Jean-Michel Severino et Jérémy Hajdenberg, auteurs d’« Entreprenante
Afrique », répondent aux
critiques de notre chroniqueur Hamidou Anne.Depuis sa parution il y a quelques semaines, notre livre Entreprenante Afrique a suscité beaucoup de commentaires, certains très positifs, d’autres plus critiques. L’un des axes de la critique consiste à affirmer que nous tenons un propos trop enthousiaste sur la place des entrepreneurs et que nous négligeons le rôle de l’Etat en Afrique. Tel n’est pourtant pas notre propos. Notre livre insiste au contraire sur la nécessaire intervention des Etats, et ce sur tous les plans (comme la gouvernance, les infrastructures, la santé, l’éducation…), tout en reconnaissant et en démontrant que le secteur privé africain – et donc l’entrepreneuriat – constitue le principal moteur des économies du continent.
Ce moteur doit passer au régime supérieur, pour créer les centaines de millions d’emplois dont le continent a besoin durant ce siècle, fournir les services essentiels à l’amélioration des conditions de vie, financer par les impôts les nécessaires services publics et forger
l’appropriation du capital par les Africains eux-mêmes. Cette montée en
gamme ne se fera pas sans une transformation des politiques publiques :
elle passe par la reconnaissance du rôle social des entrepreneurs et leur promotion, dans une Afrique encore trop vide d’entreprises, et non par leur mise en cause et le rabaissement de leur importance.
Essor économique réel
Car si l’Afrique a progressé depuis le début du XXIe siècle,
c’est qu’elle a fait davantage confiance à son entrepreneuriat : elle
en a été récompensée. Certes, après une cavalcade d’une quinzaine
d’années avec des taux de croissance supérieurs à 5 %, la performance
moyenne du continent se ralentit brutalement depuis l’effondrement des
cours des matières premières, semblant cautionner les points de vue
sceptiques dont il est encore victime. Et certes, la pauvreté demeure
importante malgré les impressionnants progrès humains enregistrés depuis
le tournant des années 2000. Les défis politiques et sécuritaires ne
manquent pas non plus. Mais l’ampleur des problèmes ne doit pas dissimuler
un phénomène considérablement sous-estimé et fort peu décrit : le réel
essor économique du continent porté, en grande partie, par une
révolution entrepreneuriale.
Oui, les chiffres manquent pour appréhender scientifiquement cette révolution. Cependant, l’émergence des fortunes entrepreneuriales, dont certaines commencent à être classées par le magazine Forbes – que déteste visiblement M. Hamidou Anne, sans doute parce qu’il trouve qu’il est illégitime de s’enrichir par son travail
–, se conjugue avec l’apparition rapide d’un tissu de PME et de
start-up que l’on observe partout. Au cœur de ce phénomène : l’émergence
de la classe moyenne africaine, dont les entrepreneurs sont à la fois
les générateurs par la création d’emplois dans le secteur formel et les
bénéficiaires grâce au pouvoir
d’achat de nouveaux consommateurs. Les entreprises africaines sont en
effet le plus souvent tournées vers le marché intérieur : elles
profitent de l’explosion démographique africaine qui conduira le
continent à 2 milliards d’habitants en 2050, dont plus de la majorité
habitera en ville.
Si certaines entreprises issues du secteur agricole s’intéressent aux
marchés d’exportation, un grand nombre d’entre elles devra naître et croître pour répondre
aux besoins, encore premiers, d’une économie continentale en
transformation : l’alimentation, le bâtiment, l’équipement… Fortes de
dirigeants en grande majorité qualifiés, dont certains ont travaillé
dans de grands groupes internationaux en Afrique, en Europe
ou aux Etats-Unis, elles innovent parfois de manière spectaculaire,
comme par exemple dans le secteur de l’énergie, en inventant des
réponses inédites alliant le photovoltaïque et le numérique. Elles
investissent également avec détermination le champ de l’éducation, en
créant notamment des écoles privées, et de la santé (les cliniques
bourgeonnent actuellement en Afrique, comme les laboratoires
pharmaceutiques ou les distributeurs de médicaments), répondant aux
frustrations causées par les défaillances du secteur public.
Des héros qui déplacent des montagnes
Ces entreprises sont portées par des hommes et des femmes qui
incarnent une nouvelle génération, ancrés dans la modernité bien que
profondément attachés à leurs racines, désireux de s’enrichir, mais
partageant tous la même vision : c’est par l’entreprise durable et utile
que l’Afrique émergera. Face à un environnement où tout est à construire, ils sont des héros qui déplacent bien des montagnes.
