Les Marocains ont attendu six mois pour avoir un gouvernement. Et il a
suffi de quelques
maladresses pour que la crédibilité de ce cabinet né
dans la douleur soit entamée.
Le 14 mai, un communiqué des partis de la majorité a
qualifié les contestations qui agitent la province d’Al Hoceima depuis
octobre 2016 de « séparatisme et [de] sédition ». Le lendemain, des
milliers de Rifains lui répondaient par une grande manifestation,
dénonçant une atteinte à leur dignité. Le gouvernement a tenté de
renouer le dialogue en dépêchant des ministres sur place.
Début juillet, El Othmani lui-même a reconnu, au cours d’une
interview télévisée, qu’il regrettait les termes de ce communiqué. Mais
le mal était fait, et les manifestations dans le Rif – qui n’a jamais
eu de relation simple avec l’Histoire – ont pris de l’ampleur. À la
mi-juillet, à peine franchi le cap des cent jours, on pouvait dire que
le gouvernement de Saadeddine El Othmani avait failli sur la gestion de
ce dossier brûlant. La situation lui a tellement échappé que ses appels au calme n’ont rencontré qu’indignation, tristesse et saillies.
Une déchirure grandissante
Au-delà du Rif, cette séquence a surtout révélé la déchirure
toujours plus grande entre le monde politique et la population. Depuis
une dizaine d’années, les différentes élections affichent de bien
piètres taux de participation. Excepté en 2011, quand les politiques ont
été les porte-voix d’une rue arabe en ébullition, l’abstention a été le
grand vainqueur des derniers scrutins.
Un phénomène qu’on observe d’ailleurs dans d’autres pays,
comme l’Algérie ou la France. Partout ou presque, l’action politique
dans sa configuration actuelle n’est plus au diapason des aspirations et
de l’action citoyennes. Les sociétés se développent et évoluent si vite
qu’elles se détachent de plus en plus de leurs représentants
politiques, tel un corps se défait d’un vêtement qui ne lui sied plus,
trop vieux, trop usé. Alors, quand les acteurs politiques se retournent
contre les voix qui les ont élus, qu’ils leur reprochent d’exercer leur
droit de manifester librement… bonjour les dégâts !
Certes, les marches de protestation dans le Rif ont
récemment été émaillées par des scènes de violence, déclenchées par des
groupes de casseurs, blessant des dizaines de membres des forces de
l’ordre et incendiant une résidence de la police. Elles ont cependant eu
aussi leurs moments de civisme, lorsque les manifestants eux-mêmes
formaient des cordons de sécurité pour protéger les biens publics des
tentatives de vandalisme. Par bien des aspects, ce mouvement social
montre que la culture de la manifestation pacifique s’est normalisée au
Maroc.
Associer les citoyens au processus décisionnel
Dans ce pays en mouvement, l’action politique n’a pourtant
pas suivi ce changement sociétal. Pis, elle a cherché à enlever à
l’action citoyenne tout ce que cette dernière a acquis au cours de
décennies de « mûrissement ». Ce n’est pas pour rien que de plus en plus
de voix s’élèvent, y compris parmi des personnalités officielles haut
placées, appelant à réinventer les mécanismes de médiation avec les
citoyens pour qu’ils soient associés au processus décisionnel.
Partout dans le monde, les politiques se sentent dépassés.
Mais, lorsque la situation sociale devient tendue, il faut apprendre à
se surpasser. À nouvelle société, nouveaux mécanismes d’intermédiation.
Ce choix ne serait pas de trop dans un royaume qui a traversé sans
dégâts l’épreuve des révolutions arabes, qui a su s’adapter à la
mondialisation, devenir un champion économique et qui vient de
réintégrer, avec savoir-faire et grande agilité, son corps africain.
Source: Jeune Afrique

