Le coordonnateur du mouvement citoyen Filimbi détaille, dans une
interview à Jeune Afrique, la
nouvelle stratégie de la société civile
congolaise face au président Joseph Kabila. Au passage, il répond aux
critiques que le lancement de ce manifeste a suscitées.
À peine né, le « manifeste du citoyen congolais » fait déjà polémique. Cette initiative venue de la société civile, lancée à Paris le 18 août,
après trois jours de réunions confidentielles, vise à mobiliser les
Congolais pour obtenir le départ du président Joseph Kabila.
Or, deux points ont suscité des réticences dans les milieux militants. D’abord, la présence de l’homme d’affaire Sindika Dokolo
aux réunions et au lancement. Certains ont craint qu’il n’éclipse les
autres participants par sa fortune et son influence en Angola (il est
l’époux de la richissime Isabel dos Santos et donc le gendre du
président José Eduardo dos Santos).
Il y a ensuite cette confidence faite à Jeune Afrique par un des participants au moment du lancement de l’initiative. « Nous avons besoin de moyens logistiques et financiers. C’est ce que nous allons avoir », nous confiait cette source.
Floribert Anzuluni, le coordonnateur de Filimbi – un des mouvements à l’origine de cette initiative – s’explique.
Votre mouvement et ses alliés ont lancé un « appel » aux Congolais vendredi. Pourquoi ?
Avec le maintien au pouvoir de [Joseph] Kabila malgré la fin
de son mandat, le 19 décembre 2016, la Constitution a été violée. La
tentative de la Cenco [Conférence épiscopale nationale du Congo] de
trouver une solution avec l’accord du 31 décembre 2016 a malheureusement échoué : elle a été torpillée par le régime. Le game changer c’est l’appel de la Cenco,
qui demande aux Congolais de se lever pour obtenir l’alternance d’ici
au 31 décembre 2017. C’est le point de départ de notre initiative. Avec
les autres organisations citoyennes congolaises, nous ne faisons que
répondre à cet appel et nous l’approprier.
Les élections devaient initialement se tenir en 2016. Comment les obtenir ?
Il est aujourd’hui clair qu’elles n’auront pas lieu non plus
cette année. [Le président de la Commission électorale nationale
indépendante] Corneille Nangaa l’a clairement dit. Et Kabila a clairement dit aussi n’avoir pas pris d’engagement par rapport aux élections.
Notre conclusion, c’est qu’il ne sera pas possible de les organiser
aussi longtemps qu’il sera à la tête du pays. Son départ est maintenant
un préalable à l’organisation de bonnes élections.
Au-delà de cet appel, avez-vous créé une nouvelle structure ?
Non, ce n’est pas une plateforme, ni un mouvement, ni une
nouvelle organisation. C’est seulement un appel et un cadre de
concertation informel pour fédérer les forces et mettre en commun les
actions. Nous avons d’ailleurs décider de ne pas rendre publique le nom
de ses animateurs pour ne pas créer de confusion avec les organisations
existantes.
Ce cadre a-t-il vocation à recueillir des financements ?
Oui. L’un de ses objectifs est de recueillir les ressources
nécessaires pour organiser les actions à mener, à l’intérieur comme à
l’extérieur du pays. Déjà pour organiser la réunion de la semaine
dernière à Chantilly [région parisienne] et les semaines de travaux
préparatoires plusieurs organisations ont contribué, chacun en fonction
de leurs moyens. Filimbi y a notamment participé, de même que l’Institut
pour la Démocratie, la Gouvernance, la Paix et le Développement en
Afrique [IDGPA], qui a l’habitude de recueillir des financements. Il y a
aussi des cadres du secteur privé congolais. Tous ne souhaitent pas que
leur nom soient connus. Mais je peux dire, par exemple, que Sindika
Dokolo y a contribué.
Si la structure reste confidentielle, comment allez-vous garantir que l’argent récolté ne soit pas détourné ?
