L'économiste camerounais ne croit pas à
«L'émergence du Cameroun en 2035 »,si chère au président Biya. Dans un
entretien avec le quotidien Le Messager, il apporte la preuve par 9
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Le Cameroun avait-il besoin de mettre en œuvre un programme d'émergence pour 2035 ?
Le Cameroun est riche. Cependant, les
Camerounais sont pauvres et majoritairement jeunes. Ils ne rêvent plus
et ne se projettent plus dans l'avenir. Car ils n'ont connu que la
gouvernance festive du Renouveau, la crise économique, la précarité, le
chômage et l'affaissement des valeurs qui fondent une société de progrès
et de justice. A telle enseigne que les Camerounais ont un sentiment
d'impuissance et de fatalité face à leur destin. Notre pays a besoin
d'une transformation politique, économique et sociale pour redonner
espoir aux Camerounais et à la jeunesse en particulier.
Selon les statistiques du gouvernement,
entre 80 et 90% des Camerounais travaillent dans le secteur informel,
notamment dans le monde rural et les activités tertiaires de survie
telles que la vente à la sauvette, les moto-taxis ou la vente de cartes
téléphoniques. Ces activités absorbent aussi bien les personnes peu
qualifiées que celles exerçant un métier sans rapport avec leur
formation. Comme en témoigne l'enquête sur l'emploi publiée en octobre
2011 par l'Institut national de la statistique, plus de la moitié des
8,85 millions de travailleurs camerounais auraient un revenu mensuel de
l'emploi principal inférieur ou égal à 15 000 Fcfa et plus de la moitié
des ménages vivent dans des logements en matériaux précaires. Quatre
Camerounais sur dix vivent dans la pauvreté absolue. La pression sur les
ressources sera plus forte dans les prochaines décennies. Car la
population du Cameroun aura doublé en 2035 et sera majoritairement
urbaine.
Mais cela n'explique toujours pas pourquoi il a fallu mettre sur pied un programme d'émergence...
Pour relever ces défis, après la
réduction de la dette dans le cadre du Point d'achèvement, le
gouvernement a proposé aux Camerounais un nouveau contrat social visant à
faire de notre pays une nation émergente à l'horizon 2035. Ce faisant,
le gouvernement a donné aux Camerounais trois rendez-vous majeurs. La
première phase concerne la modernisation de l'économie (2010-2019) avec
la mise en place des infrastructures et la réduction de la pauvreté
absolue de 40% en 2010 à 20-25% en 2015 à travers une croissance
soutenue de 7% par an. La deuxième phase permettra d'atteindre le stade
de pays à revenu intermédiaire (2020-2027) à l'instar du Botswana et de
l'Ile-Maurice en augmentant le revenu par tête des Camerounais de 983
dollars actuellement à une fourchette entre 3.706-11.455 dollars (valeur
de 2007) grâce à une croissance autour de 10%.
La dernière phase concerne le passage au
stade de nouveau pays industrialisé et émergent (2028-2035) en portant
la part de la production industrielle à 40% de la richesse créée
annuellement par le Cameroun (Pib), le revenu par tête d'habitant à une
valeur supérieure à 11445 dollars en 2035, la pauvreté absolue ne
touchant plus qu'un Camerounais sur dix et l'espérance de vie passant de
50 ans actuellement à 71,5 ans en 2035. Dans le cadre de la mise en
place de la première phase, un certain nombre de grands projets
d'infrastructure sont en cours d'exécution, en phase de démarrage ou au
stade de recherche de financement. Il s'agit notamment d'infrastructures
de production d'énergie, de transport, d'approvisionnement en eau, de
routes et d'autoroutes, ainsi que d'équipements industriels et miniers.
Pensez-vous qu'au rythme actuel de la croissance économique, le Cameroun est sur la voie de l'émergence en 2035 ?
Permettez-moi de rappeler que notre pays
dispose des moyens nécessaires pour faire partie des pays les plus
performants en Afrique, compte tenu de son énorme potentiel en
ressources naturelles et humaines. Dans le passé, malgré l'autoritarisme
de la Première république, les Camerounais ont montré qu'avec
l'ambition, l'organisation et la discipline, ils pouvaient se mobiliser
pour améliorer leurs conditions de vie. Les quatre premiers plans
quinquennaux (1961-1980) ont permis de réduire la dépendance vis-à-vis
de l'extérieur en remplaçant les importations par la production locale,
d'asseoir les bases d'une auto-suffisance alimentaire et de doubler le
revenu par habitant en 20 ans.
Cet édifice s'est effondré avec la crise
économique et financière, la suspension de la planification et
l'avènement des Programmes d'ajustement structurel en 1986 ainsi que la
gestion catastrophique de la dévaluation du Franc Cfa en 1994 avec pour
corollaires une baisse des salaires des fonctionnaires de 70% et la
suppression de la bourse pour les étudiants. Ces erreurs ont jeté les
bases d'une société anomique, improductive, guidée par l'improvisation,
gangrenée par la corruption, le chômage de masse et les replis
identitaires.
