde mesure consiste à restaurer les plans quinquennaux, seul
instrument de bonne gouvernance dans un pays sous-développé. En
programmant les projets dans le temps et dans l’espace, le Plan exprime
de manière harmonieuse et cohérente la prise en compte des
préoccupations des uns et des autres et rassure chaque segment que la
Communauté Nationale préserve ses intérêts et que les pouvoirs publics
s’engagent à les respecter. Il fournit à la Nation un instrument radical
et objectif d’évaluation de l’action publique, par simple comparaison
entre les réalisations et les prévisions. Il évite les permanentes
discontinuités dues aux changements de régimes, démocratiques ou non et
aux modifications de l’organigramme gouvernemental qui s’accompagnent
d’une redéfinition des missions, sans que la connexion avec les
opérations déjà engagées soit clairement établie. Il introduit enfin des
critères clairs d‘évaluation des résultats ce qui oblige les
gestionnaires à chercher des collaborations compétentes et non des
réseaux d‘allégeance.
- Évidemment tout cela passe par l’instauration de la Monnaie
Binaire, mécanisme le plus efficace pour restaurer le biotope détruit,
ainsi que d’autres mesures telles qu’une meilleure gestion du patrimoine
mobilier de l’État.
Dieudonne Essomba, Ingénieur Principal de la Statistique
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