Jeudi 22 juin, au troisième jour d'audience du procès dit des biens
mal acquis, dans lequel le vice-
président équato-guinéen Teodoro Nguema
Obiang Mangue est accusé de détournement de fonds publics, de
blanchiment et d'abus de confiance, la défense était à pied d'œuvre,
tout en pensant déjà à l'étape cruciale de l'audition des témoins.
Compte-rendu.
Avant la grande bataille, mieux vaut fourbir ses
armes. Mieux, saboter celles de son adversaire. À la 32e chambre
correctionnelle du Palais de justice de Paris, la défense de Teodoro Nguema Obiang Mangue
avait choisi d’appliquer cette dernière maxime, jeudi 22 juin, au
troisième jour des audiences du procès dit des biens mal acquis.
La juge a pourtant d’abord poursuivi son exposé du
contexte, donnant lecture des dépositions des deux anciens ambassadeurs
de France en Guinée équatoriale, dont les avis ont dépeint un
« Teodorín » en ministre factice, « enfant gâté ». Considéré comme le
maître d’une filière bois dans laquelle il n’aurait pas hésité à puiser
des commissions (« à hauteur de 20% »), le fils du président se voyait
« reprocher, et à juste titre, de ne rien faire », selon un des
ambassadeurs cités.
Pas de reconnaissance de culpabilité
Une description rude, mais qui a curieusement
laissé la défense de marbre. Celle-ci avait en réalité autre chose en
tête : aborder le volet américain de l’affaire Obiang. Alors que
plusieurs biens, dont une villa à Malibu et un jet de 38,5 millions de
dollars, avaient été saisis en octobre 2012 par la justice américaine,
Teodoro Nguema Obiang Mangue avait en effet accepté de passer un
compromis avec le département d’État américain. En échange de l’abandon
de la procédure, il avait accepté de vendre une partie des biens saisis,
à hauteur de 30 millions d’euros, qui devaient officiellement être
versés à des associations d’utilité publique en Guinée équatoriale.
« Je sais que les parties civiles vont tenter de
faire passer cet accord pour une reconnaissance de culpabilité », a
entamé Me Emmanuel Marsigny, avocat de Teodorín Obiang. « Or il a été
conclu alors qu’un juge fédéral avait estimé que les saisies n’avaient
pas lieu d’être car il n’y avait pas suffisamment de preuves concernant
la provenance illégale des fonds ayant servi à les acquérir », a-t-il
poursuivi, provoquant l’étonnement du tribunal.
« En général, quand on renonce à 30 millions, c’est qu’on a quelque chose à se reprocher »
Si la justice fédérale était en faveur du
vice-président équato-guinéen, pourquoi celui-ci a-t-il accepté de payer
? « En général, quand on renonce à 30 millions d’euros, c’est qu’on a
quelque chose à se reprocher », glisse la juge. « C’est votre avis »,
rétorque l’avocat de la défense. « Personne ne peut se mettre à la place
de mon client. On ne peut que faire des supputations », ajoute-t-il,
avant d’enfoncer le clou.
« N’oublions pas non plus que, quand il y a un
corrompu, c’est qu’il y a des corrupteurs. On ne parle pas de dix
balles, pardonnez l’expression, mais de centaines de millions. Pourtant,
aucun corrupteur n’a jamais été condamné autour de mon client. Il y a
pourtant plusieurs centaines d’entreprises américaines qui travaillent
en Guinée équatoriale, ainsi que de nombreuses françaises, dont Total,
qui a le monopole de la distribution de carburant », glisse-t-il.
Un « lion » contre des « chasseurs » ?
Riposte du procureur, qui revient au volet
américain : « Mais Maître, pourquoi abandonner des biens s’il n’avait
rien à se reprocher ? » « Parce que le département d’État, même après la
décision du juge fédéral, aurait pu porter l’affaire plus loin, devant
un grand jury par exemple », répond la défense, agacée. « Mais s’il n’y
avait plus aucune charge, il n’y avait pas de risques », tente la juge.
« Ça aurait coûté encore plus cher en frais d’avocats ! », s’exclame Me
Thierry Marembert.
Personne ne peut être dans la tête de Teodorín Nguema Obiang Mangue
Et Me Sergio Esono Abeso Tomo, avocat
équato-guinéen de l’accusé, de conclure, dans son style lyrique :
« Personne ne peut être dans la tête de Teodorín Nguema Obiang Mangue.
Comme on dit chez moi, les lions n’ont pas d’historiens, seuls les
chasseurs en ont. Aujourd’hui, je suis l’avocat d’un lion ».
« Alcool, putes, coke »
L’audience pouvait se poursuivre. Et la juge
d’énumérer les biens prétendument mal acquis du vice-président
équato-guinéen. Voitures de luxe, hôtel particulier avec salon de
coiffure et discothèque, chaussures, objets d’art, montres achetées
plusieurs centaines de milliers d’euros place Vendôme… La description
du train de vie de « Teodorín », appuyée par la lecture de plusieurs
témoignages de ses anciens employés, chauffeur, homme à tout faire ou
cuisinier, est lourde de sens.
Quand les valises étaient vides, il retournait en Guinée équatoriale
« Alcool, putes, coke », résume l’un d’eux, qui
ajoute : « Il arrivait avec des valises d’argent, dépensait tout et
quand elles étaient vides, il retournait en Guinée équatoriale ». Au 42
avenue Foch, dans le fameux hôtel particulier, reconverti ensuite en
annexe de l’ambassade en 2011, la mode est par exemple à l’honneur,
mais, pour une fois, le mannequin y est roi, et ce sont les grands
couturiers qui défilent !
« On va s’évanouir »
Cette fois encore, la défense ne réagit pas. La
partie civile non plus. Me William Bourdon et Jean-Pierre Spitzer sont
d’ailleurs absents, sans doute pour préparer les interrogatoires des
témoins qui auront lieu le 26. La chaleur et la canicule ont fait leur
office. « À quelle heure pensez-vous que nous aurons fini Madame la
Juge », interroge Me Thierry Marembert, « parce que nous allons nous
évanouir vers 18 heures ! » La séance n’ira pas aussi loin. Elle est
levée, en avance, à 17 heures, après une dernière joute verbale entre Me
Sergio Esono Abeso Tomo et le tribunal sur le code pénal
équato-guinéen, que la juge, évidemment pas spécialiste, cherche à
prendre en compte dans sa réflexion.
Toute l’assistance pense de toute façon déjà au
prochain round, le 26 juin, lorsque les sept témoins, dont six pour les
parties civiles, se succéderont à la barre. Les débats risquent alors
d’être essentiellement politiques et l’ambiance d’autant plus
électrique. Du côté de la partie civile, on tentera de décrire une
Guinée équatoriale dictatoriale et ploutocratique. Et du côté de la
défense, on jouera à fond la carte Simon Mann.
Condamné pour une tentative de coup d’État contre
le président Obiang et dont les bénéficiaires auraient pu être certains
membres de la Coalition pour la restauration d’un État démocratique en
république de Guinée équatoriale (Cored, aujourd’hui partie civile),
l’ancien mercenaire sud-africain est appelé « pour montrer ce qu’est
vraiment la Cored », glisse un avocat de la défense. Les lions ont
affûté leurs griffes, l’arène est prête, place désormais aux jeux, en
espérant que ce ne soit pas le cirque !
Source: Jeune Afrique