L’énergie de ces entrepreneurs est l’une des raisons profondes de la
dualité économique qui est en train de s’installer en Afrique : la
croissance des pays pétroliers et miniers durant les quinze dernières
années (Nigeria, Angola, etc.) et la résilience de l’Afrique du Sud
ont occulté l’extraordinaire trajectoire d’un grand nombre de pays
pauvres, enclavés et dépourvus de ressources minières et pétrolières – y
compris au Sahel. Aujourd’hui, ces pays, riches de leur marché
intérieur en constante progression, du Kenya à la Côte d’Ivoire, du Sénégal à l’Ouganda, de l’Ethiopie au Togo, continuent à connaître
des taux de croissance supérieurs à 6 %. Globalement, les modèles
économiques se diversifient de plus en plus et l’on commence à voir
pointer des spécialisations industrielles à l’exportation, comme en
Ethiopie, tandis que les stratégies des grands partenaires comme la Chine ou l’Europe influent de plus en plus sur les structures économiques.
Le futur du continent africain n’est bien sûr pas écrit : la plupart
des pays sont encore fragiles en tous points et un certain nombre
d’entre eux – en réduction par rapport aux dix dernières années – sont
en crise politique ou militaire ouverte. L’Afrique est en première ligne face au défi de l’exploitation responsable de ses ressources naturelles
pour une économie moins dévoreuse de son pactole écologique. La qualité
de sa croissance doit être questionnée afin qu’elle soit plus
inclusive. Enfin, une nouvelle crise générale de la dette n’est pas à exclure dans un contexte d’augmentation des taux d’intérêt et de baisse des recettes minières et pétrolières.
Il n’empêche, cet élan entrepreneurial constitue une donnée sociale, culturelle, politique et économique nouvelle très favorable face aux risques et aux défis du continent. Ces nouvelles entreprises ne font pas que générer
du PIB, elles structurent des filières (en créant des débouchés pour
des paysans qui n’en avaient pas par exemple), transforment la vie de
leurs clients (en trouvant le moyen de leur délivrer
à prix accessible des produits qui manquaient auparavant), paient des
impôts, développent des bonnes pratiques de gouvernance, génèrent des
contre-pouvoirs sociaux, créent le salariat… Elles représentent les
fondements d’une Afrique plus forte, plus indépendante, plus équilibrée.
L’Afrique, une partie des solutions de l’Europe
Cette dynamique mérite donc d’être soutenue et accélérée, car elle se
heurte à d’innombrables difficultés. Cadre institutionnel et juridique
défaillant, corruption, infrastructures lacunaires, entre autres, font
le cauchemar quotidien de ces patrons africains qui sont pourtant les
premiers acteurs de la lutte pour l’emploi. D’ici à 2050, 450 millions de jeunes Africains vont accéder au marché du travail tandis que la croissance actuelle ne devrait permettre
de générer qu’environ 220 millions d’emplois – une performance déjà
exceptionnelle. Ce ne sont pas les fonctions publiques qui peuvent apporter
la réponse ! Il y a donc tout lieu d’impulser des politiques d’appui
aux PME plus puissantes et coordonnées entre acteurs publics et privés,
qui pourraient prendre corps au sein de Small Business Acts adaptés pays par pays.
Ce défi entrepreneurial africain est aussi une merveilleuse opportunité de coopération économique : les entrepreneurs africains ont besoin de capitaux, de technologies, de fournisseurs et, parfois, de marchés. L’Europe, et notamment la France, regorge de ces ingrédients, bien que par le passé elle ait eu un appétit mesuré pour les déployer au sud du Sahara. Il n’est pas trop tard pour demeurer, ou devenir, le premier partenaire de ces créateurs d’entreprises et, au passage, contribuer à résoudre quelques-uns de nos propres problèmes. Et si le continent africain, que nous avons trop eu tendance à identifier
comme une source d’ennuis, constituait une partie de nos solutions ?
C’est la leçon d’économie que nous donne l’émergence d’une nouvelle
classe moyenne et entrepreneuriale africaine, décidée à construire son
propre avenir loin des logiques de la main tendue, de la dépendance
ou des mauvaises affaires politiques. Cette révolution n’est ni une
chimère d’experts ni un mythe néolibéral. Apprenons les leçons
d’entreprise, de commerce et de croissance que nous enseignent ces héros
du quotidien en Afrique !
Source: LE MONDE