Au vu des premiers résultats du DSCE, je
suis sceptique quant à la capacité de notre pays à atteindre les
objectifs fixés en termes de croissance et d'amélioration du revenu par
habitant. Certes, quelques grands chantiers ont été lancés, mais la
situation économique du Cameroun demeure préoccupante. Le retour
apparent de la prospérité est un mirage. Car la croissance économique au
cours des trois dernières années se situe autour de 4,5% et pourrait
atteindre 5,5% en 2018, ce qui est largement en dessous de la
trajectoire de 7% retenue dans le DSCE pour réduire la pauvreté. Le plus
inquiétant, c'est que cette croissance n'est ni inclusive ni
soutenable. Elle repose, non sur les efforts et l'organisation de la
société en vue de créer la prospérité, mais sur des crédits publics peu
créateurs d'emplois et les aléas de la production pétrolière.
Qu'est-ce qui explique selon vous une telle situation ?
Le faible niveau de croissance
économique s'explique par un certain nombre de facteurs structurels,
notamment la mauvaise gouvernance, un climat des affaires hostile au
développement du secteur privé productif ainsi que des déficiences
chroniques au niveau des facteurs de production (électricité,
transports, eau, télécommunications, port, main d'œuvre qualifiée,
etc.). Notre pays est également victime d'une culture bureaucratique qui
amène les dirigeants à multiplier les emplois de manière désordonnée
dans la fonction publique en oubliant que c'est le secteur privé qui est
le moteur de la création d'emplois.
La mauvaise gestion de la masse
salariale de la fonction publique et des pensions de retraite ainsi que
l'absence de stratégie en matière d'endettement de l'Etat constituent
des bombes à retardement. En clair, si on ne change pas le système
actuel, nos fonctionnaires et nos soldats risquent de ne pas avoir de
pension de retraite, sauf à couper les dépenses dans les autres
secteurs. Cette perspective catastrophique deviendrait inéluctable avec
la ratification des accords de Partenariat économique (Ape) avec l'Union
européenne, compte tenu de l'absence de compétitivité des entreprises
camerounaises et des pertes colossales en termes de recettes pour le
budget de l'Etat. Ces accords sont incompatibles avec l'émergence du
Cameroun.
Quid du niveau et surtout de la
qualité de l'investissement ? N'y a-t-il rien à corriger à ce niveau si
on veut atteindre les objectifs fixés par le Dsce ?
Au niveau de l'investissement public, le
budget de la nation n'est pas utilisé pour structurer l'économie,
stimuler la croissance et réduire la pauvreté. Sur un budget de 3236
milliards Fcfa pour l'année 2013, 60,72% de l'enveloppe était consacrée
aux dépenses de fonctionnement, 29,57% à l'investissement et 9,70% au
règlement de la dette. Dans le système actuel, les commandes de l'Etat
créent davantage des emplois à l'étranger qu'au Cameroun en raison d'une
tendance à attribuer les marchés publics aux « entrepreneurs
saisonniers» important les biens et services d'Europe, de Dubaï ou de la
Chine au détriment des structures de production basées au Cameroun. Le
budget d'investissement dont le but est de créer un cadre favorable
pour soutenir le secteur productif et améliorer le cadre de vie
enregistre des niveaux d'exécution extrêmement faibles. Ce faisant, le
gouvernement a favorisé l'émergence d'une économie parasitaire et une
culture de jouissance autour des marchés publics.
A cela s'ajoute une tendance pernicieuse
apparue avec les privatisations et renforcée par les projets
structurants en cours d'exécution, c'est l'exclusion des entreprises et
de la main d'œuvre camerounaise dans la mise en œuvre des projets de
modernisation du pays. Les Camerounais n'occupent que des emplois peu
qualifiés dans les grands projets d'infrastructure tels que le port en
eau profonde de Kribi, le barrage de Lom Pangar, la centrale
hydro-électrique de Memve'ele, la fibre optique, les travaux d'adduction
d'eau, la distribution d'électricité, les logements sociaux. Cette
carence reflète une absence de stratégie visant à renforcer les
ressources humaines et favoriser l'émergence de capitaines d'industrie
camerounais. Par conséquent, l'effet multiplicateur de l'investissement
public est limité ainsi que son impact sur l'amélioration des conditions
de vie des camerounais.
Vous parlez là d'investissement public, qu'en est-il d'investissement privé et extérieur ?
