
Le
philosophe Mono Djana l’avait vu mieux que personne en parlant du
Cameroun comme d’un
pays où on a « écarté la norme et normalisé l’écart
».
C’est
donc une société malade, et surtout malade d’elle même. La maladie
étant un état anormal, un dysfonctionnement dans un système individuel
ou collectif. Mais c’est aussi une société qui refuse d’accepter son
état pathologique, nonobstant tous les symptômes qu’elle présente. Elle a
honte de sa maladie et refuse même de se faire soigner. Elle veut faire
croire qu’elle va bien, et prend pour fous tous ceux qui veulent en
faire le diagnostic. Il faut donc les isoler et les mettre sur le ban.
Il est hors de question que quelqu’un ose la mettre à jour, l’exposer,
en parler de manière aussi décomplexée comme s’il s’agissait d’un sujet
d’amusement. On préfère celui qui bande la plaie à celui qui a le toupet
de la creuser.
C’est
donc normal pour elle dans cet état de choses, que quelqu’un comme
Maahlox Soit traité d’anormal. Il va à l’encontre des normes sociales,
il est grossier, pervers, indécent, il n’a aucune morale ni de vertu. Il
suffit pour le savoir, d’écouter sa musique, d’être attentif à ses
textes, aux mots qu’il utilise, de voir ses clips, et la facilité avec
laquelle il choque la morale, blesse la pudeur, et viol la bienséance.
Ce qu’on trouve encore anormal, c’est qu’il se pose comme un « artiste
sauvage » et ose l’assumer. Il a le toupet de le dire en public : sa
musique n’est que le reflet de la société dans laquelle il évolue. Comme
Beaumarchais, « ses tableaux sont tirés de nos mœurs, ses sujets de la
société ». Ainsi, si ses chansons sont si perverses, c’est donc pour
dire que la société et ceux qui y vivent sont porteurs de la même
perversité et pires encore.
Maahlox
n’est donc pas seulement le sociologue du rap, mais aussi un metteur en
scène. Il est le secrétaire de l’observation et le photographe de la
réalité. Il n’invente rien, sa musique est comme une pièce de théâtre,
ou de manière risible, il présente aux yeux du public les multiples maux
qu’ils cachent dans le secret de leur propre cœur. Il est donc peu
compréhensible pour lui de frapper par exemple sur l’avarice sans mettre
en scène un « méprisable avare » ou encore « démasquer l’hypocrisie,
sans montrer un abominable hypocrite » selon les mots de Beaumarchais.
On attend de lui qu’il tourne autour du sujet, au tour du pot, autour de
la plaie sans y aller en profondeur. Qu’il voile son langage, qu’il
évite de parler du problème mais qu’il propose des solutions pour le
résoudre. On attend de lui qu’il éduque les jeunes, parce que dit’ on,
sa musique va à l’encontre la morale et risque de pervertir la jeunesse.
C’est
encore là un symptôme d’une société malade. Dans laquelle chacun
abandonne et transfère ses responsabilités entre les mains d’un autre et
l’accuse de ne l’avoir pas rempli avec tâche. Où les parents manquent à
l’éducation de leurs enfants en la confiant à l’école, et l’école à son
tour la confie à je ne sais qui. Si une telle société recours aux
artistes pour s’éduquer, c’est dire sans risque de se tromper qu’elle
est vraiment en train d’être rongée par sa maladie. Si on se retrouve à
demander à ceux qui sont censés nous divertir de nous éduquer, c’est
donc une preuve que ceux qui sont appelés à nous éduquer sont occupés à
autre chose. Si bien qu’on voit des journalistes qui n’ont presque rien
lu comme bouquins sérieux, qui n’ont rien écrit non plus, reprocher à
l’artiste de ne pas jouer son rôle…d’éducateur. Sériously ?
Maahlox
a donc raison de dire que ce n’est pas son rôle ! Et que ceux qui
veulent chercher une autre chose dans sa musique que les réalités qui
l’entourent au quotidien n’ont qu’à aller voir ailleurs. Dans une
société sérieuse, quand on a besoin de se cultiver on commence par aller
au musée, dans les bibliothèques, dans les maisons de culture. On ne va
pas dans une discothèque ou à un concert de musique populaire. C’est
comme entrer dans un site pornographique, et espérer y voir les louanges
et les prières d’adorations. On n’a donc pas compris jusqu’ici le rôle
de l’artiste comme c’était le cas avec Beaumarchais qui disait avec
raison qu’ « on ne peut corriger les hommes qu’en les faisant voir tels
qu’ils sont ». On ne peut guérir d’un mal profond qu’en en parlant de la
manière la plus risible sur la place publique.
Maahlox
n’a alors pas voulu jouer le jeu camerounais de l’hypocrisie légendaire
en se justifiant ou en trouvant des excuses. « Je chante ce que vous
êtes », et si vous ne voulez pas en guérir vous n’avez qu’en mourir. Un
point un trait. Il assume, dans un pays où chacun veut cacher ses
penchants et passer pour un saint et juge des autres. Où abondent les
homosexuels et les lesbiennes, les pervers, mais où personne n’a jamais
voulu assumer sa tendance ou son orientation. Où mêmes les vendeuses de
piment se présentent comme des modèles de réussite et jouent les
éducatrices…Mais si Maahlox était à la place de Nathalie j’imagine qu’il
aurait pu dire un jour : « j’assume, j’ai vendu mon piment et je ne
suis ni la première ni la dernière». Car s’il existe des vendeuses de
piment, c’est parce qu’il existe des acheteurs. Qui doit’ on blâmer dans
ce cas ? Celui qui le vend ? Celui qui l’achète ? Celui qui le chante ?
Ou celui qui le danse ?
Tu
insultes l’artiste là sauvage, mais c’est sa musique que tu danses…tu
appelles la fille là pimentière mais tu veux goûter à son piment…tu
appelles le gars là voyou mais la nuit c’est chez lui que tu dors…telle
est la mentalité qui alimente notre société. Ainsi, pour savoir vraiment
ce qu’ils aiment, il faut fouiller dans ce qu’ils font semblant de haïr
en public. Si ce n’est pas le vampirisme, je ne sais pas de quelle
sorcellerie il s’agit exactement. Ils avaient voulu nous faire croire
qu'en interdisant aux filles de porter les mini jupes, elles
deviendraient toutes des vierges Marie. Qu'en interdisant "coller la
petite", les pilons se décolleraient aussitôt des mortiers. La société
est malade jusqu'à puer, plutôt que de tirer le mal à la racine, ils
veulent des chansons qui vont la parfumer pour qu'on continue à vivre en
faisant semblant de respirer le bon air. Mais quand un mal doit
pourrir, tu montes du descends ça va seulement pourrir.
© Felix MBETBO, monsieurbuzz.over-blog

