LA COLÈRE DE ACHILLE MBEMBE CONTRE LE RÉGIME BIYA SUR LE PROBLÈME Anglophone
LA RÉPUBLIQUE EN HAILLONS
M. Paul Biya, président de la
république du Cameroun est au pouvoir depuis bientôt 35 ans. Tout comme
Robert Mugabe au Zimbabwé, il entretient le secret - qui au fond n'en
est pas un - de mourir au pouvoir, voire de gouverner à partir de
l'outre-tombe.
A l'heure où nous écrivons, le satrape de Mvomeka
est rattrapé par la sénilité. Et - une fois de plus, secret public -
par la maladie. Qu'importe! Il ne partira pas de son propre gre. Que
ceux qui cherchent à le déposer viennent donc le défenestrer!
Pourquoi s'obstiner alors que plusieurs pans du mur commencent à tomber?
Que peut-il encore realiser au soir d'une vie facile et absorbée par
les plaisirs qu'il n'a guère pu accomplir au cours de 34 ans de pouvoir
absolu? À la vérité, strictement rien. L'avenir du premier gerontocrate
se conjugue désormais au passé et il n'y a rien que quiconque puisse
faire par rapport à ce cours naturel des choses.
Il laissera
derrière lui une petite bombe à retardement. Trente quatre ans de
gouvernement par l'inertie et la negligence ont fini par produire les
conditions nécessaires pour l'émergence sur le flanc septentrional de
l'un des mouvements terroristes les plus meurtriers de l'heure - un
mélange de Sentier Lumineux, d'apoplexie soit-disant islamiste et de
nihilisme tropical.
À quoi s'ajoute le lent pourrissement dans
la région anglophone. Pris la main dans le sac, le régime de Yaounde et
ses affidés veulent faire croire qu'il s'agit d'un conflit récent
fomente par des voyous eux-mêmes manipulés par des forces externes. Il
n'en est rien. Le feu couve sous la cendre depuis le milieu des années
1960.
L'idée de la réunification du Cameroun dans ses frontières
allemande est née en même temps que le mouvement nationaliste
Camerounais. Avec l'indépendance et le refus d'intégrer l'Union
Française, elle fut la pierre angulaire du nationalisme upeciste. À
trois reprises et défiant toutes sortes d'obstacles administratifs,
Ruben Um NYOBE défendit cette idée devant la Commission de Tutelle de
l'ONU, au prix de maints quolibets et menaces proférés par les
'descendants' d'Aujoulat qui tiennent en main les rênes du pays depuis
1958.
Quand Ahidjo entreprend son petit chemin de Damas après
avoir été installé au pouvoir par la France, c'est pour littéralement
faire main basse sur une région que l'on soupçonne déjà a l'époque
d'abriter du petrole. La réunification en 1961 ne s'inscrit donc pas
dans un véritable projet de 'décolonisation' comme l'avait voulu l'UPC.
Elle est un instrument pour parachever la francisation d'un territoire,
le seul en Afrique sub-saharienne, ou la revendication de l'indépendance
était la plus soutenue et la plus radicale.
Il faut relire les
textes de Bernard Fonlon, le théoricien du bilinguisme, pour se rendre
compte de la manière dont le régime Ahidjo entreprit des le départ de
vider de son contenu le projet de réunification. Et d'ailleurs quand, en
1972, après avoir fait exécuter Ernest Ouandie et ses compagnons et
déclaré la victoire contre le mouvement nationaliste, il organise le
pseudo-referendum devant consacrer l'unité du pays, les électeurs dans
la zone anglophone n'ont de choix qu'entre un bulletin 'oui' et un
bulletin 'yes'.
Le satrape de Mvomeka ira plus loin encore en
supprimant le nom République unie qu'il remplacera par République tout
court / ce terme galvaudé, qui suscite désormais les ricanements des
nouvelles générations d'anglophones pressés d'en finir avec cette
comédie qui n'a que trop duré.
Qui pourrait le leur reprocher?
Humiliations et indignité, ils en savent quelque chose, traités comme
ils l'auront été au cours du demi siècle qui vient de se passer!
Que, pour se libérer de ce qu'ils nomment la domination francophone,
ils puisent dans le lexique colonial britannique peut prêter à sourire.
Mais tel est le langage auquel ils ont été acculés et pour l'heure,
c'est le seul susceptible de rallier le plus grand nombre.
Pour
éviter la sécession, il faudra procéder à une refonte radicale de
l'état. Celle-ci passe par une forme ou une autre de federalisation des
pouvoirs. Un tel projet fédéral ne devra pas seulement s'appliquer à la
zone anglophone. La répartition actuelle des provinces pénalise bien
d'autres ensembles. C'est le cas de l'ancienne Sanaga Maritime, une
région qui continue de payer le prix de sa participation à la lutte pour
l'indépendance.
Mais il y à quelque chose de spécifique à la zone anglophone qui devra être constitutionnalisé.
La création récente d'une Commission dite du bilinguisme est de la
poudre aux yeux! On ne fera pas l'économie de la réforme radicale de
l'état. Comme toujours, le satrape prétend apporter une solution
bureaucratique à un problème politique de très grande envergure. Ce
faisant, il ne fait que reporter les échéances. Évidemment lorsque la
bombe à retardement détonnera, il ne sera plus là. Du moins pense-t-il.
La federalisation du pouvoir doit aller de pair avec une véritable
décolonisation de celui-ci. Cette décolonisation est à la fois
économique et culturelle. Économique dans le sens où elle implique,
entre autres, l'abolition du Franc CFA. Culturelle dans le sens où elle
implique la mise sur pied d'un véritable projet de société
multiculturelle et conviviale, respectueuse des minorités et engagée à
abolir le sexisme et a prendre enfin au sérieux les questions de
mémoire.
Source: Boris Bertolt