En ce qui concerne l'investissement
privé, il demeure insuffisant pour soutenir la croissance pour de
multiples raisons. Au niveau des sources de financement internes,
lorsque le secteur financier ne fonctionne pas de manière efficiente, la
croissance est impossible. L'accès au crédit reste limité compte tenu
de la faible diversification du secteur financier, de la productivité
insuffisante des Pme-Pmi et des microentreprises et de l'insécurité
juridique et judiciaire. Selon le Fmi, le crédit des banques
camerounaises au secteur privé était de 8,5% du Pib en 2013 et pourrait
attendre 9,4% en 2018 alors que dans les pays connaissant une croissance
économique compatible avec l'émergence (plus de 8% par an), le crédit
au secteur privé est autour de 17-20%. En outre, le niveau de
réinvestissement des profits par les filiales des multinationales
opérant au Cameroun reste faible.
Au niveau du financement externe, le
Cameroun est peu attractif pour l'investissement direct étranger comme
l'atteste le classement de «Transparency international» sur la bonne
gouvernance et l'index «Doing Business» de la Banque mondiale. Sur ce
dernier relatif au climat des affaires, le Cameroun est 168e sur 189
pays. Les investissements directs étrangers restent faibles par rapport
aux pays de taille comparable. Les ressources de la diaspora
représentent la dernière source de financement externe. Nous devons
comprendre que le plus important c'est d'augmenter la taille du gâteau
et non se battre entre nous pour partager la misère. Par conséquent, le
Cameroun devrait s'organiser à l'instar des pays comme la Chine ou
l'Ethiopie afin de mieux tirer profit des ressources financières et du
savoir-faire de sa diaspora.
En Afrique centrale, certains
pays sont également engagés dans la voie de l'émergence. Quel regard
jetez-vous sur la Guinée équatoriale dont le programme est fixé à
l'horizon 2020 ?
Ce pays fait des progrès remarquables.
Il y a une volonté politique d'aller de l'avant. Le pays est en train de
se doter d'infrastructures modernes. Si la deuxième phase visant à
renforcer les capacités et diversifier l'économie est mise en œuvre de
manière intelligente et ciblée, la Guinée Equatoriale pourrait devenir
le centre névralgique de l'Afrique centrale dans les prochaines
décennies.
En attendant d'autres pays tels
Maurice, ou le Botswana suscitent l'admiration par des progrès
économiques réalisés en quelques années...
Ce sont de vrais exemples de réussite en
Afrique. Le Botswana suscite l'admiration du monde entier par sa
capacité à utiliser les ressources du diamant pour diversifier
l'économie et améliorer les conditions de vie de la population.
L'Ile-Maurice met en évidence l'énorme potentiel du bilinguisme pour se
positionner comme une passerelle entre le monde francophone et
anglophone, notamment dans les Ntic. En matière de politique
d'industrialisation, le Cameroun gagnerait à examiner les expériences
tunisienne et mauricienne avant de signer les accords de libre-échange
avec l'Union européenne. Ces deux pays ont mis en œuvre des politiques
d'industrialisation favorisant l'émergence de capitaines d'industrie
locaux et l'attraction des investissements étrangers autour de deux
volets: d'une part, un minimum de protection du marché domestique tout
en organisant un environnement favorable à l'investissement et une
compétition vigoureuse entre les entreprises et d'autre part la
promotion des industries exportatrices à travers une stratégie
conquérante appuyée par indicateurs de performance clairs ainsi que des
incitations idoines et la maîtrise du coûts des facteurs de production.
Le Rwanda est un autre exemple
passionnant. Malgré le génocide de 1994, l'enclavement et des ressources
limitées, les Rwandais ont repris confiance dans l'avenir en une
décennie. Entre 2008 et 2012, la croissance économique était en moyenne
de 8,2% par an tandis que le revenu par habitant a augmenté en moyenne
de 5,1% par an. Selon la Banque mondiale et Transparency international,
le Rwanda est l'un des pays africains les plus performants en matière de
réformes et de bonne gouvernance, 90% des Rwandais sont couverts par
une assurance maladie. L'administration a été informatisée à telle
enseigne que l'on peut déclarer ses impôts par internet. Une charte des
services publics a été élaborée avec des délais prévisibles pour la
fourniture des services, des prix d'excellence pour les fonctionnaires
et la possibilité pour les citoyens de donner leur avis sur la qualité
des services à travers les media sociaux. La discipline et le sens
civique sont perceptibles à Kigali à travers la propreté et le niveau
élevé de sécurité de la ville. Ces changements sont intervenus en moins
de deux décennies sous l'impulsion du président Kagame. Contrairement au
Cameroun, on n'est pas passé de la vision au saupoudrage des ressources
à travers des grands projets structurants sans liens concrets avec les
secteurs prioritaires. Le Rwanda a d'abord défini dans la Vision 2020,
ce qu'il voulait devenir, « le Singapour d'Afrique », leader régional
des services à haute valeur ajoutée tels que : la finance, les Ntic, le
commerce sous régional, le tourisme. Pour réaliser cet objectif, le
Rwanda a adopté une démarche de changement holistique s'appuyant sur des
politiques détaillées dans chaque domaine et la gestion rationnelle de
l'aménagement du territoire.
