Le 2 août 1997, à Lagos, le chanteur et multi-instrumentiste Fela
Anikulapo Ransome-Kuti vient de
rendre son dernier souffle. Vingt ans plus tard, retour sur le parcours du père de l’afrobeat en dix dates.
rendre son dernier souffle. Vingt ans plus tard, retour sur le parcours du père de l’afrobeat en dix dates.
15 octobre 1938
C’est à Abeokuta, dans le sud-ouest du Nigeria, qu’Olufela
Olusegun Oludotun Ransome Kuti voit le jour au sein d’une famille
bourgeoise et, surtout, engagée. Sa mère, Funmilayo Ransome-Kuti est une
nationaliste-activiste féministe qui dirige le mouvement des femmes du
marché de la ville d’Abeokuta. Elle joue aussi un rôle de premier plan
dans la lutte indépendantiste. Quant à son père, Oludotun Ransome-Kuti,
il est un révérend anglican qui préside l’Union syndicale des
enseignants.
Août 1958
Fela Kuti quitte le Nigeria pour l’Angleterre. Censé suivre
des études de médecine à Londres, il intègre le conservatoire Trinity
College of Music de la capitale britannique et s’exerce à la trompette.
En janvier 1961, il épouse Remilekun (Remi) Taylor à Maindenhead. De
cette union, naissent deux filles et un garçon : Yeni, Femi puis Sola.
Fort de son apprentissage musical, il monte aussi son propre groupe
Koola Lobitos.
1963
Fela termine ses études puis fait son retour au bercail.
Désormais chanteur et saxophoniste, il refonde, au pays, son groupe
Koola Lobitos qui cultive une musique mêlant high-life et jazz. À
l’époque, le groupe enchaîne les concerts à l’Africa Shrine, club de
Lagos ouvert par Fela. Le batteur Tony Allen rejoint son équipée. Avec
les Koola Lobitos, il part en tournée aux États-Unis en 1969. Il y
découvre le mouvement Black Panther et, surtout, les pontes du free
jazz. À Los Angeles, il enregistre The 69’ Los Angeles Session.
1970
Fela Kuti renomme son groupe Nigeria 70 puis Africa 70 afin
de marquer son attachement au panafricanisme. High-life, funk, rock
psychédélique, jazz mais aussi chants et rythmiques traditionnels sont
les composantes de sa musique. C’est la naissance de l’afrobeat – qui
doit beaucoup au jeu de batterie de Tony Allen. C’est aussi l’année où
sortent les premiers tubes de Fela : « Jeun K’oku » suivi de « Black
Man’s City » et « Buy Africa ». Les thèmes de ses chansons changent
radicalement. Dans ses paroles, il évoque désormais les problèmes
sociaux et la situation politique de son pays. Il choisit de troquer le
yoruba pour le pidgin (créole anglais) afin de toucher un plus large
public africain. Au fil des années 70, le chanteur et musicien devient
de plus en plus contestataire avec des disques comme Why Black Man Dey Suffer (1971), Shakara (1972) ou encore Gentleman (1973).
Avril 1974
Fela Kuti est arrêté puis emprisonné par la police. Il est
alors soupçonné de détention d’herbe. Par la suite, il compose «
Expensive Shit ». Et, l’année suivante, depuis sa maison et son studio
d’enregistrement situé à Mushin, dans une banlieue populaire de Lagos,
il déclare l’indépendance de la République de Kalakuta (s’inspirant de
« Calcutta », nom de la cellule qu’il occupait à la prison d’Alagbon
Close, laquelle donnera également son nom en 1975 à un album de Fela).
L’endroit, qui recouvre une bonne partie de la ville,
devient une véritable forteresse, entourée d’un grillage de 4 mètres de
haut, où se retrouve ses danseuses et ses musiciens. Au sein de cette
sorte de société alternative, on trouve même un hôpital gratuit. En
novembre de la même année, il est de nouveau arrêté puis hospitalisé
pendant plus de deux semaines.
1976
C’est une année prolifique pour Fela. Il enregistre le fameux album Zombie,
dont le titre éponyme se moque des militaires nigérians. Il les compare
ainsi à des zombies en raison de leur agressivité et de leur
aveuglement face aux ordres. La chanson rencontre un franc succès et
inscrit définitivement Fela comme un opposant politique de premier plan.
Il publie également Kalakuta Show, Ikoyi Blindness ou encore Yellow Fever.
18 février 1977
La république de Kalakuta est envahie par un millier de
soldats. Les soixante habitants sont brutalisés, battus – certaines
femmes sont violées – et emprisonnés. La propre mère de Fela est jetée
par la fenêtre du deuxième étage de la maison familiale. L’artiste et
son orchestre partent en exil au Ghana.
20 février 1978
Une fois Au Ghana, Fela épouse les 27 femmes de sa
« république », au cours d’une cérémonie vaudou. En avril, sa mère,
Olufunmilayo Ransome Kuti, décède après huit mois de coma consécutif au
massacre de Kalakuta. En septembre, Fela et son groupe se produisent au
Festival de Jazz de Berlin. Pendant ce temps, l’armée démolit la
République de Kalakuta. Tony Allen, las du militantisme de Fela, quitte
le groupe. De retour au Nigeria, Fela forme son parti politique, le MOP
(Movement Of the People). Il sera disqualifié aux élections
présidentielles de 1979. Cette année-là, sort l’album coup de poing Unknown Soldier dans lequel Fela revient sur le raid policier sur Kalakuta.
1980
Fela renomme son groupe « Egypt 80 ». C’est le début d’une
période faste en termes d’enregistrements pendant trois ans. Mais, en
1984, il est une nouvelle fois incarcéré par les autorités pour
détention de stupéfiants. Trois ans après, alors qu’il est à peine sorti
de prison et qu’il s’apprête à s’envoler pour New-York, le régime
militaire de Muhammadu Buhari le renvoie derrière les barreaux pour
trafic illégal de devises. Condamné à 10 ans de détention, Fela sortira
après un enfermement de 18 mois grâce à la mobilisation d’Amnesty
International et de nombreux artistes. En 1987, Fela est invité au
Burkina Faso par le président Thomas Sankara. Après l’assassinat de ce
dernier, le 15 octobre, il lui dédie l’album Undergroud System. En 1989, il enregistre aussi le fameux Beasts Of No Nation dans lequel il égratigne des personnalités politiques, figures du capitalisme, comme Ronald Reagan ou Margaret Thatcher.
2 août 1997
Au début des années 90, Fela, affaibli par ses nombreux
passages en prison et par la maladie, enregistre encore trois disques.
Mais le sida finit par avoir raison de lui. À 58 ans, il décède à Lagos.
Un million de personnes assistent à ses obsèques. À son fils Femi, il
laisse le soin de perpétuer son héritage. Une dizaine de jours plus
tard, il est inhumé aux cotés de sa mère sous les yeux d’une foule
immense. Le gouvernement militaire en arrive même à décréter un deuil
national pour « The Black President » …
Source: Jeune Afrique

