Emmanuel Macron, leader du mouvement En Marche! est l'un des favoris
à la succession de François Hollande. Le candidat à la présidentielle
française a accordé une interview à Jeune Afrique, à une
semaine du
scrutin.
Sa perception de l’Afrique et la politique qu’il entend mettre en place s’il était élu, la colonisation, l’aide publique au développement, le franc CFA, les relations Algérie-Maroc, la démocratie et les Constitutions, l’immigration, Trump, Poutine…
Avant le premier tour de l’élection présidentielle française, le 23 avril, nous avons interrogé le candidat d’En marche !, Emmanuel Macron, dans un TGV entre Paris et Besançon, où il se rendait en meeting.
Jeune Afrique : En quelques mots, que proposez-vous de nouveau ou de différent aux électeurs français ?
Emmanuel Macron : Je propose un renouvellement
profond de la vie politique française et un projet pour la France qui
rassemble les Français autour d’objectifs clairs. Le socle de ce projet
repose sur 6 chantiers de transformation : l’éducation et la culture, la
réforme du marché du travail, la modernisation de l’économie (à travers
l’écologie et le numérique, notamment), la sécurité, le fonctionnement
plus efficace des institutions et une politique européenne et
internationale indépendante et humaniste.
Ce projet s’appuie sur un mouvement d’un dynamisme extraordinaire, En
Marche !, porté par des femmes et des hommes engagés sur le terrain,
souvent nouveaux venus dans la vie politique, réunis par les valeurs de
la République et du progrès.
La campagne a été plombée par les affaires du Front national et du candidat François Fillon
Quel jugement portez-vous sur cette campagne électorale totalement inédite ?
J’aimerais qu’elle se concentre sur les programmes. Elle a été
plombée par les affaires du Front national et du candidat François
Fillon. Mais je crois que les Françaises et les Français voteront
finalement en connaissance de cause. Notre projet est le seul qui soit à
la fois réaliste et ambitieux. Il faut convaincre jusqu’au dernier
jour, jusqu’à la dernière minute.
Sur le plan des relations internationales, et en particulier vis-à-vis de l’Afrique, qu’est ce qui changerait avec vous ?
Dans la politique étrangère que je conduirai, je veillerai à défendre
partout les intérêts stratégiques de la France, et en priorité la
sécurité des Français.
A cet égard, en Afrique, je mènerai une action déterminée, avec nos
partenaires africains et internationaux, contre le terrorisme et les
trafics qui menacent la stabilité de plusieurs pays.
Nous devons mettre en place un partenariat stratégique entre l’UE et l’UA pour sortir des logiques de charité ou de clientélisme
Mais je souhaite aussi que la France, l’Europe et l’Afrique
saisissent ensemble les opportunités de ce continent d’avenir. Nous
devons refonder notre relation avec l’Afrique pour créer un nouveau
partenariat équilibré, de confiance et de croissance.
Le doublement de la population africaine et l’émergence de plusieurs
pays africains dans les 30 prochaines années pourrait en effet
s’apparenter à celle des dragons asiatiques au 20e siècle.
Mais pour surmonter les éléments de fragilité du développement
africain – sécurité, jeunesse peu formée, inégalités, dégradation des
sols et réchauffement climatique – nous devons mettre en place un
partenariat stratégique entre les Unions (européenne et africaine), qui
renouvelle complètement les politiques existantes, pour sortir des
logiques de charité ou de clientélisme, et bâtir une relation politique
et économique véritablement partenariale.
C’est ainsi que l’Europe et l’Afrique pourront prospérer ensemble,
défendre leurs intérêts mutuels et peser sur l’avenir de notre monde,
aux côtés des États-Unis, de la Chine et d’autres puissances émergentes.
Dès les premières semaines de mon mandat, j’engagerai une nouvelle
politique en direction du continent africain, fondée sur la liberté et
la responsabilité, avec des priorités claires : la sécurité, la lutte
contre le changement climatique, les droits des femmes, l’éducation et
la formation, les infrastructures, notamment pour l’accès à l’énergie et
à l’eau, et le développement du secteur privé, notamment des PME
africaines qui sont créatrices d’emploi.
Dès le G20 de juillet prochain en Allemagne, je mobiliserai les
institutions et nos partenaires internationaux pour faire du
développement durable des États et des économies africaines une priorité
majeure de l’agenda international.
C’est en assumant la vérité sur notre histoire commune que nous pourrons regarder l’avenir avec confiance
Vous avez fait une déclaration forte sur la colonisation en Algérie, qui a fait polémique. Quel est, en définitive, votre jugement sur ce sujet ?