Depuis lors, la mise en œuvre
opérationnelle est soutenue par une série de plans quinquennaux qui
identifient les priorités et les objectifs à atteindre au niveau
national et régional ainsi qu'un plan de financement décliné en une
programmation budgétaire triennale exécutée sur une base annuelle. En
clair, l'ensemble de la politique du gouvernement vise à réaliser les
objectifs de croissance retenus, créer plus de 200.000 emplois par an et
réduire la pauvreté. Dans cette optique, le plan quinquennal a défini
des thématiques claires et des indicateurs de performance pour
transformer l'économie et améliorer sa compétitivité externe, accélérer
le développement rural, améliorer la productivité et l'emploi des jeunes
et rendre l'administration plus compétitive. Les projets structurants
et les politiques publiques découlent de cette approche.
La nouvelle politique d'éducation a pour
objectifs de fournir à l'économie la main d'œuvre nécessaire pour
soutenir la croissance, celle des infrastructures vise à soutenir les
piliers stratégiques, celle de la santé vise à renforcer le capital
humain et réduire la précarité, etc. Au niveau institutionnel, le
secteur privé est impliqué au plus haut niveau dans la mise en oeuvre de
la stratégie et la feuille de route est claire pour l'ensemble du
gouvernement. Il y a une stratégie de développement clairement définie
pour chaque région. Chaque administration agit dans le cadre ainsi
établi. Les critères d'évaluation sont clairs. En ce qui concerne les
projets et thématiques impliquant plusieurs administrations, la
coordination est confiée à un Ministère et la présidence n'intervient
qu'en dernier pour donner l'impulsion ou faire les arbitrages
nécessaires.
Comme en Malaisie, les dirigeants
Rwandais jouent un rôle majeur dans la propagation de l'idéologie de
développement. Ces dirigeants sont jeunes et utilisent les différents
outils de communication (radio, télévision, réseaux sociaux, presses,
internet...) pour diffuser la Vision 2020 au sein de la société, y
compris en langue locale. Ces campagnes constituent ainsi une source
d'inspiration pour les aspirations de la jeunesse en termes
d'orientation scolaire et de carrière professionnelle. Les jeunes
peuvent ainsi visualiser clairement et se faire une bonne idée sur la
trajectoire de l'émergence.
Quels sont à votre avis les ingrédients que ces pays ont associés pour aboutir à ces résultats ?
La qualité du leadership est
indispensable pour passer de la pauvreté de masse au statut de pays
émergent. Telle est la principale leçon que nous pouvons tirer de
l'expérience de la Malaisie, de Singapour ou plus près de nous du
Rwanda. Ces pays ont en commun des dirigeants qui se considèrent comme
des agents du changement. Ils sont obsédés par la transformation et la
modernisation de leur pays pour éradiquer la pauvreté. Ils sont avant
tout des agents du changement capables d'articuler les quatre
ingrédients suivants :
En premier, ces leaders ont la capacité
de cerner les défis auxquels son confrontés leur pays (pauvreté,
chômage, corruption, fatalisme, tensions ethniques, etc.) et
s'inscrivent contre la fatalité du statut-quo pour proposer des
solutions innovatrices. Ensuite, ces leaders articulent une vision et
une ambition nationale visant à transformer la société, diffuser des
valeurs positives (progrès, méritocratie, émulation, etc) et créer dans
l'esprit de leurs concitoyens la nécessité et l'urgence du changement.
En troisième lieu, ces leaders s'appuient sur des stratégies
intermédiaires pour identifier les priorités et les projets phares
susceptibles de mobiliser la population pour un venir meilleur. Ils
s'entourent également d'une équipe crédible, partageant un idéal commun
et établissent des relais, des coalitions et des mécanismes de
concertation avec d'autres forces (partis politiques, société civile, le
secteur privé, universités, etc.) pour créer un consensus dans la mise
en œuvre de l'ambition nationale. Enfin, ces leaders mettent en place
une stratégie de communication pour favoriser l'appropriation de
l'Ambition nationale par tous les segments de la société à travers les
medias, les écoles, les forums ainsi que la mobilisation des
associations menant des activités de proximité sur le terrain.
