Après plus de trois semaines de rumeurs, d’interrogations et
d’inquiétude, le président béninois,
Patrice Talon, a enfin quitté la
France pour rejoindre Cotonou, le 18 juin.
Dès le lendemain, communiqué du gouvernement, lu devant la
presse par le ministre d’État et secrétaire général de la présidence,
Pascal Irénée Koupaki. « Il [Talon] lui importe d’informer ses
compatriotes des détails de son état de santé tout en respectant une
certaine pudeur propre à notre culture et à nos usages. Le président de la République a subi une intervention chirurgicale au niveau de la prostate.
Une lésion a été découverte à un stade précoce, c’est cette lésion qui a
nécessité une chirurgie mini-invasive permettant à ce stade une
guérison sans recours ni à la chimiothérapie ni à la radiothérapie. À
l’issue de l’opération, une complication digestive est apparue et a
requis une deuxième intervention qui s’est également bien déroulée. »
Un exercice de transparence suffisamment rare pour être
souligné. D’autant que la pathologie dont souffre Talon n’a rien
d’anodin et aurait pu être dissimulée derrière les habituels
« check-up » ou « opérations chirurgicales bénignes » qui nous sont
d’ordinaire servis. Autre exemple de courage, en tout cas de sincérité,
la révélation, il y a un an pile, par le leader de l’opposition
zimbabwéenne, Morgan Tsvangirai, du cancer dont il était atteint.
La santé de nos chefs est un sujet épineux
et sensible où règne la culture du secret, voire de l’omerta. Il en a
toujours été ainsi, et on ne peut pas dire, hélas ! que la situation ait
beaucoup évolué. Le cas du Nigérian Muhammadu Buhari,
74 ans, en est l’exemple le plus récent, mais aussi le plus
caricatural. De longues semaines de séjour médicalisé en juin 2016, deux
mois à Londres en février, rebelote en mai. De rares apparitions
publiques au cours desquelles son affaiblissement sautait aux yeux. Son
gouvernement clame encore qu’« il n’y a aucune raison de s’alarmer ».
Une simple otite a même été évoquée au départ…
On disait la même chose au sujet d’Umaru Yar’Adua, décédé en
2010. Nous ne sommes donc pas obligés de les croire… Il a également
fallu attendre la mort, fin mai 2016, du chef du Front Polisario,
Mohamed Abdelaziz, pour apprendre qu’il souffrait d’un cancer du poumon
depuis longtemps déjà. Et comment oublier également cet aide de camp du
président Omar Bongo Ondimba, joint au téléphone début juin 2009 dans la
clinique barcelonaise où OBO allait décéder trois jours plus tard et
qui nous avait répondu que son patron était « en pleine forme et
[faisait] même sa gym devant un match des Panthères » ?
Mourir au pouvoir, comme le firent tant de nos baobabs politiques, n’est plus une option
Face à tant de mystère et parfois de mauvaise foi,
la fabrique à rumeurs se déclenche inévitablement, qui se mue en
macabre maelström digital sur les réseaux sociaux. La liste des
présidents morts-vivants, c’est-à-dire dont le décès a été annoncé à
tort, est longue comme un jour sans pain : de Paul Biya à Abdelaziz
Bouteflika (au moins cinq fois depuis son ulcère hémorragique, en
novembre 2005, y compris dans de très sérieux médias français), en
passant par Idriss Déby Itno, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, José
Eduardo dos Santos et même, plus surprenant compte tenu de l’âge de ses
artères, Faure Gnassingbé ! Le fait que la quasi-totalité de nos chefs
d’État soient soignés à l’étranger, en France, en Espagne, en Suisse ou
au Royaume-Uni ne fait qu’ajouter au doute qui entoure la réalité de
leur bulletin médical. Et en dit par ailleurs long sur la confiance
qu’ils accordent à leurs propres structures de santé, dont ils ont
pourtant la responsabilité depuis des lustres pour la plupart…
Ceux qui nous dirigent devraient pourtant
savoir que les temps ont changé. L’opinion publique africaine, donc
leurs électeurs, supporte de moins en moins petits ou grands
arrangements, cachotteries et impunité. De la même manière qu’elle exige
désormais bonne gouvernance et probité, elle réclame également plus de
transparence. En la matière, c’est simple logique : nous parlons de la
capacité réelle des uns ou des autres à diriger une nation. Mourir au
pouvoir, comme le firent tant de nos baobabs politiques, n’est plus une
option.
Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.
Source: Jeune Afrique