La colonisation a donné lieu à des violences qui ont nié l’humanité
des victimes. Je ne m’inscris pas dans la repentance, mais je ne
souhaite pas non plus refouler ce passé, dont la connaissance doit nous
aider à construire un avenir apaisé. Apaisé dans notre pays, où les
historiens peuvent nous aider à regarder notre histoire en face. Et
apaisé avec nos partenaires du Sud. C’est en assumant la vérité sur
notre histoire commune que nous pourrons regarder l’avenir avec
confiance.
Comment comptez-vous gérer les relations de la France avec l’Algérie et le Maroc, qui ne s’entendent guère ?
La France a des relations fortes avec l’Algérie, avec le Maroc mais
aussi avec la Tunisie, qui sont basées sur des relations humaines et des
intérêts communs majeurs. Ce seront des partenaires essentiels dans le
cadre de l’initiative en direction de la Méditerranée et de l’Afrique
que je souhaite engager dès le début de mon mandat. Je me suis déjà
rendu en Algérie et en Tunisie et si je n’ai pas encore pu aller au
Maroc, je m’y rendrai très rapidement après mon élection, si les
Français m’accordent leur confiance. Je n’ai pas à commenter la nature
des relations entre le Maroc et l’Algérie car il s’agit de deux pays
souverains. Je crois profondément à l’intérêt des pays du Maghreb à
coopérer davantage, à intensifier leurs relations économiques, qui
restent faibles, de la même manière qu’ils développent leurs relations
avec le reste du continent africain.
Environ 10% de la population française a des origines africaines et 300 000 ressortissants français résident en Afrique. Ces liens humains sont un atout pour la France.
Quels sont les pays africains que vous connaissez le mieux ?
J’ai vécu plusieurs mois au Nigeria, ce qui m’a permis de découvrir
le pays d’Afrique le plus peuplé du continent et l’une des premières
économies africaines, qui fait jeu égal avec l’Afrique du Sud. Cela m’a
donné une bonne compréhension des défis auxquels sont confrontés les
États africains, et des opportunités d’avenir qu’ils recèlent.
J’ai par ailleurs rencontré de nombreux chefs d’entreprise et
responsables politiques africains dans le cadre de mes fonctions de
ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique, ainsi que les
actuels présidents du Nigeria, de l’Afrique du Sud, de la Côte d’Ivoire
et du Sénégal.
Les relations entre chefs d’État sont importantes pour les défis que
nous avons à relever ensemble, et je serais heureux d’aller à la
rencontre de mes homologues africains rapidement après mon élection.
Mais les liens entre l’Afrique et la France dépassent le seul cadre
des relations d’État à État. Environ 10% de la population française a
des origines africaines et 300 000 ressortissants français résident en
Afrique. Ces liens humains sont un atout pour la France. C’est pourquoi
je veux approfondir nos relations au niveau des acteurs de la société
civile et des acteurs économiques. C’est vital pour aussi en terminer
avec certains réseaux de connivence qui n’ont plus lieu d’être.
Si vous deviez résumer la future politique africaine de la
France, relativement absente des débats lors de la campagne, sur quels
principes s’appuierait-elle ?
Je veux écrire une nouvelle page dans notre relation avec l’Afrique
et pour cela conduire un véritable aggiornamento de notre politique en
direction du continent, pour répondre à sa vitalité et contribuer à
libérer son potentiel.
Je tiens à agir dans la transparence, loin des réseaux de connivence franco-africains et des influences affairistes encore trop présentes
C’est pourquoi, je lancerai une initiative ambitieuse entre la
France, l’Europe, le sud de la Méditerranée et l’Afrique, les routes de
la liberté et de la responsabilité, pour renforcer nos intérêts mutuels,
dans tous les domaines – sécurité, climat, commerce, emploi,
innovation.
Dans le cadre de ce partenariat pour l’avenir, j’apporterai plusieurs inflexions à notre politique africaine.
Tout d’abord, je tiens à agir dans la transparence, loin des réseaux
de connivence franco-africains et des influences affairistes dont on a
vu que, malheureusement, ils subsistent encore dans le système politique
français, en particulier à droite et à l’extrême-droite.
Dans cet esprit, je veux m’appuyer sur les forces vives africaines et
françaises : les intellectuels, les ONG, les entreprises françaises et
africaines, la diaspora française en Afrique et africaine en France.
Je veux aussi que la France accorde plus d’attention et de place à la
jeunesse africaine, qui est dynamique et créative, et au développement
du secteur privé. Un des grands défis pour nous tous, c’est de créer en
Afrique des emplois pour la jeunesse africaine. Il faudra pour cela que
chacun prenne sa part, l’aide internationale, les gouvernements
nationaux et les investisseurs privés, nationaux et internationaux, pour
financer les infrastructures productives (électricité, eau,
communications) et les entreprises, notamment les PME.