La Malaisie est la meilleure
illustration de mon propos sur le leadership du changement. C'est un
pays multi-ethnique comme le Cameroun disposant du même type de
ressources naturelles (huile de palme, hévéa, bois, pétrole, etc.) qui
est passé au stade de pays industrialisé en quelques décennies. Aussi
pauvre que le Cameroun dans les années 1960-70, la Malaisie a mieux
utilisé ses ressources pour diversifier l'économie. Ce pays fabrique les
équipements électroniques, les climatiseurs, le textile, l'acier, les
voitures, les produits chimiques et pharmaceutiques, etc. Il a également
racheté de nombreuses entreprises en Afrique dans le cadre des
privatisations et intervient dans l'exploration pétrolière sur le
Continent. Pendant plus de 25 ans, ce pays a connu un taux de croissance
de plus de 7% par. En 2013, le PIB de la Malaisie était de 312,5
milliards de dollars, le revenu par habitant de 10.500 dollars contre
960 dollars pour les camerounais. Le niveau de pauvreté est tombé de
plus de 50% dans les années 1960 à moins de 2% en 2013.
Cette performance est le fruit de
l'ambition, de l'organisation et de la discipline des Malaisiens sous
l'égide du Premier Ministre, le Docteur Mohamad Mahathir qui s'est
retiré du pouvoir en 2003. Arrivé au pouvoir en 1981, le Docteur
Mahathir avait pour ambition de réduire les tensions ethniques dans une
société dominée par la minorité d'origine Chinoise et mettre en place
une société prospère, économiquement équitable et ouverte s'appuyant sur
l'innovation, la maîtrise de la technologie, une forte productivité,
une conscience professionnelle élevée et la recherche permanente de
l'excellence en vue de réduire la pauvreté et permettre l'émergence
d'une classe moyenne large et entreprenante.
Après avoir utilisé les privatisations
pour faire émerger des capitaines d'industries nationaux susceptibles de
servir de modèles pour la population, le Dr. Mahathir lança la « Vision
Malaisie 2020 » en 1991. L'objectif poursuivi était de rattraper le
niveau de vie des pays industrialisés, en faisant de la Malaisie un pays
pleinement développé sur le plan économique, social et culturel.
La mise en œuvre de la Vision 2020 fut
soutenue par une série de plans de développement quinquennaux s'appuyant
eux-mêmes sur des plans stratégiques de 10 ans définissant les secteurs
prioritaires dans le but de faire de la Malaisie, le principal centre
technologique, industriel et des services d'Asie du Sus Est. En
concertation avec le secteur privé, l'Etat central était chargé de créer
un cadre général d'incitations en vue de mettre en œuvre la Vision
2020. Dans le cadre de la décentralisation, chaque Etat élaborait à son
tour un plan stratégique pour soutenir la vision nationale. Il
s'agissait d'une planification globale visant à aligner les politiques
et les institutions sur les objectifs des plans quinquennaux à travers
la mise en place d'un environnement politique et économique stable, une
politique industrielle et technologique volontariste, des
infrastructures de qualité, un taux d'épargne et des investissements
étrangers élevés, une administration de qualité, une main d'œuvre bien
formée et un système d'incitations idoine. C'est dans ce cadre que la
Malaisie a mis en œuvre des projets structurants tels que le
développement de l'industrie automobile ou la construction du « Silicon
Valley d'Asie à Penang » qui abrite les plus grandes compagnies des
compagnies de technologie de l'information de renommée internationale.
Diffusée dans l'ensemble de la
population à travers les medias, les écoles, les associations et
d'autres types d'organisations, la Vision 2020 sert de boussole à
l'ensemble des acteurs socio-économiques. Le Gouvernement fournit aux
citoyens la capacité de mieux appréhender les enjeux de développement de
son pays. Ce qui donne aux jeunes Malaisiens le sentiment d'avoir
rendez-vous avec l'avenir ainsi que l'envie de prendre la relève pour
rattraper et dépasser les pays riches. C'est ainsi qu'en quelques
décennies, la Malaisie a réussi à passer d'une société agraire à une
société prospère, mieux équilibrée économiquement et culturellement.
Quelles sont les améliorations souhaitables pour améliorer le programme d'émergence du Cameroun ?
Dans sa récente adresse à la nation, le
président de la république s'est interrogé à juste titre sur les
facteurs de blocage de l'émergence en mettant en évidence l'absence de
lisibilité et de cohérence de la Stratégie pour la croissance et
l'emploi, la multitude des comités de suivi, la faible coordination dans
la mise en œuvre des projets ainsi que les lourdeurs dans les prises de
décision entraînant un faible taux d'exécution du budget
d'investissement. Au point d'en conclure qu'au rythme actuel des
efforts, notre pays pourrait difficilement atteindre l'émergence en 2035
et d'en appeler à la nécessité d'un programme d'urgence et de feuilles
de route pour redresser la courbe de la croissance.
