« Il ne suffit pas à l’Afrique d’être jeune, elle doit investir dans l’éducation ! »
Le démographe Jean-Pierre Guengant
démontre la corrélation entre éducation et fécondité : le Niger est le
mauvais élève et Maurice, premier de classe.
La qualité du « capital humain », santé et éducation, est un élément essentiel du développement économique et social. C’est pourquoi tous les pays accordent une priorité quasi absolue à la montée en compétences de leur population, notamment en matière d’éducation. Nous poursuivons, avec cette analyse, l’exploration des questions démographiques en Afrique, après un premier article.
Les pays d’Afrique subsaharienne ont consenti ces dernières années des moyens considérables pour accroître
le niveau d’éducation de leurs populations. Cependant, avec
l’accroissement continu des effectifs scolarisables, conséquence d’une
forte fécondité, les infrastructures, le nombre d’enseignants, leur formation, ont eu du mal à suivre.
La forte progression des taux de scolarisation s’est donc souvent faite
au détriment de la qualité de l’enseignement, les systèmes scolaires
n’arrivant plus à gérer les flux massifs d’élèves à tous les niveaux.
Une fécondité élevée, frein à la progression de l’éducation
Corrélation entre le nombre moyen d’années d’éducation
(2010) et le nombre moyen d’enfants par femme (2005-2010). Source :
World Economic Forum, Global Competitiveness Index.Crédits : The Conversation
Malgré les progrès réalisés, le nombre moyen d’années d’éducation
chez les adultes est toujours faible. Il était ainsi en 2010 de 5,5 ans
en moyenne pour les hommes, et de 4,2 ans pour les femmes. Mais, il
était d’autant plus faible que la fécondité restait élevée, variant de
8-9 ans à 4 ans pour les hommes, et généralement un peu moins pour les
femmes. En comparaison, dans les pays émergents où la fécondité est
d’environ 2 enfants par femme, contre 5 en Afrique subsaharienne, le
nombre moyen d’années d’éducation était de 9 ans en moyenne chez les
hommes, soit deux fois plus élevé.
Les progrès récents des taux de scolarisation à tous les niveaux en Afrique subsaharienne, vont toutefois conduire
d’ici vingt à trente ans à des niveaux d’éducation plus élevés chez les
adultes de demain. L’indicateur correspondant, « l’espérance de vie
scolaire » des jeunes d’aujourd’hui a été estimée à 10,3 ans en moyenne
pour les hommes et à 9,2 ans pour les femmes. Mais, à nouveau, les
progrès sont estimés moindres dans les pays où la pression des effectifs
sur les systèmes scolaires restera forte du fait d’une fécondité
initiale plus élevée. Dans les pays émergents, « l’espérance de vie
scolaire » devrait aussi continuer à progresser et elle pourrait s’établir à 13 ans pour les hommes et pour les femmes.
Des jeunes générations plus éduquées
Corrélation entre le nombre moyen d’années de scolarité
escompté et le nombre moyen d’enfant par femme. Source : World Economic
Forum, Global Competitiveness Index.Crédits : The Conversation
Les budgets importants accordés à l’éducation par nombre d’Etats
africains se sont concentrés sur l’éducation primaire. Il s’agissait en
particulier d’assurer une éducation de base à tous les enfants
(Education pour tous ou EPT). Ces efforts louables ont cependant été
consentis au détriment des moyens consacrés aux niveaux secondaire et
supérieur et de la formation professionnelle. Dans les pays émergents,
au contraire, plus de la moitié des budgets concerne le secondaire et le
supérieur.
Sans ralentissement rapide de l’augmentation des effectifs
scolarisables au primaire, résultant d’une baisse rapide de la
fécondité, il sera difficile d’envisager une augmentation majeure des
moyens consacrés aux autres niveaux d’enseignement. Or la nécessaire
amélioration du capital humain en Afrique subsaharienne passe par une
progression rapide des effectifs scolarisés aux niveaux secondaires
supérieur et professionnel après une éducation de base au primaire qui
doit être de qualité.
Augmentation des moyens du secondaire et du supérieur
Relation entre la part des dépenses de scolarité
consacrées aux études secondaires et supérieures et l’indice de
fécondité. Source : World Development Indicators – 2017.Crédits : The Conversation
En résumé, la jeunesse des pays d’Afrique subsaharienne peut constituer
un levier majeur de son émergence économique, mais à condition que le
capital humain correspondant ait bénéficié d’une formation de qualité et
soit compétitif. Ceci n’est guère envisageable si la majorité des
moyens accordés à l’éducation continuent de l’être au seul niveau
primaire. C’est ce qui risque d’arriver avec les baisses tendancielles
lentes de la fécondité qui sont actuellement projetées.
L’accélération de la baisse de la fécondité qui permettra une
stabilisation du nombre des naissances apparaît donc comme l’une des
conditions nécessaires à une amélioration rapide de la qualité du
capital humain des pays d’Afrique subsaharienne. Elle permettra non
seulement d’améliorer la qualité de l’enseignement de base, mais aussi
de développer l’enseignement au-delà du primaire et ainsi d’augmenter l’employabilité des nombreux jeunes qui vont se présenter sur les marchés du travail africains dans les décennies à venir. lemonde.fr