Enfin, je veux encourager la francophonie, qui est un atout pour la
France dans la mondialisation, et qui sera très africaine, puisque 75%
des francophones dans le monde seront africains d’ici à 2040. Nous
devons développer ensemble un espace économique et un fonds
d’investissement francophones.
Dernier point : je suis conscient des soupçons d’ingérence que notre
présence militaire peut susciter. Je veux souligner que ces forces
jouent un rôle essentiel aujourd’hui dans la lutte contre le terrorisme
et la prévention de crises, pour notre bénéfice collectif. Je souhaite
qu’elles travaillent au renforcement des capacités sécuritaires
africaines nationales et régionales.
L’aide publique doit-elle être conditionnée à des critères démocratiques ou de respect des droits de l’homme ?
Notre aide au développement n’est pas suffisante, particulièrement en
Afrique. Nous devons l’augmenter pour atteindre, comme nos partenaires
européens, l’engagement de 0,7% de la richesse nationale, entre 2017 et
2030, en fonction de nos marges budgétaires.
Cette aide au développement renforcée devra se concentrer sur
l’Afrique et l’espace francophone, pour appuyer les priorités que j’ai
déjà évoquées : lutte contre le dérèglement climatique, droits des
femmes, éducation et formation, infrastructures, bonne gouvernance,
développement du secteur privé et de l’emploi.
L’aide humanitaire et l’aide directe à des populations en situation
difficile doivent évidemment être préservées, particulièrement dans les
situations de crise, mais nous devons être prêts à reconsidérer notre
soutien aux gouvernements qui bafouent les droits les plus fondamentaux.
Je compte proposer un programme de renforcement des capacités des
sociétés civiles dans toutes leurs composantes : fondations locales,
organisations de droits de l’Homme ou de protection de l’environnement,
médias, partis politiques, syndicats.
Je défendrai le respect des principes démocratiques fondamentaux partout en Afrique
Modification des Constitutions pour rester au pouvoir,
élections tronquées, régimes autoritaires, justice partiale : quel doit
être selon vous le rôle pour la France face à ces dérives ?
Les États africains ont adopté une Charte africaine pour la
démocratie, les élections et la gouvernance, qui requiert le respect de
principes démocratiques fondamentaux. Pouvons-nous nous-mêmes renier les
principes que les États africains se sont eux-mêmes donnés ? A
l’évidence, non. Si je suis élu, je défendrai le respect des principes
démocratiques fondamentaux partout en Afrique, en lien avec l’Union
Africaine et les organisations régionales qui ont un rôle majeur à jouer
pour faire respecter ces principes de bonne gouvernance démocratique
que les pays d’Afrique ont définis. Je salue d’ailleurs à ce titre le
rôle très important joué par la Communauté des Etats de l’Afrique de
l’Ouest (Cedeao) dans la résolution de plusieurs conflits notamment au
Burkina Faso ou plus récemment en Gambie.
Je note que les gouvernements africains restent, avec raison, attachés aux deux espaces monétaires d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale
Le Franc CFA, dont la persistance est l’objet d’un vif débat, a-t-il toujours un avenir ?
Je le crois, mais c’est un choix qui appartient d’abord aux Africains
eux-mêmes. Je note qu’en général les gouvernements africains restent,
avec raison, attachés aux deux espaces monétaires (Afrique centrale et
Afrique de l’Ouest) qui constituent la zone du franc CFA et qui
contribuent à la stabilité économique et à l’intégration régionale.
Je serai entièrement à l’écoute des souhaits de nos partenaires dans ce domaine de coopération exemplaire.
Le débat sur la laïcité est vif en France. Votre position ?
Peut-elle s’accommoder de différences comportementales liées à la
religion (menus spéciaux cantines, port du voile) ?
La laïcité est au cœur du pacte national français. C’est un principe
de liberté qui permet, dans l’espace public et la fraternité
républicaine, de vivre ensemble dans le respect des uns et des autres.
La laïcité est une liberté avant d’être un interdit
Elle garantit à chacun la liberté fondamentale de croire et de
pratiquer la religion qu’il s’est choisie, comme la liberté fondamentale
de ne pas croire. La laïcité protège aussi la République : elle
garantit que la loi est commune à tous les citoyens et indépendante des
dogmes.
Aujourd’hui, la confusion règne sur le sens de la laïcité et ses
limites. Trop de Français confondent la laïcité et l’interdiction des
manifestations religieuses – et certains font de cette confusion leur
fonds de commerce. La laïcité, nous ne le répéterons jamais assez, est
une liberté avant d’être un interdit.