Je dirais simplement que l'émergence est
une idéologie de développement, un consensus national mobilisant toutes
les énergies au service de cette cause et une démarche de gouvernance
qui doit se traduire dans les actes quotidiens de l'ensemble des acteurs
politiques, économiques et sociaux. Construire un barrage, une centrale
à gaz, une route, un pont ou des hôpitaux de référence ne signifie pas
forcement entrer dans l'émergence. Les Camerounais ont besoin de rêver,
de se sentir impliqués et d'avoir le sentiment qu'ils peuvent avancer
grâce à leurs efforts, à leurs talents et qu'ils ont rendez-vous avec un
avenir meilleur pour eux et leurs familles.
A cet effet, le gouvernement vient d'adopter un plan d'urgence censée accélérer la marche vers l'émergence. Y croyez-vous ?
A mon humble avis, le programme
d'émergence du Cameroun souffre de trois handicaps majeurs. En premier
lieu, la démarche du Cameroun n'est pas aussi systématique que celle des
autres pays poursuivant les objectifs de l'émergence. Le tableau de
bord qu'est le Dsce n'a pas de ligne directrice pour mobiliser la
population. Il ne donne pas l'impression aux Camerounais d'être associés
à un avenir radieux. Il n'y a aucun lien entre la stratégie globale et
les stratégies sectorielles ou les plans d'actions des ministères. Sans
de feuilles de route ni programmes pour guider leur travail au
quotidien, les administrations sont livrées à la navigation à vue. En
outre, il n'ya aucune répartition claire des responsabilités entre les
ministères dans la mise en œuvre de l'émergence. Ceci rend la
coordination difficile. Compte tenu des insuffisances dans la conception
de l'émergence, le Cameroun s'est montré incapable de réorienter les
interventions des bailleurs de fonds autour de ses priorités
stratégiques. Par conséquent, l'émergence est financée essentiellement
par l'endettement.
Bref, l'Emergence ressemble à un corps
démembré. Dans la méthode, l'émergence rappelle l'improvisation et la
folie des grandeurs ayant prévalu dans le lancement des Chantiers
navals. En effet, le Cameroun a dilapidé des centaines de milliards dans
une industrie à forte intensité capitalistique, donc peu créatrice
d'emplois, sans s'assurer qu'il y avait un avantage comparatif par
rapport aux autres nations, sans avoir de stratégie de maîtrise de la
chaîne de valeur ou des segments qui soutiennent l'activité de réfection
des navires et sans prévoir de formation aux métiers de base de ce
secteur. Combien de Pme-Pmi aurait-on pu créer avec ces centaines de
milliards?
Ne s'agit-il pas là d'une carence de vision politique ?
Il est impératif de revoir l'esprit, la
stratégie et la cohérence de l'ensemble du dispositif institutionnel
autour de l'émergence à partir des questions suivantes : quel est le
positionnement du Cameroun par rapport à la sous-région ? Comment
allons-nous devenir un pays émergent et quels sont les secteurs qui
porteront la croissance et l'emploi ? En dehors des infrastructures,
comment allons-nous réformer les autres secteurs (éducation, santé,
gouvernance, secteur financier, décentralisation, administration et
secteur privé, etc.) pour traduire l'émergence dans la réalité ?
Comment allons-nous amener la production
industrielle à 40% du Pib et faire des politiques d'import-substitution
tout en signant les Accords de partenariat économiques (Ape) avec l'Ue?
Comment allons-nous faire passer l'espérance de vie de 50 à 71 ans sans
une réforme profonde du secteur de la santé ? Comment pouvons-nous
attendre des résultats sur un horizon de 30 ans sans les décliner en
plans quinquennaux et politiques sectorielles servant de feuilles de
route lisibles pour l'Etat et les acteurs socio-économiques ? Comment
pouvons-nous entrer en compétition avec les autres nations lorsque nos
écoles et nos universités sont à l'abandon depuis des décennies ?
Comment pouvons-nous mettre en œuvre une vision économique sans
impliquer pleinement le patronat comme semble l'indiquer le plan de
réformes en 100 propositions du Gicam ?
En second lieu, l'Etat camerounais n'est
pas organisé pour promouvoir l'émergence. Il y a une totale
déconnection entre les objectifs de l'émergence et la structuration du
gouvernement. La plupart des Ministères n'ont pas de stratégie
sectorielle pour contribuer à l'émergence. Car la formation du
gouvernement répond davantage à la logique du partage qu'à celle du
développement. Cette conception patrimoniale du pouvoir provient du
verrouillage de l'alternance et de l'absence de clivages entre les
élites sur des bases idéologiques ou de projets de société différents.
Elle empêche l'éclosion d'un débat vigoureux sur les politiques
publiques. En réalité, le logiciel de gouvernance du Cameroun semble
s'être arrêté dans les années 1960. A telle enseigne que notre pays
projette de plus en plus l'image d'une gérontocratie marquée par
l'immobilisme, une centralisation excessive du pouvoir, un gouvernement
pléthorique et une administration incapable de fournir les services de
base aux citoyens.