Un comité de suivi et des groupes de travail thématiques ont
déjà été mis en place. Toutes les institutions sont collectives, ce qui
ne permet à personne de gérer dans son intérêt propre. Le nom
des membres n’est certes pas rendu public. Mais ils sont connus de nous
et ont le devoir de nous rendre des comptes. Il y aura une transparence
interne.
Quel était le budget global de cette première réunion à Chantilly ?
Nous ne souhaitons pas le dire. Mais on peut aisément l’imaginer : l’essentiel des dépenses étaient liées à l’hôtel.
Je comprends que la présence de Sindika Dokolo, qui dispose de certains moyens, génère des questionnements. »
Votre nouvelle méthode est déjà critiquée. Le
coordonnateur de votre mouvement au Sud-Kivu, Ghislain Barholere a par
exemple pris ses distances avec la réunion de Paris, principalement sur
les questions financières justement…
Il a réagi à un article paru sur le site de Jeune Afrique, qui
mentionnait des besoins en moyens logistiques et financiers. Il en a
déduit que les participants à cette réunion étaient rémunérés et a réagi
de manière épidermique. Nous avons eu des discussions et tout a été
clarifié. Je comprends que la présence de Sindika Dokolo, qui dispose de
certains moyens, génère des questionnements. Mais je peux certifier que
personne n’a touché d’argent pour avoir assisté à cette réunion.
J’ajoute qu’aucun activiste ni aucun participant à nos activités ne sera
rémunéré pour cela.
Sindika Dokolo est le gendre du président angolais, Jose Eduardo dos Santos. Ce profil n’est-il pas problématique pour un mouvement citoyen congolais ?
Il faut d’abord préciser qu’il n’est pas à l’initiative de
la réunion de Chantilly, pas plus que Filimbi ou les autres
organisations. C’est une initiative collective, qui s’est formalisée
sous l’impulsion de l’IDGPA.
Ensuite Sindika Dokolo est un citoyen congolais. C’est en
cette qualité qu’il y adhère et que nous nous associons avec lui.
Ses liens avec l’Angola ne nous posent pas de problème. Ils sont même un
avantage compte tenu de l’influence de ce pays dans la région.
À-t-il des ambitions politiques personnelles ?
Il est clair, pour nous comme pour lui, que les mouvements
citoyens n’ont pas l’intention de soutenir quelque personnalité
politique que ce soit. De plus, il nous a très clairement dit qu’il
n’avait pas d’ambition politique et a su nous rassurer sur ce point.
Plus largement, il faut comprendre que notre initiative
n’est pas politisée. Nous espérons que les partis d’opposition seront
nombreux à nous rejoindre. Mais il est clair que nous n’en soutiendront
aucun.
Avez-vous eu du mal à réunir la société civile congolaise sur vos positions ?
Les discussions étaient animées. Il y eu rapidement
consensus sur le fait que Kabila est le responsable de cette situation
et que nous ne pouvons pas compter sur lui pour organiser les élections.
Ce qui a fait l’objet de plus de débat, c’est l’organisation de
l’après-Kabila.
Aujourd’hui, toutes les institutions ont été rendues illégitimes par le régime. »
Justement. Dans le cas où il accepterait de quitter
le pouvoir, que se passerait-il ? Selon la Constitution, c’est le
président du Sénat, Léon Kengo wa Dondo qui doit assurer l’intérim…
Nous voulons préserver au maximum le cadre constitutionnel.
Mais aujourd’hui, toutes les institutions ont été rendues illégitimes
par le régime : tous leurs mandats ont expiré. Il faudra donc trouver
des animateurs de la transition, qui soient des personnalités intègres,
crédibles et désignées de la manière la plus consensuelle possible. Un
des principes que nous avons tous adoptés c’est que les autorités de
transition devront s’engager à ne pas se présenter aux prochaines
échéances électorales. Cela permettra de la dépolitiser et de s’assurer
qu’elle reste courte.
Quand auront lieux vos premières actions ?
Dans les prochaines semaines. Je ne m’étendrai pas sur leur
nature, mais je peux déjà dire que toutes nos actions seront pacifiques
et non-violentes.
Source: Jeune Afrique