L’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école est
pleinement justifiée par l’âge des enfants ; elle doit donc être
maintenue. Elle ne doit cependant pas être étendue à l’université, où
les étudiants sont majeurs et responsables. Les usagers des services
publics doivent voir protégée leur liberté d’exprimer leurs convictions
religieuses et spirituelles, dans la limite du raisonnable comme des
règles de l’ordre public et du bon fonctionnement de ces services. Dans
l’espace public (rues, plages), l’expression des convictions religieuses
doit bien sûr rester libre à condition de ne pas porter atteinte à
l’ordre public.
Immigration concertée, immigration choisie… Quelle est votre position sur cette question sensible ?
La France doit tenir ses engagements en matière d’accueil des
réfugiés, tout en se montrant, dans des conditions toujours dignes,
inflexible avec les personnes qui ne remplissent pas les conditions de
séjour sur notre territoire.
Je veux en France les meilleurs talents du monde entier
Mais pour mieux gérer ces flux migratoires, il faut travailler en
amont : contre les réseaux criminels des passeurs, dans les pays
d’origine et de transit ; contre les causes des migrations, en aidant
les pays d’origine des migrants à offrir à leurs habitants un avenir sur
place Et je veux m’appuyer sur l’échelon européen, qui est le bon
niveau pour agir fortement, en portant le corps européen de police des
frontières à 5 000 agents, en renforçant la lutte contre les passeurs
dans les pays de transit, et, en traitant, avec l’aide au développement
européenne, les causes profondes de l’immigration. L’Europe pourra
proposer aux pays africains des accords mutuellement bénéfiques, pour
accompagner une politique migratoire maîtrisée et humaine.
Je veux par ailleurs attirer en France les meilleurs talents du monde
entier (créateurs d’entreprises, investisseurs, chercheurs ou
artistes), et développer les visas de circulation pour les
professionnels (entreprises, scientifiques) qui contribuent à notre
développement scientifique et économique partagé.
Les institutions internationales (Conseil de sécurité, Banque
mondiale, FMI) doivent-elles évoluer pour intégrer l’évolution
géopolitique du monde ?
Nous continuerons de plaider pour un élargissement du Conseil de
sécurité à de nouveaux membres permanents, pour refléter les équilibres
de l’ordre mondial. L’Allemagne, le Japon, l’Inde, le Brésil et un pays
africain ont vocation à accéder à ce statut, avec les droits et les
devoirs qu’il comporte.
Je compte promouvoir, aux côtés des plus de 80 pays favorables à
cette initiative, et notamment le Mexique, un encadrement de l’usage du
droit de veto par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité en
cas de crimes de masse.
Enfin, il faut également poursuivre le rééquilibrage qui a été engagé
à la Banque mondiale et au FMI pour assurer une meilleure
représentation de tous les pays, en phase avec les évolutions
économiques.
Vladimir Poutine est-il à vos yeux un concurrent, un adversaire ou un partenaire ?
La Russie a un grand peuple, une grande culture et une grande
histoire. Nous avons souvent été alliés, y compris du temps de l’URSS.
Mais aujourd’hui, il n’y a aucune raison de se soumettre à une
quelconque domination russe, de se laisser impressionner ou de laisser
les Russes agir au mépris du droit international.
Contrairement à d’autres, je suis en mesure de me faire respecter par Vladimir Poutine car je n’ai pas de dette à l’égard de la Russie
Je dirai à Vladimir Poutine de façon très directe et déterminée que
je suis prêt à une relance d’un dialogue exigeant pour régler les
crises dans lesquelles la Russie est impliquée (Ukraine, Syrie). Je lui
dirai aussi que je serai vigilant sur la défense de nos principes, sans
hostilité mais sans concession.
Contrairement à d’autres, je suis en mesure de me faire respecter car
je n’ai pas de dette à l’égard de la Russie dans cette campagne où des
interférences inacceptables ont d’ailleurs eu lieu.
Si la Russie respecte ses engagements, alors nous lèverons
progressivement les sanctions européennes et nous renforcerons – en lien
avec l’Allemagne – le partenariat politique et économique de l’UE avec
la Russie.
Et Donald Trump ?
La France partage avec les États-Unis plus de deux siècles d’amitié
ininterrompue. C’est au nom de cette amitié que je dirai au Président
Trump avec franchise les préoccupations que nous inspirent ses annonces
politiques (sur le commerce, l’environnement ou la remise en cause de
l’OTAN).
Je crois à une politique multilatérale, je crois en l’avenir de l’ONU. Je l’ai dit au sujet de la Syrie.
Je dirai également au président américain ma volonté et mon
engagement en faveur d’une Europe forte dans tous les domaines, y
compris celui de la Défense ; une Europe qui a toujours été la meilleure
alliée des États-Unis, avec qui nous coopérons sur le terrain pour
faire avancer nos intérêts, par exemple contre Daech en Irak et en
Syrie, ou encore dans le Sahel.
Source: jeune Afrique