Compte tenu du mode de gouvernance, le
dispositif institutionnel du pays est davantage orienté vers la
préservation du statut-quo que vers la promotion des enjeux de
l'émergence. Pour perpétuer l'onction du décret, les élites politiques,
administratives et intellectuelles du Renouveau (ministres,
fonctionnaires, préfets, sous- préfets, maires, professeurs
d'université, etc.) mobilisent toutes les énergies et les ressources
dans leurs régions respectives au service du parti-Etat et de la
promotion d'un culte de la personnalité de type stalinien. Ce faisant,
nos élites ont tout simplement troqué l'imagination, la créativité et
les initiatives susceptibles de changer les conditions de vie des
Camerounais contre les motions de soutien et l'organisation de
festivités gargantuesques dans un pays dont les écoles et les hôpitaux
sont dans un état de délabrement avancé. Cette gouvernance festive et
récréative ne peut produire qu'une société bloquée, fataliste et
anomique faisant l'apologie de l'improvisation, de l'imposture et d'une
jouissance nihiliste au détriment des valeurs du mérite, du travail et
de discipline qui sont indispensables à l'émergence.
Cela explique-t-il le manque de mobilisation des Camerounais autour de l'objectif commun de l'émergence ?
C'est vrai, les Camerounais ne sont pas
impliqués dans l'émergence. Le Cameroun est certes en mouvement avec le
lancement des grands projets, mais les Camerounais ne savent à quelle
branche se raccrocher pour faire de l'Emergence une réalité dans leur
vie quotidienne. Car en plus du déficit de communication, les
Camerounais sont peu impliqués dans la mise en ouvre des « grandes
réalisations ». Par conséquent, ils sont à tort ou à raison convaincus
qu'il s'agit d'un slogan de plus inventé par le gouvernement. Comment
peut-il en être autrement lorsque le seul horizon qui leur est offert
est celui d'une meilleure organisation des moto-taxis, ce corps de
métier qui reflète l'échec du gouvernement en matière d'organisation du
transport urbain et d'insertion des jeunes dans la vie active ?
Que faut-il faire selon vous, pour que le Cameroun accède à cette fameuse émergence ?
Compte tenu de l'expérience des deux
premières républiques, permettez-moi d'esquisser quelques grandes lignes
qui serviront de point d'ancrage de la Troisième république pour
l'émergence. En premier lieu, il est important de remettre le bien-être
des Camerounais au cœur de l'action publique pour changer la vie de nos
compatriotes afin d'éviter aux jeunes de vouloir changer de vie à
travers des voyages désespérés dans le désert et la mer. Pour ce faire,
il est impérieux de restaurer les valeurs du mérite, du travail, de
responsabilité et de discipline en vue de donner des opportunités à tous
nos compatriotes sans distinction des origines sociales, ethniques ou
linguistiques. En somme, nous devons restaurer l'ascenseur social et
redonner aux Camerounais un rêve, celui d'améliorer leurs conditions de
vie et refaire de leur pays l'une des forces motrices de l'Afrique
centrale et de l'ouest.
En second lieu, il est nécessaire de
réformer de manière radicale le dispositif institutionnel pour libérer
le génie, l'initiative et traduire la diversité et l'unicité de notre
pays dans la réalité quotidienne des Camerounais. Dans cette optique, la
Constitution sera modifiée pour consacrer les valeurs fondatrices de
notre communauté de destin, les libertés fondamentales des citoyens, une
nette séparation des pouvoirs avec le renforcement du législatif et du
judiciaire, la limitation du mandat présidentiel à deux termes ainsi que
la décentralisation avec des régions autonomes dirigées par des
gouverneurs et des assemblées régionales élus. Le nombre de régions sera
réduit pour créer des pôles de développement. Les régions anglophones, à
l'instar des autres auront une autonomie pour organiser la vie
politique, économique, sociale et culturelle locale en concertation avec
le gouvernement central.
L'administration sera un pourvoyeur
efficient des services publics et un vecteur de compétitivité. Pour ce
faire, la fonction publique sera décentralisée et totalement
informatisée. Les délais de traitement des dossiers et des paiements par
le trésor seront connus d'avance du public. Des mécanismes d'évaluation
par le public seront mis en place. Les entreprises publiques seront
suivies avec la même célérité que les filiales d'une multinationale. Les
nominations des hauts fonctionnaires par le chef de l'Etat seront
soumises à la confirmation du Sénat pour jauger les qualités
professionnelles et morales des candidats. Les fonctionnaires en fin de
carrière ne seront plus obligés de préparer un dossier de retraite. Les
pensions ne dépendront plus des recettes budgétaires de l'année en
cours. Elles seront sécurisées par la mise en place de régimes autonomes
de gestion des retraites. En contrepartie, les lois sur la protection
de la fortune publique seront renforcées avec des peines cumulatives à
l'américaine pouvant atteindre une centaine d'années et l'interdiction à
vie d'exercer toute fonction publique ou élective. Les investigations
seront basées sur un rapprochement entre les revenus et le patrimoine
constitué, à charge pour l'accusé de justifier les écarts constatés.
Enfin, les fonctionnaires auront interdiction d'utiliser les moyens de
l'Etat pour promouvoir un parti politique ou cumuler des mandats
électifs.
Le développement du capital social
constitue le socle d'une société de progrès et de justice. Par
conséquent, les retards accumulés au cours des trois dernières décennies
dans le secteur de la santé et de l'éducation seront rattrapés. En
matière de santé, notre société doit protéger et célébrer la vie, pas la
mort. Il est incongru d'organiser la solidarité autour des funérailles
et non de la préservation de la vie ou de négliger délibérément nos
infrastructures hospitalières au profit des évacuations sanitaires pour
une minorité de privilégiés. Un système de couverture médicale sera mis
en place pour protéger les Camerounais les plus démunis. La formation du
corps médical, le professionnalisme, le plateau technique, les
mécanismes de financement et la qualité des soins seront également
renforcés pour faire du Cameroun un pôle de référence en matière de
santé en Afrique centrale.
L'éducation est au cœur du processus de
création de richesses et de la compétitivité des nations. Par
conséquent, la refonte du système éducatif visera à fournir au Cameroun
les compétences indispensables au développement et à refaire de notre
pays un pôle d'excellence en Afrique Centrale. Un accent particulier
sera mis sur la capacité du monde éducatif à répondre aux défis de
transformation socio-économique de notre pays. Par conséquent, le
système des grandes écoles et des universités sera profondément réformé
en vue de fournir à notre pays les élites capables de piloter les
changements économiques et technologiques. Les recteurs d'université
seront élus par leurs pairs. La méritocratie remplacera les « Motions de
Soutien » pour l'avancement des enseignants et les bourses scolaires
seront restaurées pour soutenir l'excellence. Les filières techniques et
bilingues seront densifiées pour mieux répondre à la vocation et aux
ambitions de développement du Cameroun. L'enseignement sera obligatoire
et gratuite dans le primaire. Un service civique sera instauré pour
renforcer l'esprit patriotique, construire les infrastructures et donner
une formation pratique et la discipline aux jeunes sortis prématurément
du système scolaire. Un « Fonds jeunes » sera mis en place pour
soutenir l'entreprenariat des jeunes.
Au niveau de l'économie, notre pays
retrouvera pleinement sa place. C'est le champ le plus difficile, compte
tenu des enjeux géostratégiques. Nous devons nous remettre au travail
et convaincre nos partenaires qu'une solution gagnant-gagnant constitue
le meilleur gage de stabilité et de prospérité mutuelle. Nous devons
refaire de notre pays l'une des meilleures destinations pour
l'investissement en Afrique, travailler avec des investisseurs
étrangers, donner des bases plus solides à notre économie, faire émerger
une race conquérante de capitaines d'industrie camerounais et surtout
intégrer la majorité silencieuse du secteur informel et des PME-PMI dans
la nouvelle dynamique. Nous avons la chance de faire partie de la CEMAC
et d'avoir à nos portes la plus grande économie d'Afrique. Le Cameroun
saura en tirer profit tout en étant plus méthodique et dynamique sur
les marchés mondiaux.
Ouf ! Tout un programme, mais comment le mettre en vigueur ?
Ce n'est pas compliqué. Les idées que
j'avance font partie du métier que j'exerce au quotidien. Ce que je
conseille aux autres Gouvernements, je peux le faire pour mon pays avec
passion. Car je ne peux pas accepter que mon pays soit derrière des pays
comparables. Je ne suis qu'un petit maillon dans un océan de talents
dont dispose notre pays. Sur le plan politique, il faut convaincre les
Camerounais qu'ils méritent une vie meilleure pour eux et leurs familles
et qu'ils doivent s'engager pour cela.
Il faut créer des coalitions gagnantes
pour une alternance capable d'impulser un nouveau départ, celui du
développement et du bien-être des Camerounais. Le plus grand défi, c'est
au niveau du changement des mentalités pour remettre les camerounais
sur le chemin du progrès, de la discipline, du respect du bien public,
de la citoyenneté et de la méritocratie. Notre pays doit remettre les
jeunes et les femmes au cœur des changements de société. Il doit
également anticiper et mieux cerner les vents qui soufflent autour de
nous, dans le golfe de Guinée et le reste du monde.
Eugene Nyambal
Economiste
Auteur de « Afrique : Les Voies de la Prospérité », Editions de l'Harmattan
Economiste
Auteur de « Afrique : Les Voies de la Prospérité », Editions de l'Harmattan

